Tribunal correctionnel de Liège. Audience du 24 mars. Affaire des anarchistes de la soirée du 18 mars à Liège

…On appelle ensuite Edouard Wagener, 37 ans, chaisier et cabaretier à Herstal. (Un mouvement se produit dans l’auditoire). Il est prévenu d’un bris de glace chez Mauguin. Il avoue le fait.
Me Pouret, qui remplace Me Heuse, défenseur de l’inculpé, conclut à ce que le tribunal se déclare incompétent. Personne, plus que Me Pouret et Me Heuse, ne réprouvent les excès commis et les théories néfastes qui les ont provoquées, mais Wagener étant mis en prévention du chef d’excitation au pillage, c’est à dire d’un crime, et en même temps d’un délit, celui pour lequel il va être jugé, les faits étant connexes, il y a lieu de se déclarer incompétent.
M. Remy s’oppose énergiquement à l’adoption de ces conclusions. Le tribunal les rejette.
M. Remy requiert ensuite une application sévère de la loi, le prévenu étant l’organisateur et l’excitateur.
Le tribunal condamne Wagener à 6 mois de prison et 200 francs d’amende.

Léon Lignon, 36 ans, ouvrier mineur à Jemeppe, est prévenu : 1° d’avoir attaqué et frappé les gendarmes, en outre 2° d’avoir obligé les ouvriers mineurs à remonter pour assister au meeting de la place Delcour. Cet homme a déjà été condamné.
Il nie. C’est un autre ouvrier, dit-il qui a donné le signal de la remonte. Les ouvriers ont voulu remonter, non pour assister à la réunion socialiste, mais parce que l’on était trop rare dans la mine.
Un fonctionnaire du charbonnage vient déclarer que c’est Ligon qui, le premier, a mis la main à la sonnette pour faire remonter les ouvriers.
Moreau, agent de police à Liège : « J’ai vu, dit-il, les gendarmes repousser Lignon sur la place Delcour, il s’est emporté, est devenu furieux et a jeté un pavé à la tête du brigadier de gendarmerie qu’il a blessé.
M. Gilson, agent de police à Liège, a constaté les mêmes faits.
Me Demoulin, défenseur, s’en rapporte à la sagesse du tribunal, qui condamne Lignon à une année de prison pour coups et une amende de 200 francs pour avoir transgressé les règlements de mine…

Pierre Delheid, 33 ans, voyageur de commerce à Liège, est inculpé d’outrages à la police et de jet de pierres à la gendarmerie.
Cet homme a déjà été condamné du chef de coups.
Il nie la prévention.
Le brigadier de gendarmerie Bailleux a vu l’inculpé lancer des pierres aux gendarmes sur la place Delcour. Il était un des plus remuants. Il a suivi les gendarmes en criant : « A bas la police ! » Il se coiffait alternativement d’une casquette et d’un chapeau.
Un commissaire de police l’a vu au café National, au meeting, qu’il voulait monter à la tribune. C’était un meneur.
Un inspecteur de police , M. Perrin, le signale comme un des chefs des anarchistes.
Le tribunal inflige à l’inculpé 6 mois de prison et une amende de 100 francs…

La Meuse 25 mars 1886

Wagener, l’anarchiste liégeois, a comparu hier devant la Cour d’appel de Liège, l’appelant du jugement qui l’a condamné à 6 mois de prison et 200 francs d’amende.

Le conseil de Wagner avait pris en première instance des conclusions juridiques tendant à ce que le tribunal sursit à statuer sur la prévention libellée contre son client.

Voici ce que dit à ce sujet la correspondance d’une feuille bruxelloise : « Ces conclusions étaient basées sur poursuites dont Wagener était l’objet du chef d’excitation au pillage. Le discours incendiaire du chef anarchiste ayant été immédiatement suivi du bris de la vitrine Maughin, les deux faits devaient, dans le système de la défense, être considérés comme connexes et soumis à la même juridiction, s’est à dire à la juridiction supérieure, la cour d’assises. Le tribunal avait passé outre à ces conclusions.

La cour, au contraire, s’est ralliée au système présenté par la défense. Elle a décidé qu’il y a lieu à surseoir à l’examen de la prévention de bris de clôture jusqu’à ce que la chambre du conseil ait prononcé sur le renvoi de Wagener devant la chambre des mises en accusation du chef d’excitation au pillage.

Quoique déchargé momentanément au moins, de la condamnation qui pesait sur lui, Wagener restera sans nul doute en prison préventive, tout au moins jusqu’à ce que l’instruction ouverte contre lui soit transmise par M. le juge d’instruction Lavalleye à M. le procureur du roi.

Le Peuple 24 avril 1886