L’Hôtel de ville et le bourgmestre, centre névralgique des forces de répression de l’émeute.

A 2 heures, je me concertai avec M. Mignon sur les mesures de police à prendre.

Il se confirmait que si les adhérents à la manifestation étaient en grand nombre, on changerait d’itinéraire et qu’on se rendrait place Delcour en passant par le quartier de l’Ile du Commerce.

Cette éventualité nous obligea à diviser les forces de police. Vingt agents en bourgeoisie et vingt deux en uniforme furent désignés.

Les premiers accompagnèrent le cortège et les autres furent échelonnés sur son parcours.

Vingt agents et un nombre égal de pompiers étaient consignés à la Permanence, pour prêter main forte en cas de besoin.

Le poste de la rue Darchis fut occupé par d’autres agents.

Le reste de la police devait se trouver aux postes de la Boverie et place Delcour, non loin du Café National, où allait se tenir le meeting annoncé.

Malgré les assurances que la tranquillité ne serait pas troublée, je priai M. le général commandant de la garde civique de bien vouloir se rendre à 4 heures à l’Hôtel de ville pour conférer avec le Collège sur les mesures à prendre éventuellement.

Il fut décidé que l’on requerrait les corps spéciaux de la garde.

Le général nous déclara que ceux-ci ne pourraient être réunis en nombre qu’à huit heures du soir, et, d’accord avec lui, nous désignâmes l’école de la place Saint-Jean comme point de ralliement.

En même temps, j’adressai au commandant de la gendarmerie une réquisition conçue en ces termes :

« Police

Manifestation et meeting socialiste.

Mesure d’ordre

Le Bourgmestre

Requiert M. le commandant de la gendarmerie, à Liège, de tenir à la disposition de M. le commissaire de police en chef de la ville, ce soir, à partir de 6 heures, dix huit gendarmes à cheval et huit gendarmes à pied pour seconder la police locale au cas où des manifestations de nature à troubler l’ordre public se produiraient à l’occasion du meeting socialiste organisé par le groupement anarchiste de Liège.

M. Le commissaire en chef de police est chargé de s’entendre à cet égard avec M. le commandant de la gendarmerie.

18 mars 1886 »

A 6h1/2, en présence du Collège qui était en séance extraordinaire, je me mis en communication par le télégraphe avec les sept commissaires de police pour leur demander de me rendre compte de ce qui se passait dans leur section respective.

Tous, sans une seule exception, me répondirent que la situation était bonne, que les esprits étaient calmes ; que des désordres n’étaient pas à craindre ; que les ouvriers ne quitteraient pas leurs ateliers avant six heures et qu’ils n’assisteraient qu’en simples curieux à la manifestation anarchiste, que les trains venant de la banlieue, n’avaient pas amenés d’ouvriers de l’extérieur.

A 6 heures, le commandant de la gendarmerie M. le major de Hollain, se rendait chez M. le commissaire de police en chef, pour s’entendre avec lui sur les mesures à prendre à la suite de la réquisition que je venais de lui adresser.

« Je ne crois pas, dit-il, au commissaire de police que des désordres soient à craindre ce soir.

La manifestation avec drapeau rouge se passera tout aussi tranquillement à Liège qu’à Dison, Verviers et à Charleroi, où de semblables cortèges ont lieu fréquemment, les dimanches. Je vous engage, a-t-il ajouté, à ne pas mettre la police trop en évidence, à ne pas faire voir les gendarmes à pied, ni surtout à cheval, pour ne pas donner lieu à des attroupements ».

Aussi fut-il décidé que les gendarmes resteraient consignés à la caserne.

Me trouvant, un peu après 6 heures avec M. le gouverneur, ce dernier m’apprit que les ouvriers des charbonnages La Concorde s’étaient fait remonter à 1 heure, avec l’intention de participer à la manifestation anarchiste. A 6h1/2, j’étais à l’Hôtel de ville et là j’entretins une conversation téléphonique constante avec le commissaire de police en chef, qui recevait de minute en minute des nouvelles de ce qui se passait place Saint-Lambert.

A 7 heures, le groupe des anarchistes, au nombre de 6 à 700, se mit tranquillement en route. Le tram le coupa en deux tronçons. Le second accompagné d’une partie de la police, se rendit directement place Delcour.

L’autre se dirigea par la rue Sur-Meuse, la rue de la Cathédrale et Vinâve d’Ile, et revint vers la place Saint-Lambert.

Sur les instigations révolutionnaires de Wagener qui les excitait à la révolte, en faisant appel aux plus mauvaises passions, qui les traitait de lâches pour n’avoir point brisé les vitrines des beaux magasins dont ils venaient de voir les brillants étalages, ce groupe s’engagea dans la rue Léopold, aux cris de : A bas le capital ! Wagener, avec la hampe de son drapeau brisa la glace du magasin Mauguin. En ce moment, les Commissions réunies du Conseil communal, autrement dit le Conseil communal presque tout entier écoutait sans préoccupation la lecture du procès-verbal de la dernière séance.

Aussi, c’est avec une pénible surprise, que vous avez appris qu’on brisait des vitrines dans la rue Léopold et dans la rue Neuvice. Cinq minutes avaient suffi pour porter la dévastation dans ces deux rues commerçantes. La police démembrée par suite du fractionnement du cortège, ne s’était pas trouvée en force pour résister aux dévastateurs qu’elle poursuivait.

Immédiatement, je priai la gendarmerie de venir à l’Hôtel de ville et j’invitai la garde civique à se réunir place du Marché.

Ces ordres donnés, j’allai avec M. Hanssens, rue Léopold et rue de Neuvice, où les dégâts avaient eu lieu. J’attendis à l’Hôtel de ville que la gendarmerie et la garde civique fussent arrivées pour me rendre place Delcour, où 3 ou 4.000 manifestants et curieux se trouvaient réunis.

M. Hanssens, accompagné d’agents et de pompiers, m’y avait précédé : à 8h1/4, je me mis avec le général comte de Looz à la tête des corps spéciaux et des gardes qui avaient pu se rendre à l’appel. J’échelonnai la garde civique et les gendarmes rue des Pitteurs, en attendant la fin du meeting. Entretemps, et sans que nous puissions nous en douter, une partie des manifestants quittait la place Delcour isolément, pour gagner le pont des Arches, le centre de la ville et commettre des déprédations dans nos rues et sur nos places principales.

Pour empêcher les drapeaux rouges et les manifestants restés au meeting de se concentrer, la garde civique marcha à leur rencontre dès qu’ils sortirent du local. Un drapeau fut saisi et le cortège qui se formait et qui prenait la direction de la rue des Pitteurs fut complètement dispersé. La place Delcour fut ensuite déblayée ; l’évacuation ne se fit pas sans peine, ni sans danger pour la garde civique, la gendarmerie et la police. Après une heure de marches et de contre marches, je jugeai l’ordre suffisamment rétabli pour rentrer en ville par la rue Méan et le pont de la Boverie.

Une dizaine d’arrestations avaient été faites, et, les prisonniers, tenus par les agents, étaient entourés de gardes civiques pour empêcher les manifestants qui suivaient de venir les délivrer.

Nous arrivâmes ainsi à 9h1/2 à l’Hôtel de ville, où j’appris que plusieurs groupes, agissant séparément, avaient en quelques instants, brisé un certain nombre de glaces de nos principaux cafés et commis des déprédations rues du Pont d’Ile, Lulay et du Pont d’Avroy.

Les attroupements de la place Saint-Lambert étaient menaçants. L’ordre ne pouvait être rétabli avec les forces que j’avais à ma disposition. Je n’hésitait pas à requérir la garde civique tout entière et j’invitai le général comte de Looz à faire battre immédiatement le rappel.

Les gardes civiques, sur le dévouement et le courage desquels la ville a toujours compté dans les circonstances difficiles, ont répondu à notre appel avec une rapidité telle qu’à 11h1/2, ils étaient en mesure de rétablir l’ordre.

A quatre heure du matin, la tranquillité était complète et la milice citoyenne, après avoir accompli son devoir, rentrait dans ses foyers.

La Meuse 23 mars 1886