Audience du 10 août.

M. Delwaide, avocat général, prononce son réquisitoire… Puis, il fait de Wagener un portrait dont il emprunte les couleurs à l’affaire actuelle et à des précédents. Il le montre, dès 1879, proclamant, dans une lettre adressée à la Gazette de Liège, la nécessité de démantibuler le vieux monde ; celle d’un déluge de sang.

« Il faut tuer tous ceux qui ne sont pas des nôtres, tout doit être employé contre eux, le fer, le feu, le plomb, le poison, etc. »

Voilà l’homme à son début ! En 1884, écrivant à un journal de Herstal qui avait écrit le mot communard, parmi des injures à l’adresse du Roi : « Les classes dirigeantes nous font crever de faim et de misère, mais leur tour viendra. C’est quand le porc est gras, bourgeois, qu’on le tue ! ». Parlant de la Commune, il disait : « S’il y a eu des excès, ce n’a été que des excès de timidité. La Commune n’a fait fusiller que 67 otages, elle aurait dû au moins en faire fusiller 100. 000 ! ». 67 fusillés ! Bagatelle pour Wagener, une misère. C’était 100.000 qu’il lui fallait. Il écrivait encore : « Ouvriers, prends la machine ! Paysan, prend la terre ! ».

Tel était l’homme. Il savait qu’il n’est rien de tel qu’un coup de force pour les gens de son parti. C’est la meilleure propagande. Peu importent les suites et les conséquences. L’exemple reste, et l’exemple est ce qui entraîne le plus. Telle est leur théorie. Il a voulu l’appliquer le 18 mars dernier. Certes, il n’a pas cru que la révolution sociale allait commencer à Liège, que des massacres allaient se produire ; mais il s’est dit : On ne fait rien nulle part depuis un mois ; faisons donc quelque chose ici. Il en résultera ce qui en en résultera, tant plus, tant mieux. Cela tiendra le bourgeois en haleine. Il s’est alors concerté avec d’autres. Il n’a pas signé le libelle, mais il l’a répandu et peut-être rédigé. On y parle des troubles de Londres, où l’on avait aussi fait mention de la Commune, sur laquelle de si fausses idées sont répandues dans le peuple, qui est la Jérusalem du parti anarchiste, celle qu’il invoque et vers laquelle il se tourne dans ses prières.

On distribue les rôles de façon à prononcer des discours et à surexciter la foule, on brise la vitrine de chez Mauguin, sachant que, le premier coup porté, les autres suivraient fatalement. Puis au meeting, on surexcite de nouveau les auditeurs. On a dévasté et pillé, mais on n’a pas massacré. Mais cela a-t-il dépendu des accusés ? Ils avaient lancé une bande d’égarés, d’affamés dans les rues de Liège. Ne prévoyaient-ils donc pas de résistance qui allait se produire, les conflits qui allaient s’élever, le sang qui allait couler?Ils auraient été ineptes en ne le prévoyant pas, c’était dans l’ordre des choses, ils l’ont voulu et cela caractérise leur intention.

Le lendemain du 18 mars, le mouvement s’étendait à Seraing ; le 21, au pays de Charleroi, où à Roux seul, on comptait 27 victimes de la répression ! Qui oserait dire que, sans le coup porté par Wagener dans la vitrine de Mauguin, des malheureux ne vivraient pas encore ? Que de veuves, que d’orphelins ! Et les condamnations prononcées : à Charleroi, 140 condamnés à l’emprisonnement ; à Liège, plus encore !

Voilà les résultats. Ces condamnés ont payé leur dette à la justice ; ils n’étaient cependant que de misérables comparses lancés en avant par les accusés d’aujourd’hui. Et nous serions impuissants à punir les auteurs du mal. Ah ! Si la loi a pu faire cela, je dois le dire, à mon profond regret, malheur à elle!car, dans la conscience du pays, qui sait d’où le coup est parti, il, il n’y aurait qu’un cri de réprobation. La justice, dira-t-on, a fait son devoir envers tout le monde, et si elle ne l’a pas fait pour ceux qui ont déterminé le mal, c’est parce que le législateur n’avait pas compris, ni fait son devoir. Eh bien ! Je le dis encore, en ce cas, malheur à nous, malheur à la nation.

Me Gilman, défenseur de Rutters, ne suivra pas l’accusation dans ses exagérations. Le jury n’est pas appelé à faire de la théorie, mais de la justice. Il n’est pas de saison de parler au jury du spectre rouge qui s’avance sur la Belgique, annonçant la dévastation. Les faits de mars doivent être appréciés à leur véritable valeur, sans leur donner plus d’importance qu’ils n’en ont en réalité. Rutters espérait que la manifestation montrerait aux classes dirigeantes ce grand nombre de malheureux et éveillerait leur pitié. Il espérait que le meeting offrirait le moyen de sortir de la situation. Son but n’a pas été de commettre l’attentat qu’on lui reproche. Il n’a pas parlé au meeting et a proféré des propos regrettables chez Straet. Mais rien de ce qui est relevé à ses charges ne permet de le condamner. L’honorable défenseur, après avoir discuté la question soulevée par l’arrêt de la Cour de cassation, exprime la confiance que le jury déclarera son client non coupable.

Me Heuse, défenseur de Wagener, invite, à son tour, le jury à rester sur le terrain du droit et à faire abstraction des opinions de son client.

Ce n’est pas parce que Wagener est anarchiste qu’il faut le condamner ; mais seulement s’il est coupable. Pour être déclaré coupable, il faut, d’après la Cour de cassation, quatre conditions pour que le crime qui lui est reproché soit punissable : 1° Qu’il y ait eu complot ; 2° résolution d’agir ; 3° résolution arrêtée ; 4° association entre plusieurs. Il faut encore que l’attentat qui lui est reproché ait eu pour but de porter, dans Liège, la dévastation, le massacre et le pillage, les trois choses et que l’on prouve qu’auparavant il était décidé entre les conspirateurs qu’ils voulaient les produire. Or, tout prouve qu’il n’y a pas eu de complot, pas de conspiration, pas de rôles distribués. Ils ont, dit-on, montré les magasins au peuple. Oui, mais ils ont aussi montré le peuple aux propriétaires des magasins et à la police. Ceux-ci pouvaient prendre leurs précautions. C’était contraire à la conspiration prétendue, cette promenade, c’était là de la conspiration au grand jour, dans laquelle on affichait le but qu’on nous prête. Cela n’est pas sérieux.

Wagener a justifié le vol excité par la faim, mais la théorie a été soutenue par d’autres autorités que lui, par certains pères de l’Église notamment. Chez Manguin, de l’avis du parquet de première instance, il n’y avait eu qu’un bris de clôture, puisque Wagener a été poursuivi et condamné de ce chef. A-t-il le dit de massacrer l’agent Dieu, terrassé par la foule, a-t-il aidé à le massacrer ? Au meeting, il n’a pas provoqué à faire usage de dynamite contre les bourgeois. En attendant, a-t-il dit, nos enfants ont faim. Il ne s’agissait donc pas de faire sauter les bourgeois le jour même. S’il a parlé des cocottes, c’est pour exprimer la tristesse qu’il éprouvait à voir des femmes vivre dans l’opulence, alors que les femmes et les enfants d’ouvriers mouraient de faim. D’autres que lui le disent également. Son discours au coin de la rue Surlet, où il parlait de poignard, de dynamite, de revolver, prouve encore qu’il n’y avait pas de complot, puisqu’il engageait les gens à s’armer pour le prochain meeting, paroles blâmables, sans doute. Il n’y a pas un acte, pas un discours de Wagener tombant sous l’application de l’article 125. La justice doit être la même pour tous et ce n’est pas parce que Wagener est anarchiste qu’il faudrait le condamner ; mais seulement s’il est coupable, et il ne l’est pas.

Après des répliques aussi animées et aussi remarquables que les plaidoiries, 64 questions ont été posées au jury.

Entré dans la salle des délibérations à 5 heures du soir, il en sort à 5 h. 50 minutes.

Le verdict est négatif sur les deux premières questions visant l’attentat dont le but aurait été de porter la dévastation, le massacre et le pillage à Liège. Il est affirmatif sur la seconde question qui vise la provocation directe par des discours à commettre cet attentat. Les questions relatives à la provocation aux vols commis restent sans réponse.

Les accusés entendent sans émotion la lecture de la décision du jury.

M. Delwaide, requérant l’application de la peine, déclare qu’après le combat terminé, on peut être généreux pour les vaincus et que la Cour peut se montrer indulgente eu égard aux bons antécédents des accusés.

La Cour, accordant à ceux-ci le bénéfice de circonstances atténuantes tirées de leurs antécédents favorables, condamne Wagener et Rutters à cinq ans de réclusion et à demeurer, à l’expiration de leur peine, pendant dix ans, sous la surveillance spéciale de la police.

M. le président remercie MM. Les jurés et déclare la session close. L’audience est levée à 6 h. ½ du soir.

La Meuse 11 août 1886