NOTRE PROCÈS

Le dialogue entre notre gérant et M. Benoît, que nous avons publié à cette place, il y a huit jours, n’était pas une mystification, ainsi que l’ont pensé plusieurs de nos confrères.

Nous sommes bel et bien assigné pour vendredi, 21 courant, devant la onzième chambre correctionnelle, avec les auteurs ou signataires du manifeste anarchiste, que le Cri du Peuple a publié comme tous les autres journaux.

Au reste, nous cédons la parole au procureur de la République pour l’énumération des faits incriminés aux prévenus, qui auront à répondre sur :

1 ° Esnoy, Thibot, Garrouste, Roussel, Lecœur, Millet, Cottin, Levinard dit Louis Etienne, MIVIELLE, d’avoir, en 1883, à Paris, conjointement, par des écrits ou des imprimés, affichés ou distribués, provoqués directement à un attroupement non armé, ladite provocation n’ayant pas été suivie d’effet ;

2e Raoux de s’être, en 1883, à Paris, rendu complice du délit de provocation à un attroupement ci-dessus spécifié et en aidant et assistant avec connaissance de cause les auteurs du délit dans les faits qui l’ont pré-
paré et facilité.

3° Lalande, René-Ferdinand Bourdin, Fernand-Alexandre Bourdin, de s’être, en 1883, à Paris, rendus complices du délit de provocation à attroupement ci-dessus spécifié et en aidant et assistant avec connaissance les auteurs du délit dans les faits qui l’ont préparé, facilité ou consommé;

4° Thibot et Roussel d’avoir, en 1883, à Paris, fabriqué ou détenu, sans autorisation, des machines où engins meurtriers ou incendiaires, agissant par explosion ou autrement ;

50 Garrouste et Millet, d’avoir en 1883, à Paris, été trouvés porteurs (Garrouste d’un couteau-poignard, Millet d’un coup de poing en fer) armes prohibées.

Lecœur et Millet , de n’avoir actuellement ni domicile certain, ni moyens de subsistance ; de n’exercer habituellement ni métier, ni profession, et d’être ainsi en état de vagabondage ;

7° Millet, d’avoir, en 1883. à Paris : 1° résisté avec violences et voies de fait, mais sans armes, à des agents de la police judiciaire ou administrative, agissant pour l’exécution des mandats de justice;

2° Outrages par paroles, gestes, ou menaces aux agents dépositaires de la force publique, à l’occasion de l’exercice de leurs fonctions.

Délit prévu par les articles 270, 271, 222, 224, o9, 60, du Code pénal, 6 de la loi du 7 juin 1848, 3 de la loi du 10 juin 1871, 1 de la loi du 24 mai 1834.

Et en outre répondre aux conclusions qui seront prises contre lui par M. le procureur de la République, d’après l’instruction à l’audience, etc., etc.

Nous n’aurions certainement pas fait à M. le procureur de la République l’honneur de reproduire dans nos colonnes le long factum qu’il nous a adressé si nous n’y relevions le délit de «provocation à un attroupement », provocation, ajoute-t-il, non suivie d’effet.

Où et quand ce monsieur a-t-il vu que le Cri du Peuple ait provoqué à un attroupement?

Le Cri du Peuple n’a ni conseillé, ni déconseillé, comme c’était son droit, la dernière manifestation. Il a inséré, à titre de document, comme c’était encore son droit, le placard que tout le monde a pu lire sur les murs de Paris; voilà tout.

Libre à ce procureur de prétendre le contraire — nous affirmons, nous, qu’en cette circonstance, le Cri dit Peuple s’est abstenu de pousser les ouvriers à se rendre au meeting.

Je crois qu’étant donné le passé des rédacteurs du Cri du Peuple, notre affirmation a une toute autre valeur que l’affirmation d’un magistrat de M. Martin-Feuillée, et cela nous suffit.

Nous n’avons pas conseillé à nos amis de se rendre place de la Bourse, parce que nous avons pensé que l’heure d’une manifestation décisive était prématurée.

Le meeting organisé par les anarchistes était un meeting de protestation pacifique. Or, nous sommes contre les protestations pacifiques.

Quand les ouvriers quittent l’atelier pour descendre dans la rue, nous estimons que ce ne doit pas être pour pro- tester, mais pour se battre, et l’heure de livrer bataille n’a pas encore sonné.

Quand elle sonnera, le Cri du Peuple sera de ceux qui appellent aux armes, et les procureurs pourront alors constater « l’effet » de ses provocations. Mais ils se garderont bien, ce jour-là, d’adresser des mandats de comparution à ses rédacteurs — aux barricades.

Le Cri du peuple 20 décembre 1883

Arrêt 22 décembre 1883

LE PROCÈS D’HIER

Peu de monde quand j’arrive. Le tribunal est en train de sabrer les affaires, de déblayer le terrain pour le grrrand procès politique. Sur le bureau du substitut, un amoncellement de numéros du Cri du Peuple. Ce substitut est M. Bulot, jeune et doucereux ministère public. Le président s’appelle Ragobert. Ne pas lire Dagobert. Beaucoup de
journalistes. Aussi un certain nombre d’anarchistes dans le fond, venus pour rigoler, regardés avec une certaine appréhension par les municipaux dont les narines dilatées semblent flairer par avance une vague odeur de dynamite.

LES ACCUSÉS

Vers trois heures, l’affaire est enfin appelée.

1. Thibot, Roussel, Lecœur, Millet, Raoux et Fernand Bourdin s’assoient au banc des détenus.

Esnay, Garrouste, Cottin, René Bourdin et notre gérant Mivielle, prennent place au rang des prévenus libres.

Un léger incident se produit. Garrouste ne répond pas d’abord à l’appel de son nom.

— Il va remonter, crie une voix.

M. Ragobert semble légèrement choqué de ce sans-gêne vis-à-vis de la justice ; mais la nature a des droits devant lesquels tous, même les présidents, s’inclinent. Du reste, Garrouste ne tarde pas à paraître et la comédie commence.

L’INTERROGATOIRE

Esnay, vingt-neuf ans, cordonnier, répond d’une voix forte. Il se déclare anarchiste. Il ne reconnaît aucune loi. Les subit.
Non seulement revendique hautement la responsabilité du manifeste anarchiste, mais est tout prêt à recommencer.

Thibot, vingt-neuf ans, mécanicien, ne fait nulle difficulté de se reconnaître pour signataire du manifeste. Il est, en outre, accusé d’avoir fabriqué ou détenu des engins meurtriers. On a trouvé chez lui de petites boules en cuivre. Thibot déclare, ce qui n’est guère aimable pour M. Benoît, le juge d’instruction qui a mené toute l’affaire, qu’il faut être un esprit bien malade pour voir là-dedans des engins de destruction. Ce sont de simples lombardes, des ornements pour épingles de coiffures. On les trouve en quantité dans le commerce.

Garrouste est poursuivi pour port d’armes prohibées. Il avait un couteau dans sa poche quand on l’a arrêté. Il ne nie pas, mais dit simplement qu’il a l’habitude de porter cet instrument. Quant à l’appel aux ouvriers sans travail, il est, comme tous ses co-accusés, du reste, disposé à Je signer, encore, des deux mains.

Roussel, dix-huit ans, fait aussi une profession de foi résolument anarchiste, et se déclare en veine de récidive. Voyant que le procès prend une assez joyeuse tournure, il pense tout haut que le gouvernement n’a pas beaucoup de chance dans ses tentatives de répression. Mais il est également, comme Thibot, accusé de fabrication ou de détention d’engins meurtriers. On a trouvé chez lui un petit tube en fer-blanc, un flacon de glycérine, un autre d’acide chlorhydrique et un troisième à demi-plein, celui-là, d’un liquide éminemment dangereux : une dissolution de phosphore dans du sulfure de carbone. Il déclare n’avoir eu chez lui cette fiole qu’en dépôt passager. Si on a trouvé ce liquide sous clef et soigneusement empaqueté, c’est, que Roussel a nombre de petits frères et sœurs pour lesquels il craignait les accidents.

Lecœur a vingt-quatre ans. On lui rappelle qu’il a déjà été condamné pour n’avoir pas payé des aliments par lui consommés,
Il ne nie pas le fait et ajoute que tous ceux qui ont faim devraient agir comme lui au lieu de se serrer le ventre. On lui fait remarquer qu’il varie assez souvent dans ses déclarations.. Il ne! dit pas non, dame ! c’est tout simple; ou l’interroge, il répond comme ça lui vient. Accusé de vagabondage, il fait aisément tomber cette accusation. Quant au manifeste, il serait bien fâché de ne pas l’avoir signé.

Millet est un petit homme blond et maigre, d’ailleurs énergique et narquois.

— Votre domicile ?

— Mazas. Cette réponse commence à égayer le public. La salle maintenant est bondée. Il fait une chaleur !…

M. Ragobert, peu satisfait de la réponse de Millet, insiste pour connaître son domicile antérieur. Mais Millet refuse de répondre. Il ne veut pas cependant être appelé vagabond.

— Quand on m’a arrêté, j’étais porteur d’une somme de 3 fr. 70; j’avais donc des moyens d’existence.

Millet est accusé de beaucoup de choses. Notamment de port d’armes prohibées. On a trouvé en sa possession un coup de poing.

— Mais, dit-il, puisqu’on n’a pas le droit de porter des coups de poing, pourquoi en vend-on?

— Pardon, riposte M. Ragobert, on n’a pas le droit de les porter, mais on a celui de les détenir.

O subtilité!
Millet est encore accusé d’avoir un peu cogné sur les agents qui l’arrêtaient : — .Comment aurais-je pu les frapper? répond-il, ils me tenaient six ou sept par les jambes et par les épaules. Maintenant, qu’en se débattant, il ait lancé au hasard quelque ruade!…
Et puis, voyons, en voilà de la salive dépensée en pure perte. Quand il aurait — ceci
est ma réflexion propre— légèrement écrabouillé la police, où serait le mal ?

Du reste, Millet reconnaît. parfaitement avoir appelé les agents « lâches » et leur avoir dit qu’il fallait qu’ils fussent vraiment
allumés pour faire un semblable métier.

L’interrogatoire de Cottin ne présente aucune particularité intéressante.

A l’appel de son nom, notre gérant, M. Mivieille, dresse sa tête vénérable qu’ont dénudée les vents qui soufflent à la Nouvelle. Il me répond d’ailleurs que quelques mots, laissant le soin de le défendre à son avocat, Laguerre.

Raoux n’est poursuivi que comme complice. Il explique que s’il n’a pas signé l’appel, c’est qu’appelé sous les drapeaux, il relève maintenant, de l’autorité militaire .Du reste, sa participation à l’organisation du meeting de la Bourse est nulle.

Lalande et les deux frères Bourdin, qu’on a arrêtés pendant qu’ils étaient en train d’afficher le manifeste, ne songent pas à nier et se déclarent hautement anarchistes.

L’interrogatoire est terminé ; avant de procéder à l’audition des témoins, on suspend pour une dizaine de minutes l’audience.

AUDITION DES TÉMOINS

Les témoins sont peu nombreux, encore moins intéressants.

La plupart s’en vont sans avoir dit grand chose. Les plus curieux sont les deux experts qui ont examiné les objets saisis chez Roussel. Ils sont unanimes à reconnaître que le liquide de la petite fiole était extrêmement dangereux. Si dangereux qu’ils n’ont pas voulu l’apporter de peur de mettre le feu au Palais de Justice. Voyez-vous le grand malheur !

Ah ! mais oui, dites-donc, si fait, un grand malheur. J’y étais, moi, au Palais.

Un témoin est drôle. Ancien voisin de Thibot, il déclare ne pas le reconnaître. Mais Thibot dit au contraire que c’est bien lui.
Que répondre ? Le témoin s’en va, n’y comprenant rien.

Arrivent, figures louches, les inspecteurs de police qui ont arrêté Millet. Etonnants, ces gens-là, ils parlent des coups qu’ils ont plus ou moins reçus, des injures qui leur ont été adressées, comme si ce n’était pas leur pourboire d’être giflés et insultés.

Ils devraient être trop honorés, ces policiers, de ce qu’un honnête homme ait consenti à salir son pied ou sa main en les touchant.

L’audition des témoins est terminée, et vrai ! pour ce qu’elle a appris de neuf, on aurait aussi bien pu laisser les experts à leur laboratoire et les inspecteurs de police à leur ruisseau.

Enfin, ils sont partis ; on ouvre un instant les fenêtres pour renouveler l’air et M. Bulot se lève.

RÉQUISITOIRE

M. Bulot est adroit et connaît bien son métier. On l’écoute avec un certain plaisir, parce qu’il n’a jamais l’air d’ajouter bien grande foi à ses propres paroles. C’est un fait ; il est peut-être convaincu, mais il n’en a pas l’air, pas l’air du tout. Au fond, il ne demanderait pas mieux que de changer de place avec le défenseur. Cela lui serait égal.
La vindicte publique a là un champion qui manque de flamme. Mais on comprendra aisément que le peu d’estime qu’il parait avoir pour les doctrines qu’il défend nous le rende assez sympathique.

Il débute par protester qu’il ne fait pas un procès de tendance. Puis il entre dans le vif du débat et prend chacun des accusés séparément. Il s’acharne surtout sur Roussel, qu’il s’attache à montrer comme détenteur d’engins meurtriers. Pour ne laisser aucun
doute sur les opinions de Roussel, il lit quelques extraits d’une brochure manuscrite trouvée au domicile de ce dernier, notamment une phrase où Roussel dit qu’au jour de la Révolution sociale il faudra être sans pitié pour les exploiteurs et employer à leur égard des raffinements de cruauté. Le substitut s’étonne de ce langage et trouve bon de flétrir cette légitime violence.

Ici un incident :

Une voix, au fond de la salle, crie : — Et Galliffet ?

Un tumulte se produit. On se lève, on regarde. Un succès pour l’interrupteur que, du reste, sur l’ordre de M. Ragobert, on met rapidement dehors.

M, Bulot continue.

Après avoir dit son mot sur chacun des inculpés, il arrive au citoyen Mivielle et déplie son paquet de numéros du Cri du Peuple.

Ici M. Bulot, tout en restant sympathique, devient pas mal perfide., Il commence par couvrir de fleurs le Cri du Peuple, journal, dit-il, «remarquablement rédigé » et par rendre un juste hommage au talent de notre rédacteur en chef, Jules Vallès, et de notre secrétaire de rédaction, Emile Massard. Ces éloges précèdent une charge à fond contre le Cri du Peuple.

Pour bien montrer sans doute qu’il ne fait pas de procès de tendance, le substitut s’attache à présenter le Cri du Peuple comme un journal avide de sang et de flammes, et pour ce il lit des extraits d’un article de Vallès et de deux articles de Massard qui n’ont rien à
voir dans l’affaire.

M. Bulot y arrive, à l’affaire, et se montre de plus en plus perfide.

Selon lui, le Cri du Peuple, en insérant l’appel aux ouvriers sans travail, a voulu ne pas courir les chances d’un procès, et c’est
pourquoi il a fait précéder cet appel des lignes ci-dessous:

« On nous remet la communication suivante que nous insérons à titre de document. »

Plus tard, toujours selon M. Bulot, le Cri du Peuple a eu l’air de vouloir abandonner les signataires de l’appel et a revendiqué hautement la responsabilité du meeting de la Bourse.

Telle est, en ce qui nous concerne, l’argumentation casuiste du ministère public.

Du reste, son réquisitoire n’est, à part cela, qu’une reculade d’un bout à l’autre. Il abandonne la prévention de port d’armes prohibées en ce qui concerne Garrouste, la prévention de détention d’engins meurtriers en ce qui concerne Thibot. Pour Roussel, en fait d’engins meurtriers, le sulfure de carbone phosphoré est seul retenu. Quant à Raoux. la poursuite toute entière est laissée de côté. C’est -à-dire que l’accusation tombe, se désagrège, se dissout, et qu’une seule chose semble rester à faire : ouvrir grandes les portes de la salle à tous les accusés.

M. Bulot se rassoit en s’essayant le front.

Eh bien ! Il a fait là de la jolie besogne !
Mais quelqu’un qui ne doit pas être joyeux, c’est M. Benoît, notre fameux juge. Après le réquisitoire du substitut, il ne restait plus grand chose debout de l’instruction si laborieusement échafaudée par l’ami de notre ami Mivielle.

Après le pénible discours de M. Bulot tout le monde a besoin de se reposer. Les accusés demandent quelques minutes pour préparer leur défense, ce que les juges, heureux de se dérouiller un peu les jambes, leur accordent volontiers.

Pendant la suspension d’audience, les accusés demandent à boire. On leur apporte de l’eau. Ils grognent. Ils voudraient du vin, hé !

Mais l’huissier voile sa face.

Va donc, gros Tartufe ! Avec ça que tu as une tête à ne t’être jamais ivrogne !

PLAIDOIERIE

Avec l’autorité qu’on lui connaît, de sa voix ferme et pénétrante, Me Laguerre présente la défense du citoyen Mivielle,
c’est-à-dire du Cri du Peuple. Il s’élève d’abord coutre cette idée, avancée par M. Bulot, que les rédacteurs du journal pourraient reculer devant une responsabilité.
« Le premier de ces rédacteurs, dit Me Laguerre, celui au talent duquel M. le substitut rendait tout à l’heure si justement hommage, se trouvait en 1871, fusil en main, sur la dernière barricade de Belleville, ; et il n’est pas jusqu’au gérant, qui comparaît aujourd’hui devant vous, qui n’ait été condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée pour avoir défendu la République. »

Me Laguerre continue en disant que, pour lui, depuis que la loi de 1881 a été promulguée, la loi de 1848 est virtuellement abrogée : — C’est la tactique habituelle, s’écrie-t-il, on s’efforce de rattraper par morceaux, par bribes, tout ce que le législateur avait accordé de liberté !

Me Laguerre conclut, au milieu des murmures approbateurs de l’auditoire, en déclarant que, pour lui, il ne croit pas à la possibilité d’une condamnation. Si le Cri du Peuple avait quelque responsabilité engagée dans le meeting de la Bourse, loin de la fuir, il la revendiquerait hautement. Son rôle s’est borné à enregistrer les faits; il ne peut pas être condamné.

Après cette belle plaidoirie qui produit le plus grand effet, Me Bouchage s’avance pour présenter la défense de Raoux, mais, l’accusation étant abandonnée en ce qui concerne ce dernier, M. Ragobert retire la parole à l’avocat.

Les autres prévenus se défendent eux-mêmes.

Thibot fait, non sans vigueur, une profession de foi anarchiste et déclare la guerre à la bourgeoisie.

Roussel explique qu’étant un des plus en vue du parti anarchiste, il est tout simple que le ministère public le vise plus particulièrement. Il persiste à déclarer qu’il n’avait chez lui le flacon de sulfure de carbone qu’à titre de dépôt. Quant à la brochure manuscrite dont le substitut a lu des extraits, il affirme qu’elle renferme bien exactement l’exposé de ses idées, qu’il est résolu à défendre, par tous les moyens possibles.

Lecoeur se lève. M. Ragobert, que les plaidoiries précédentes ont mis mal à son aise, fait un geste d’effroi. Lecœur dit qu’il ne sera pas très long. Il se borne à dire qu’il avait espéré qu’au meeting de la Bourse le pillage des boulangeries de mars dernier se renouvellerait.

Millet déclare qu’il compte bien retourner a la Bourse, mais cette fois pour faire s’écrouler le palais sur ceux qui l’habitent.

Somme toute, l’attitude des accusés, très énergique, très crâne, leur fait le plus grand honneur.

Raoux, contre qui toute accusation est abandonnée, s’étonne qu’on s’en soit aperçu seulement après quinze jours de prison préventive, et se plaint du tort que cela va lui faire auprès des autorités militaires aux mains desquels il va tomber.

Les débats sont clos. Les juges se retirent pour délibérer.

LA CONDAMNATION

Après trois quarts d’heure de délibération, les juges rentrent en séance et prononcent leur jugement :

Notre gérant, Mivielle, est condamné à six jours de prison.

Roussel est condamné à six mois de prison, et 50 francs d’amende.

Millet à 4 mois.

Esnay, Thibot, Garrouste, Cottin et Lecœur à 3 mois. ,

Les deux Bourdin et Lalonde à 15 jours.

Raoux est renvoyé des fins de la plainte.

Tous les accusés sont condamnés solidairement aux dépens.

LA SORTIE

Aussitôt le jugement prononcé, de grands cris de : Vive l’anarchie ! se font entendre et les anarchistes descendent l’escalier en chantant la chanson du Propriétaire.

L’impression générale est qu’il ne faudra pas beaucoup de procès semblable pour que la magistrature française soit coulée complètement.

Le Cri du peuple 23 décembre 1883