Saison 2 : Fortuné Henry, l’animateur de la colonie l’Essai d’Aiglemont. Lire l’ensemble des épisodes.
Troisième épisode : Fortuné Henry et Franco Dossena fondent une colonie libertaire au lieu dit Le Gesly dans la forêt d’Aiglemont
 

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Cette histoire débute par un récit mythique, construit sur la réalité mais fortement embelli :

« Le 14 juin 1903, un homme, muni de quelques outils indispensables et d’un sac de provisions, parut dans un vallon solitaire de la forêt des Ardennes. Il s’arrêta à la lisière du bois, planta son bâton dans l’herbe haute et drue, et, contemplant la gorge étroite qu’il venait de parcourir, dit : Ici nous ferons des hommes libres et nous aiderons à déterminer la cellule initiale des sociétés futures

Cet homme était Fortuné Henry. La colonie libertaire communiste l’Essai venait de naître.

Le premier indigène qui, à la recherche de baguettes bien droites ou d’un panier de fraises, s’approcha d’aventure du Gesly, tomba dans une stupéfaction bien naturelle en apercevant un homme dégazonner ce qui, de mémoire d’ancien, avait toujours été un pré. C’est un fou, se dit-il, et rebroussant chemin à la hâte, il courut faire part de sa découverte.

Le fait reconnu vrai, à l’abri du bois, au travers des branchages, le bruit se répandit rapidement qu’un homme était installé au pré du Gesly et qu’il retournait la terre sans doute pour la cultiver. On revint en nombre et les plus hardis s’approchèrent de l’inconnu. On causa. Beaucoup, qui étaient venus le nez au vent, s’en retournèrent pensifs, et chaque semaine le nombre de visiteurs s’accrut.

Le résultat fut que les camarades des alentours, séduits par la largeur de vues, l’audace de la tentative, montèrent donner un coup de main à l’unique colon. Une hutte de gazon fut bâtie. Elle offrit un abri chaud, à la condition de ne pas être trop difficile.

Tout seul, aidé le dimanche par des camarades, au milieu de la curiosité générale, Fortuné jetait les bases de la colonie future, plantait des légumes, creusait un étang et commençait une maison en branches tressées recouverte de terre glaise ».1

La sympathie que suscite la colonie anarchiste dans la population est bien réelle et l’image de l’homme seul, dans sa hutte, est bien loin de la réalité, Fortuné Henry le reconnaît d’ailleurs dans la brochure qu’il rédige le 1er décembre 19032 : « Des travaux considérables de terrassement ont été faits ; ils n’ont d’ailleurs été possibles, que par le grand nombre de camarades qui nous ont aidés ».

Bien qu’isolé en plein bois, le pré de Gesly n’est pas à plus de 3 kms d’Aiglemont et à 6 kms de Charleville le centre du département. A proximité se trouve Neufmanil, un bourg métallurgiste, au Nord-Est et l’agglomération industrielle de Nouzon, fief des anarchistes, au Nord-Ouest. « Il y avait là autant de débouchés éventuels pour la production de la future colonie »3

Fortuné Henry aurait découvert la clairière de Gesly au cours de ses tournées pour le compte de la Pharmacie centrale de Paris, alors qu’il voyageait tantôt en automobile, tantôt en chemin de fer. Il lui arrivait d’aller manger une omelette chez l’aubergiste du Petit Sabot qui se trouvait sur la route menant au chemin forestier conduisant à la future colonie : « Après le déjeuner frugal, cherchant la solitude, il allait ruminer dans la forêt les idées qui lui avaient coûté si cher à développer, et, d’instinct, il revenait toujours à la Clairière du Jeune et Vieux Gesly ». Mais ce récit ne participe-t-il pas d’une légende racontée par les colons à un journaliste venu les rencontrer ?4

Fortuné bénéficie de relais dans la commune d’Aiglemont, comme Isidore Guillemin, conseiller municipal qui a pu le guider pour l’acquisition du terrain.

Le commissaire de police de Nouzon s’est rendu compte également de cette installation et communique au ministre de l’intérieur : « L’anarchiste Henry Fortuné, objet de mon rapport, numéro 78, du 30 avril 1903, a été vu à Nouzon, dimanche dernier avec les anarchistes Maudière, etc… au domicile dudit Maudière.

Henry a acheté un terrain sur le territoire d’Aiglemeont, canton de Charleville, non loin de l’auberge du Petit Sabot, près d’un ruisseau parallèle au chemin d’Aiglemont à Neufmanil, à proximité du bois de Gesly (voir carte d’état major, Nord-Est de Charleville) où il habite déjà dans une hutte en attendant la construction d’une petite ferme destinée à l’élevage de la volaille. Les anarchistes de Nouzon vont de temps en temps travailler à l’édification de ce bâtiment.

Il y a lieu de supposer que la question de la volaille n’est qu’un trompe l’œil et que l’endroit, désert, où habite Henry sera un point de réunion pour la fraude, la braconnage, un centre de propagande et sans aucun doute, un repaire de mauvais sujets à surveiller.

Aucune raison ne fait croire à la préparation actuelle de méfaits, mais cependant, il y a lieu de tenir compte, dans une certaine mesure, de la présence ici de Henry qui est considéré comme un chef de libertaires pouvant donner une impulsion nouvelle à ses compagnons nouzonnais, tous repris de justice. »5

Le 12 mai 1903, Fortuné demande la concession d’une parcelle de 2 ha 71 dans la forêt communale de Montcy Saint Pierre et celle d’Aiglemont, avec la faculté de défricher et de creuser des puits, pour l’installation d’un établissement d’aviculture. Cette concession présentant le double inconvénient de nécessiter la révision de l’aménagement de la forêt et d’exposer la commune de Montcy St Pierre à des difficultés avec celle d’Aiglemont, au sujet du régime des sources captées. Le conseil municipal d’Aiglemont n’est pas favorable et la demande traîne plusieurs mois.6

Mais Fortuné n’est pas encore installé définitivement à Nouzon et Aiglemont. Le 26 juin à 11 heures du soir, il est de retour à Brévannes.

Le 14 juillet 1903, il quitte Brévannes, accompagné de son associé Pierre Sabot, emportant plusieurs caisses de petits poulets. Le 31 juillet la police le signale à Nouzon.

Le 1er août, Fortuné Henry, Maudière et Gualbert sont au bois de Gesly à Aiglemont, où ils construisent une maison.

Le 28 août, il se trouve dans les environs de Nouzon, au Pré Courtil, un lieu-dit sur la commune de Nouzon.7

Pour démarrer son projet de colonie et il reçoit un appui de taille, celui de Sébastien Faure dans le Libertaire : « Il y a deux grands mois, javais reçu la visite de mon ami de quinze ans : Fortuné Henry. Il partait pour Aiglemont et m’avait entretenu longuement de son projet. Je lui avais répondu : Commence, obtiens quelques résultats et tiens-moi au courant.

Il s’est mis résolument à la besogne et nos camarades peuvent constater qu’il n’a pas perdu son temps.

Son projet est sérieux, bien agencé et en voie de prospérité. Il demande qu’on l’aide ; il en a besoin. J’attire l’attention des lecteurs du Libertaire sur son effort. Que ceux qui le jugent utile lui témoignent au plus tôt leurs sympathies et leurs encouragements en lui fournissant les moyens de triompher des difficultés premières.

Le Libertaire recevra les fonds destinés à notre ami Fortuné, le frère d’Emile Henry.

Sébastien Faure ».8

Le journal publie également, durant un mois, des articles de Fortuné Henry présentant les bases de cette nouvelle colonie.9

Le 19 septembre, le préfet de Versailles signale qu’il est à nouveau à Brévannes mais indique qu’il va s’installer marchand de volailles à Nouzon, au lieu dit Le Pré Courtil, la police ne l’y trouve pas mais explique « cet individu va d’ailleurs, presque journellement coucher à Nouzon chez l’anarchiste Maudière et retourne le matin, dans les bois où il bâtit une maison près d’Aiglemont.10

En réalité, durant cette période où la maison en terre n’est pas encore construite, Fortuné loge à Nouzon chez Maudière, il commence déjà à se forger une légende, celle de « l’houme libre » dans sa hutte, ayant pour seul compagnon, son chien. Cette légende sera d’ailleurs illustrée par la première carte postale éditée par la colonie d’Aiglemont.

Document cartoliste

Plus prosaïquement, cette hutte lui servit probablement d’abri, la journée, pour se protéger des pluies et des orages. Ce type d’abri est d’ailleurs courant chez les bûcherons très nombreux dans la région. G. Narrat contribue aussi largement au développement de ce mythe : « Dans la solitude de sa clairière, du fond de sa tanière creusée dans la terre glaise dont la couverture de branchages et de gazon arrivait un peu plus haut qu’à mi-corps, Fortuné regardait s’écouler, avec une confiante indifférence, les journées tour à tour mornes et pluvieuses, claires et ensoleillées. Son chien était son seul compagnon.

Une peau de bique à longs poils, dans laquelle il s’enveloppait jusqu’au visage pour corriger les défauts de son habitation, tentait une impossible lutte contre l’humidité, froide pénétrante, des interminables pluies de l’arrière saison. Son énergie et sa remarquable confiance dans l’avenir suffisaient à soutenir ce solitaire que rien, jusqu’alors, n’avait préparé à cette vie d’homme des bois…

Fortuné commença à drainer les sources, à endiguer, canaliser le ruisseau : il se prit à déblayer, remblayer, niveler le terrain, le retourna pour y planter des légumes…Il commença la construction d’une maison pouvant recevoir plusieurs habitants : les murs seraient construits avec des branches tressées, recouvertes, à l’intérieur et à l’extérieur, d’une épaisse couche de terre glaise ».11

Mais d’une manière plus réaliste, Narrat explique comment un travail d’une telle ampleur peut s’accomplir : « Pour cette œuvre considérable, Fortuné trouva un concours imprévu parmi les habitants de la région…C’est le dimanche que, de Nouzon et Charleville surtout, les camarades affluaient ; ils apportaient chacun leur outil et venaient piocher à ses côtés. Fortuné les payait d’une poignée de main et d’une parabole libertaire ».12

Carte postale éditée en 1905, portant au crayon les noms des sympathisants locaux de la colonie. Jules Henry était le frère de Fortuné, Théophile Malicet, un écrivain de Nouzon. Collection particulière  Jean-claude Roynette.

Dans le Libertaire, Fortuné explique ses objectifs en fondant une colonie : il s’agit d’expérimenter le communisme, de passer de la théorie à la pratique. Mais il est vain de croire que ces colonies puissent constituer le communisme intégral qui nécessiterait que toute la société soit communiste. Il s’agit seulement de tenter des expériences, des essais, des études pratiques dont on pourra tirer des enseignements.

Pourquoi a-t-il a choisi Aiglemont pour réaliser cet Essai ?: « persuadé de trouver dans les Ardennes loin de Paris, des éléments que j’estimais d’élite et des conditions économiques favorables à tenter un essai, je m’assurai le concours de quelques camarades à qui je fis part de mon projet. Création d’un groupement de production et de consommation libres (culture et élevage).

Ces concours assurés, je cherchai l’emplacement de la future colonie. Je trouvai dépendant de la commune d’ Aiglemont (Ardennes) au milieu de la forêt des Ardennes, un pré immense entouré de bois, couvert de sources éminemment propre à l’établissement que nous avions rêvé.

J’achetai pour près de 800 francs de terrain n’ayant que mille francs à ma disposition et il y a deux mois, je m’y installai.

Depuis je vis au milieu des bois, travaillant à des travaux que j’aime, édifiant lentement mais sûrement le commencement de notre colonie.

Nous n’avons pas été favorisés par le temps, les dieux nous sont contraires, mais malgré cela et grâce à des concours que j’indiquerai plus loin, le jardin est vert et prêt à produire et la première habitation sérieuse s’édifie.

A partir d’aujourd’hui, je m’adjoins un camarade sérieux, habitué comme moi à la vie un peu solitaire, pour passer l’hiver.

Nous estimons en effet que la colonie doit s’édifier lentement au fur et à mesure qu’elle est capable de subvenir d’elle-même à la vie de ses membres. C’est pourquoi, nous passerons les rigueurs de l’hiver, Gualbert13 et moi, à préparer la venue pour le printemps de trois ou quatre colons…

En ce qui concerne la production, j’ai des connaissances très suffisantes en ce qui touche la culture maraîchère et intensive comme pour l’élevage dont je m’occupe depuis plus de 10 ans. »14

Alors que la colonie n’est démarrée que depuis deux mois, Fortuné évoque déjà, dans son article plusieurs concours ayant participé à la mise en place de la colonie : le premier, celui « des futurs colons donnant par un travail acharné une forme à tout » mais n’est-il pas optimiste, espérant que des militants anarchistes locaux comme Gualbert ou Malicet vont devenir des colons ?

Fortuné termine son article par cet appel à verser des fonds : « si nous pouvions acheter les quelques matériaux qui nous manquent et pour lesquels il va falloir attendre, quel travail ne ferions-nous pas ! ».

C’est sans doute pour trouver des fonds qu’il doit s’absenter, Gualbert et Malicet doivent se trouver bien seuls et l’on peut envisager que ces allées et venues de Fortuné aient pu décourager les deux anarchistes nouzonnais, de s’impliquer plus avant dans la colonie, en venant y habiter.

Depuis le début septembre 1903, Fortuné est revenu en région parisienne pour un séjour d’un mois, il réside à Brévannes. Le 6 septembre, il participe à une réunion de tous les partisans des colonies anarchistes : les milieux libres de Vaux, de Marseille et d’Aiglemont. Il y a des causeries de Butaud, F. Henry, Papillon, Armand sur les organisations de ces colonies. Le 6 octobre, il tient à une conférence publique et contradictoire avec Sébastien Faure, salle du Commerce, 94, rue du Faubourg du Temple à Paris sur le thème : la communisme, de la théorie à la pratique.

A la fin de l’automne et au début de l’hiver 1903 arrive le deuxième colon, rejoignant Fortuné : « C’était un camarade italien, un Piémontais qui s’appelait Francho ; flutiste émérite, très instruit parait-il, il exerçait ordinairement la profession de menuisier et d’ébéniste. De Genève, où il résidait, il avait appris la tentative d’Aiglemont et n’avait pas hésité à venir joindre son effort à celui d’Henry ».15

C’est le 26 octobre 1903, que Longhi Francesco dit Dossena, dit Franco16 venant d’Espagne, arrive à la gare de Charleville-Mézières où il est accueilli par Fortuné Henry et quelques anarchistes de Nouzon. Dossena est à Nouzon et à Aiglemont chez Maudière et chez Henry où il séjourne pendant huit jours. Il est chargé de remettre 2.000 francs à Fortuné. Début novembre, il quitte les Ardennes.

Au même moment Fortuné part aussi, pour aller faire des conférences à Paris. Il semble probable, selon un rapport du commissaire de Nouzon17, qu’ils soient partis ensemble. Dosséna manifeste l’intention de revenir habiter à Aiglemont, dès qu’il sera rentré d’Espagne où il a une affaire à régler avec un ancien patron. Dossena est un homme mesurant 1m 80, élancé, très brun avec une forte moustache noire, âgé de 30 à 35, il est ébéniste, selon le rapport du commissaire de Nouzon.

Le 24 novembre la police retrouve Fortuné à Brévannes chez son frère Jules, le télégramme note qu’il fait la navette entre Brévannes et Nouzon.18A la mi-décembre, il serait chez sa mère.

Au même moment Dossena est à Bauen, dans le canton d’Uri en Suisse d’où il expédie un wagon de bois à l’adresse d’Isidore Guillemin dit Guillemin-Remy, conseiller municipal d’Aiglemont. Le wagon arrive à la gare de Charleville mais comme les anarchistes nouzonnais n’ont pas l’argent pour prendre livraison, ils télégraphient à Dossena le 14 décembre d’envoyer 500 francs.19

Le 20 décembre, Fortuné Henry et Dossena sont à Nouzon : Fortuné couche chez Maudière et Dossena à l’Hôtel de la Poste. Tous deux se rendent le lendemain à Aiglemont à l’emplacement où se trouve la maison en construction.

A Nouzon, Dossena évite la salle commune à l’hôtel, le matin, il prend un repas et part avec Fortuné qui vient le chercher. Le soir, il rentre assez tard et va tout de suite dans sa chambre.20

Tout l’hiver se passe en constructions, la maison de torchis couverte en chépois, sorte de chaume qui pousse en abondance dans la forêt est terminée. Une écurie cimentée destinée à l’élevage des lapins, un poulailler, des cabanes pour les canards et les chèvres, un atelier de menuiserie tout cela est mis en place pendant la mauvaise saison.

Dossena avec sa connaissance approfondie de la menuiserie est d’un concours essentiel. Mais la wagon de bois a coûté cher, Fortuné compte sur une rentrée d’argent qui n’a pas lieu. Le besoin d’argent se fait sentir, des listes de souscriptions sont envoyées aux camarades et aux amis, accompagnées d’une brochure, intitulée L’Essai. Communisme expérimental. Colonie d’Aiglemont (Ardennes). 1er décembre 190321: « Nous avions espéré ne pas recourir à la bourse de nos camarades, et nous sommes obligés d’y recourir »22.

La brochure énumère ce qui a déjà été fait : « Des faucheurs nous ont pris la faulx des mains pour couper les foins, des voituriers nous ont transporté gratuitement nos matériaux, de petits patrons nous ont donné la petite ferronnerie pour les portes, les fenêtres et nous offrent tout ce qui est utile et entre dans leur fabrication.

Tout cela pour participer à une œuvre qu’ils estiment possible, qu’ils comprennent et voudraient voir réussir et ce sont des indifférents d’hier.

Puis un bâtiment de 9m40 sur 10 mètres surmonté d’un immense grenier couvert en chaume qui est presque terminé et qui se trouve inachevé par suite du mauvais temps d’abord, du manque de quelque argent pour des matériaux ensuite, a été édifié…

Un assez grand jardin, malheureusement fait trop tard a été défoncé et ensemencé.

Un étang de 60 mètres sur 20 mètres va être fini.

Tout cela a été fait sans argent, avec la seule initiative de quelques-uns et l’immense concours de compagnons et de non compagnons. »

Mais le texte donne aussi la liste des matériaux dont les colons ont besoin et se termine par un vibrant appel aux camarades.

Cette campagne ne reste pas sans écho, L’Aurore dans son numéro du 27 décembre 1903, présente les deux colonies anarchistes les plus importantes en France : Vaux dans l’Aisne et Aiglemont dans les Ardennes.

Le journal évoque la brochure que Fortuné vient de sortir et reprend des extraits de la brochure.

Le 1er février 1904, c’est au tour de Jules Lermina, un ami de Fortuné de publier un article dans la quotidien Le Radical et d’évoquer les mêmes informations, en y ajoutant une petite touche personnelle : « La colonie d’Aiglemont veut réaliser le bien être par la liberté, c’est à ce point de vue que cette tentative est tout à fait intéressante et qu’il serait bon de lui prêter un appui sérieux ».

Le 11 février 1904, trois « individus suspects » arrivent à Nouzon chez Maudière dit Rétarque, porteurs de ballots de trimardeurs, puis se rendent à travers bois au Gesly dans la forêt d’Aiglemont.23

Aussitôt le commissaire de Nouzon enquête et communique les noms de ces « individus suspects », il s’agit de Léon Gasneur, 23 ans, Edouard Lardeux, 28 ans, Georges Guillet, 25 ans et Fernand Odyc, né le 3 juillet 1884 à Nantes venant tous de Nantes.Quatre autres anarchistes seraient encore attendus.24 Le préfet confirme que Fortuné entreprend une sérieuse publicité pour la colonie, au moyen de brochures, dans le but de recueillir des adhérents et des subsides. Une copie de la circulaire envoyée par Fortuné est jointe à son rapport :

Document Fonds Gourjault, médiathèque d’Ardenne Métropole à SEDAN*. Cliquer sur l’image pour lire la circulaire complète.

Le 27 février 1904, à la gare de Nouzon arrive Gustave Pleigneur, au train de 13h10 venant de Paris. Le soir, il dort à l’Hôtel de la Poste. Gustave est un anarchiste et c’est aussi le frère de Joseph Pleigneur, dit Manda, un « apache » chef de bande, amant de la célèbre « casque d’Or ».

Dans la matinée du 28 février, Dossena vient le chercher et tous deux vont à la colonie du bois Gesly.

Fortuné Henry et Francesco Dossena viennent d’aller passer quelques jours à Paris et sont rentrés le 27 février. Le commissaire de police signale : « Des allées et venues ont toujours lieu à la colonie, où on voit souvent des étrangers ».25

Le 2 mars 1904, la Direction de la Sûreté à Paris transmet une dépèche au Ministère de l’agriculture : « Le Ministère de l’agriculture aurait concédé à Fortuné Henry, certains droits dans la la forêt domaniale d’Aiglement (Ardennes), où ce dernier se livre à l’élevage des poules de Madagascar ».

Fortuné Henry , créateur du phalanstère d’Aiglemont : [photographie de presse] / [Agence Rol]. Document Gallica**

Le conservateur des Eaux et forêts de Charleville répond que rien n’a été accordé pour le moment, mais il demande qu’on lui donne rapidement des consignes sur la suite à réserver à la demande de Fortuné. Le Ministère de l’intérieur consulte le préfet de Seine et Oise : peut-on considérer l’entreprise comme sérieuse ? Fortuné a-t-il renoncé à s’occuper d’anarchie ?

Pour le préfet de Versailles : « Depuis 4 ans, Henry paraît ne s’être plus occupé d’anarchie, et s’est mis à faire le commerce de volailles, commerce dans lequel il n’a pas réussi. Au point de vue des idées anarchistes, bien qu’il ait cessé de s’en occuper depuis plusieurs années, j’estime qu’il a été trop mêlé à ce mouvement, pour ne pas être tenu en observation, partout où il ira. »26

Le 3 mai 1904, le Ministre de l’intérieur répond qu’il est favorable à ce que l’autorisation soit donné à Fortuné Henry, son installation permettant de le surveiller plus facilement, mais cette concession doit être faite à titre précaire et révocable.27

Au début du mois de mars les colons d’Aiglemont donnent de leur nouvelles dans le Libertaire28 : «L’énergie des colons a été superbe, et aujourd’hui, le grand bâtiment est terminé, il comprend trois vastes pièces avec le confortable campagnard qui consiste surtout à cette époque en une vaste cheminée que des camarades ont faite.

Un grand grenier couvert de chaume attend à la saison le foin à bonne odeur.

A premier plan Fortuné Henry, à gauche. Document cartoliste.

En venant à la colonie un camarade a fait apport d’un wagon de bois, qui a permis d’édifier l’atelier de menuiserie et d’ébénisterie, vaste, clair et gai.

De plus, nous avons pu faire deux hangars l’un pour les remisages, l’autre pour la forge où les camarades ont confectionné les châssis maraîchers.

Maintenant, les engrais sont là dans le hangar attendant que le temps soit favorable pour être épandus, les châssis vont être vitrés aussitôt que nous aurons des vitres et dans quelques jours la culture maraîchère, la forte mamelle de la colonie va fonctionner.

Nous avons tenu au moment d’entrer dans la période de production, d’informer les camarades pour qu’ils nous suivent dans nos efforts et nous envoient autre chose que des voeux,

Des besoins nombreux se font sentir à la colonie, où nous n’avons reçu que fort peu de subsides et nous profitons de cette occasion pour prier tous les camarades qui ont des listes de souscription, de nous les faire parvenir rapidement, et à ceux qui en désirent pour les faire circuler de nous en demander. »

La presse locale commence à s’intéresser à l’Essai d’Aiglemont, le Petit ardennais publie un article le 9 avril 1904 :

« Depuis près d’un an le compagnon Fortuné Henry s’est installé sur le territoire d’Aiglemont, au milieu du bois de Gesly, en une prairie, souvent marécageuse, hérissée qu’elle est de nombreuses sources d’eau limpide et vive. Cette prairie ressemble à une minuscule vallée, bordée de bois de toutes parts, bien abrité des vents du Nord, Ouest et Sud, s’ouvrant largement aux premiers rayons du soleil levant.

C’est dans ce cadre champêtre et forestier que Fortuné Henry a bâti une hutte en juin dernier, et qu’après s’être mis en règle avec nos lois, en achetant le terrain, il a commencé seul, à mettre en valeur l’hectare de terrain, sur lequel aujourd’hui la charrue a passé, et dont une partie attend le bon plaisir du soleil pour faire lever les premiers légumes, car une partie du sol est préparée pour la culture maraîchère.

En décembre dernier, un second compagnon est venu se joindre à Fortuné et lui a apporté son active collaboration dans l’accomplissement de l’oeuvre que s’est proposé le fondateur de la colonie. A eux deux se sont déjà joints deux autres compagnons, bientôt une famille entière complètera le premier groupe.

En visitant cette colonie, nous avons été surpris de constater le travail réalisé.

A la première hutte a succédé une gentille maison aux lignes agréables, présentant déjà sinon le confort parfait, du moins un logement bien aménagé et ne le cédant en rien à un grand nombre de maisons construites à grands frais.

A cette maison est joint un autre hall, bien clos contenant les outils de travail.

Voilà l’oeuvre accomplie, les compagnons n’ont pas chômé. Aujourd’hui, ils se préoccupent de creuser un étang, pour y faire de la pisciculture.

Une couveuse est prête à faire naître une centaine de poussins.

Deux chèvres broutent au piquet dans la prairie ; des poules, deux chiens, enfin l’animation règne dans la colonie.

Le premier chant du coq, nous disait Fortuné, a été une vraie joie pour les colons.

Fortuné Henry, vieil anarchiste militant, propagandiste violent, met son rêve à exécution. Au lieu de lutter contre notre société et de chercher à l’améliorer, il se préoccupe de créer de toutes pièces un coin où, lui et ses compagnons pourront réaliser leur idéal et où ils pourront, loin de tous, vivre en commun, dans la plus étroite solidarité, communiant avec les produits du travail de la communauté.

Cet essai de communisme expérimental sera diversement interprété.

Que demandent, au fond, les compagnons de la colonie ? – Vivre en paix, en travaillant, sous la loi qu’ils se créent et qu’ils acceptent librement.

Cette loi n’est autre que la loi du travail en commun.

Fortuné, qui est un penseur, veut aussi qu’une large part soit réservée aux choses de l’esprit, à l’idéal, à la joie, à la gaîté, voulant éviter de tomber dans cette tristesse qui mit à mal l’essai de Cabet en Icarie.

Les hommes, il le reconnaît, ont besoin d’idéal, ils ne sont pas exclusivement des bras pour travailler, leur cerveau réclame aussi des satisfactions.

La colonie ne manque pas de visiteurs, souvent Fortuné est obligé, à chacun d’eux, d’indiquer ses vues, de développer ses plans, et de dire es espérances, son rêve. Il le fait avec bonne grâce, avec joie. Ce vieil anarchiste, transformé en travailleur des champs, au lieu de défoncer la société, défonce la terre improductive, pour lui faire rendre son maximum de nourriture et de bien être. Qui pourra le blâmer ?

Pour notre compte, nous suivrons avec grand intérêt, son essai, et nous souhaitons à tous les compagnons de la colonie, la complète réussite de leur entreprise.

Gustave Corneau.29

Avec le printemps et la maison en pisé terminée, la colonie va pouvoir se développer.

Notes :

1 En communisme par André Mounier. Publication de la colonie communiste d’Aiglemont, avril 1906

2 Le Libertaire 12 décembre 1903

3 Milieux libres. Quelques essais contemporains de vie communiste en France par G. Narrat. Thèse de doctorat 28 octobre 1908. Faculté de droit de Paris. p. 94

4 Le Temps 11 juin 1905. Un phalanstère communiste par Ferdinand Momméja.

5 Archives nationales F7 15968. Rapport du 24 juin 1903

6 Ibid. Lettre du Ministre de l’agriculture 31 mars 1904

7 Le rapport note Pré Courty mais il s’agit du Pré Courtil, une clairière sur le chemin longeant la Meuse et conduisant à la gare d’Aiglemont. Par ce chemin, il est possible d’accéder à la clairière de Gesly. Information de Mme Ghislaine Bajot, habitante d’Aiglemont.

8 Le Libertaire 29 août 1903

9 Le Libertaire 5,13 et 20 septembre, 18 octobre 1903

10 Archives nationales F7 15968. Note du 24 septembre 1903

11 Milieux libres. Quelques essais contemporains de vie communiste en France par G. Narrat. p. 105 et 106

12 Ibid. p.107 et 108

13 Orthographié Giralbert. Dans la brochure éditée le 1er décembre 1903, il révise son projet hivernal en ajoutant Malicet qui doit aussi passer l’hiver avec lui mais ne parle plus que de l’arrivée de « quelques colons » au printemps, sans en donner le nombre.

14 Le Libertaire 29 août 1903

15 Milieux libres. Quelques essais contemporains de vie communiste en France par G. Narrat. p.108

16 Archives nationales F7 15968 Lettre du préfet des Ardennes 26 février 1904

17 Ibid. Rapport du 20 novembre 1903

18 Ibid.

19 Ibid.

20 Ibid. Rapport du commissaire de police de Nouzon 21 décembre 1903

21 Une autre brochure intitulée Communisme expérimental (Préliminaires) sera publiée en 1905

22 Milieux libres. Quelques essais contemporains de vie communiste en France par G. Narrat. p.109

23 Ibid. Télégramme 11 février 1904.

24 Ibid. Lettre du préfet des Ardennes du 26 février 1904

25 Archives nationales F7 15968. Rapport 28 février 1904

26 Ibid. Lettre du Préfet de Seine et Oise 16 avril 1904

27 Ibid . Lettre ministère de l’intérieur 3 mai 1904

28 Le Libertaire 5 mars 1904

29 Document Archives départementales des Ardennes. L’article est signé G. C. mais il s’agit de Gustave Corneau, propriétaire du journal.

*Document communiqué par Philippe Decobert, maire d’Aiglemont.

** La date du document (1909) indiquée sur Gallica est erronée, Fortuné ayant quitté définitivement la colonie d’Aiglemont en juin-juillet 1908.

Documents :

La colonie d’Aiglemont à travers le libertaire (septembre 1903-mars 1904)

Brochure L’Essai. Communisme expérimental. Colonie d’Aiglemont (Ardennes). 1er décembre 1903, publiée par le Libertaire 12 décembre 1903 :