Saison 2 : Fortuné Henry, l’animateur de la colonie l’Essai d’Aiglemont. Lire l’ensemble des épisodes.
Quatrième épisode : La scission du Pré des Charrettes. Les amours à Aiglemont, de la maîtresse d’Aristide Briand.

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Le 26 février 1904, le préfet des Ardennes estime que la colonie d’Aiglemont compte 7 à 8 membres

Mais ce chiffre tient compte de Pleigneur qui n’est pas un colon permanent et ne fait que des incursions à la colonie, pendant ses absences chez son employeur Aristide Briand. Fortuné Henry et Franco Dossena sont les colons permanents.

En effet, arrivés le 11 février 1904, à Aiglemont, Léon Gasneur, 23 ans, Edouard Lardeux, 28 ans, Georges Guillet, et Fernand Odyc, venant tous de Nantes se sont installé à la colonie. Mais selon Narrat1, ils se trouvent assez rapidement en désaccord avec Fortuné Henry dont ils supportent mal l’autoritarisme.

Guillet, pour sa part, regagne Nantes dès le 30 mars 1904.

Après une violente discussion où ils en sont venus aux mains, les trois autres nantais quittent Aiglemont et le 20 avril 1904, vont s’installer non loin de là, dans la forêt, sur la commune de Gespunsart, à proximité des Hautes-Rivières.

Léon Gasneur a vendu récemment, pour 16.000 francs, une petite propriété qu’il possède à Nantes. Cela lui permet d’acheter, en plein bois, au lieu dit Le Pré des Charrettes, quelques terres qu’il paye comptant. Les trois anarchistes s’installent provisoirement dans « une misérable masure située sur leur domaine »2.

Ils commencent à défricher et à cultiver. La femme de Lardeux, Anna Le Foll les rejoint

Au bout de deux mois à peine, les colons liquident leur terres et quittent brusquement les Ardennes.

Le 21 mai 1904, Marguerite Pinau, maîtresse de Gasneur, arrive à Nouzon à l’Hôtel de la Poste et repart le lendemain sans avoir rencontré son compagnon. Ce dernier est à Charleville et fait l’aller et retour dans la journée. Il quitte le Pré des Charrettes avec Odyc, en emportant le mobilier. 3

Le 22 mai 1904, c’est au tour du couple Lardeux-Le Foll de quitter la colonie. Ils prennent le train pour Paris.

On sait peu de choses sur le motif de ce départ précipité, d’après Narrat « certains habitants du pays expliquent ce brusque départ par la tarissement subit d’une source qui les alimentait d’eau ».4

Mais l’arrivée impromptue de Marguerite Pinau qui ne réussit pas à rencontrer Gasneur laisse supposer que des désaccords peuvent exister entre les membres de la colonie.

Le 30 mai 1904, le préfet des Ardennes constate qu’il ne reste à la colonie d’Aiglemont que Fortuné Henry et Franco Dossena.5

C’est un autre événement qui retient l’attention des autorités en cette fin du mois de mai 1904.

On se souvient que le 27 février, la colonie d’Aiglemont avait reçu la visite de Gustave Pleigneur. Il semble que lors de cette première visite, il était seul.

Mais le 31 mai 1904, une note manuscrite6 au dossier de Fortuné Henry indique : « J’ai remis ce dossier, ce matin, à un attaché du Cabinet sur la demande de M. le Président du conseil ». Une autre note précise : « En parler à Briand. Pris note pour Briand ». Enfin une dernière note ajoute : « Remis pour M. le Président du conseil, les dossiers des colonies libertaires. 31 mai 1904. Les pièces sont rentrées au bureau le 10 juin 1904 ».

Emile Combes. Document Wikipédia.

Quel événement peut bien intéresser Emile Combes, alors président du conseil et ministre de l’intérieur, dans le dossier de la colonie d’Aiglemont ?

Aristide Briand, député socialiste est le rapporteur de la commission qui prépare la loi de séparation de l’église et de l’Etat. A ce titre il joue un rôle central dans le dispositif mis en place par Emile Combes, soutenu par le bloc des gauches, pour l’élaboration de cette loi emblématique.

Or, Aristide Briand depuis son séjour à Saint-Nazaire a une maîtresse Jeanne Nouteau, leur idylle a alors défrayé la chronique puisqu’ils sont surpris lors de leurs ébats, dans les près de Toutes Aides7 à proximité de Saint-Nazaire. Cette affaire entraîne le divorce de Jeanne Nouteau.

Jeanne Nouteau est la fille du plus important entrepreneur de travaux publics de la région de Saint-Nazaire. Arsène Nouteau, le frère de Jeanne, est, peu de temps avant sa mort, président du Tribunal de commerce, conseiller général. Sa sœur, Louisia, a épousé un notaire, et Jeanne, elle-même vient de se marier avec un banquier, M. Adolphe Giraudeau, fils d’un avocat célèbre de la Loire-Inférieure.

Après la naissance de sa fille, elle ne fréquenta pour ainsi dire plus personne. Elle est
devenue la petite bourgeoise que l’on rencontre souvent sur la plage, accompagnée de la nourrice qui pousse une voiture d’enfant.

Louis Nouteau, le père de Jeanne, subventionne un journal, La Démocratie de l’Ouest, dont il est le propriétaire.

Louis Nouteau connait Briand et son talent de parole qui s’est déjà manifesté dans maintes réunions publiques; il envisage la possibilité d’agir, grâce à lui sur la classe ouvrière et d’empêcher celle-ci de s’engager dans le socialisme. Une entente est conclue et Briand prend la direction du journal jusqu’au jour où il fonde L’Ouest Républicain pour y promouvoir une politique socialiste révolutionnaire.

Aristide Briand.

Un jour de 1889, c’est la rencontre avec Aristide Briand. Sortie seule, elle se rend à Ville-ès-Martin en suivant le boulevard de l’Océan qui longe la mer. Il se met à pleuvoir et elle voit venir à sa rencontre Briand qui la salue et s’arrête près d’elle. Ils se connaissent mais ne se sont jamais adressé la parole. Briand lui offre l’abri de son parapluie et ils rentrent ensemble à Saint-Nazaire.

Ils se retrouvent les jours suivants. Jeanne est déçue par son mariage avec un homme qui ne la comprend pas et ne s’intéresse qu’à sa banque et à la chasse.

Le couple Briand-Nouteau fait surtout des promenades dans la banlieue de Saint-Nazaire ou sur la plage, au delà de Ville-les-Martin, vers Porcé et Sainte-Marguerite. Il y a, boulevard de l’Océan, un bois de sapins. Il y avait aussi les rochers où l’on peut se retrouver loin des indiscrets.

Un jour, un nommé Geffroy, paysan de « Toutes-Aides », porte contre eux une accusation. Il assure les avoir surpris dans son champ, dans une attitude équivoque.
C’était faux, ce qui fut admis par la suite devant la cour de Poitiers, et détermine l’acquittement des deux amants.
C’est sur cet unique témoignage de Geffroy que le parquet ouvre une instruction qui dure de longs mois, et se termine par le renvoi des inculpés devant le tribunal correctionnel de Redon.
Briand est condamné à un mois de prison et Jeanne à huit jours sans sursis, pour attentats à la pudeur.
La Cour d’appel de Rennes confirme le jugement, qui est ensuite cassé pour vice de forme, avec renvoi devant la cour de Poitiers où un double acquittement intervient.

Briand quitte Saint-Nazaire pour s’installer à Paris.

Jeanne Nouteau demeure dans sa famille, se débattant contre les avoués de son mari qui a engagé contre elle une procédure de divorce.
Celui-ci est prononcé à ses torts et elle n’a pas la garde de sa fille. Elle sort de cette aventure, ruinée.

Peu après, appelée par Briand, Jeanne débarque à Paris apportant quelques subsides qu’elle tient de sa mère.
Ils vont habiter 20 boulevard Magenta, au-dessus du restaurant Véry, célèbre à la suite de l’explosion d’une bombe lors de l’affaire Ravachol. Ils y restent trois ans.

Puis ils logent boulevard Voltaire, à l’hôtel du Prince-Eugène, où Briand se faisait appeler Brébion.

En 1900, Briand et Jeanne louent, avec Viviani, une villa à Enghien. Ils ont comme jardinier un nommé Gustave Pleigneux, frère de Manda qui est condamné aux travaux forcés, pour l’assassinat de Leca, qu’il a poignardé dans une voiture, pour les beaux yeux d’une prostituée connue sous le nom de « Casque d’Or ».

Amélie Élie, dite « Casque d’or » (vers 1900). Document Wikipédia.

Depuis son arrivée à Paris, Jeanne Nouteau a mené une singulière existence à laquelle son éducation bourgeoise ne l’a pas préparée.
Tous les soirs ce sont des réunions à la Maison du peuple, impasse Pers, ou à la Bourse du travail, rue du Château-d’Eau, où Briand est appelé par ses occupations, puisqu’il rédige pour
La Lanterne, Le Bulletin Syndical. Ils vont aussi fréquemment à Saint-Denis rencontrer des «camarades de classe »8.
Ils retrouvent, presque chaque jour, dans certains cafés, des compagnons anarchistes, et notamment Sébastien Faure, Jean Grave, Chatel, Liard-Courtois et Fortuné Henry.
La colonie d’Aiglemont reçoit souvent la visite de Briand et de Jeanne selon Félix Gaborit9.
On la voit par la suite, s’entremettre pour protéger des compagnons qu’elle juge innocents et purs.
Elle les défend, dit-elle, quand elle a la preuve qu’ils sont bons.

En 1900, Gustave Pleigneur se fait embaucher comme jardinier d’Aristide Briand dans sa villa d’Enghien. « Il se flattait d’être anarchiste et racontait sans se faire prier, que son frère, dans le quartier du Combat, était le chef d’une bande qui terrorisait les bourgeois et tenait en échec la police. Briand et ses familiers le tenaient pour un bavard insignifiant ».
C’est à cette période que Gustave Pleigneur devient l’amant de Jeanne Nouteau : « Elle s’était prise de passion pour les fleurs et le jardinage ». Pleigneur « vantait son travail, lui apprenait le nom des plantes, écartais sur son passage les dernières ronces du sentier…ces apartés agaçaient Aristide qui lui en fit gentiment le reproche. Le manège dura 3 semaines. Puis il cessa. » A ce moment commencent les absences de Pleigneur.
« Il travaillait assez irrégulièrement et s’absentait soudainement, sans prévenir personne. Briand ne s’en offusquait pas ».

Jeanne Nouteau se fait de plus en plus absente à leur logement de Montmartre, elle fréquente les faubourgs, quitte Paris subitement, sans explications, laissant chez le concierge un mot disant qu’elle est chez sa mère. Mais un jour Briand apprend qu’elle est à Aiglemont, à la colonie anarchiste10.

Est-ce Briand qui sollicite Combes pour savoir ce qui se trame à Aiglemont entre Jeanne Nouteau et Gustave Pleigneur, son jardinier ? Où est-ce Combes qui, averti, par la Sûreté générale des fréquentations anarchistes de Jeanne Nouteau y voit un danger ?

Il semble que Gustave Pleigneur, sans être un colon permanent aime séjourner à la colonie puisque en visite à la colonie d’Aiglemont, l’écrivain Maurice Donnay eut la surprise de l’y trouver : « il venait de villégiaturer quelques mois en prison, et, pour se remettre de ses émotions, il faisait une cure de calme et de grand air dans la colonie d’Aiglemont »11.

On ne trouve nulle trace dans le dossier restitué par la cabinet d’Emile Combes de la mention de visites de Jeanne Nouteau avec Gustave Pleigneur, pas plus que de visites du couple Briand-Nouteau à Aiglemont. Le dossier est-il expurgé de documents compromettants pour la carrière de Briand ? Nul ne peut l’affirmer.

A Aiglemont, au printemps 1904, la colonie anarchiste prend son vrai départ avec l’arrivée de nouveaux colons, la maison en pisé terminée, le jardin et l’élevage avicole, en pleine production.


Notes :

1 Milieux libres. Quelques essais contemporains de vie communiste en France par G. Narrat. Thèse de doctorat 28 octobre 1908. Faculté de droit de Paris. p. 206

2 Archives nationales F7 15968. Rapport commissaire Nouzon 22 mai 1904

3 Ibid. Télégramme 22 mai 1904

4 Ibid. Milieux libres p.207

5 Archives nationales F7 15968. Télégramme 30 mai 1904

6 Ibid

7 Candide 6 et 13 septembre 1934, Ariside Briand et Jeanne Nouteau par Félix Gaborit.

8 Ibid.

9 Ibid.

10 Briand 1862-1904 par Georges Suarez. Plon 1938. p. 413 à 416

11 Gil Blas 10 août 1906