Saison 2 : Fortuné Henry, l’animateur de la colonie l’Essai d’Aiglemont. Lire l’ensemble des épisodes.
Premier épisode. La promesse à la mère : ne plus s’occuper de politique

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Fortuné n’est pas encore sorti de prison que la presse s’intéresse déjà à lui. A la fin du mois d’octobre 1894, un reporter du Figaro se rend à Clairvaux. Il loge à l’hôtel Bernard où habita la femme de Kropotkine, durant son incarcération et où loge aujourd’hui la femme d’un codétenu de Fortuné, Jules Breton. Il est reçu par le directeur de la maison centrale qui lui raconte des anecdotes sur Sébastien Faure, Kropotkine et Henry. Il visite l’hôpital dont une partie est affectée au séjour des prisonniers politiques : « Nous y voici, c’est l’heure où Jean Grave, Jules Breton et Fortuné Henry prennent leur repas en commun du soir. Dans des gamelles étamées, le gardien descend les reliefs de ce dîner : des œufs sur le plat, du veau, des épinards.

– Que font-ils maintenant ?

– Ce qu’ils veulent ; Jean Grave lit beaucoup ; Jules Breton a demandé un tour, pour faire de la menuiserie, on le lui a accordé ; Fortuné Henry est tout à la joie de quitter bientôt la boîte ».

Un peu plus loin, le journaliste aperçoit un préau régulièrement planté d’arbres : « Trois hommes, simplement vêtus, mais ne portant pas le costume des détenus y arrivent à ce moment ; ce sont eux ! Je reconnais parfaitement Jean Grave, bien qu’il ait un peu maigri, que son teint soit plombé ; sur son front, très bombé, les cheveux retombent plus plats ; la moustache a perdu son tour sous-off habituel. Fortuné Henry très pâle, l’allure hésitante, le bras gauche immobilisé, semble marcher dans un rêve ».1

Dès le 6 novembre, le préfet de Versailles convoque le commissaire spécial de Boissy Saint-Léger pour lui demander de se rendre à Limeil-Brévannes le jour de l’arrivée de Fortuné chez sa mère.

Le 8 novembre, un journaliste de l’Écho de Paris est à la sortie de la prison : « depuis la mort de son frère, j’attendais la libération de Fortuné; je voulais recueillir ses impressions, toutes fraîches, au sortir de prison avant qu’elles eussent subi l’influence des réalités ambiantes, avant que rien les eût dénaturées. C’est pour cela que je suis venu à Clairvaux. J’ai passé la nuit à l’hôtel Saint-Bernard ». L’entrevue se déroule dans le train pendant le trajet jusque Brévannes : « Vous êtes heureux, me dit-il, de me prendre en un pareil moment, où je ne suis plus moi, où je ne suis pas maître de mes émotions, de mes paroles, de mes pensées. Vous avez spéculé sur ce besoin d’épanchement qu’a tout prisonnier rendu à la liberté. Vous avez eu raison. Les deux années que je viens de passer à Clairvaux ne m’ont point changé et tel j’étais le 8 novembre 1892, jour de mon arrestation, tel je suis le 8 novembre 94, jour de ma libération. La prison est lourde pour un cambrioleur; elle n’est rien pour un anarchiste qui sait pourquoi il souffre. L’idée qui m’a amené ici est toujours vivace en moi. »2

Puis Fortuné évoque la mort de son frère : « Seuls, les derniers mois ont été longs, douloureux. L’arrestation et la mort de mon pauvre Émile m’ont accablé. Dès ce moment, j’ai connu la souffrance… Car voyez-vous, ces événements, ç’a été pour moi le plus atroce, le plus horrible des supplices. La cruauté même. J’étais loin de mon frère, loin de ma mère. Je ne pouvais leur porter des consolations. Je leur ai écrit, on a intercepté mes lettres. Mon frère, avant de mourir, m’a fait ses adieux; sa lettre ne m’est pas parvenue… J’avais écrit après sa mort pour qu’on me laissât finir, mes derniers six mois à Sainte-Pélagie. On ne m’a pas répondu. Pourquoi ? Il n’est pas un détenu de droit commun qui n’ait écrit et à qui on n’ait fait l’honneur d’une réponse. II n’y a qu’à moi… Mais, moi, je suis un anarchiste ». En lui parlant, Fortuné pleure comme un enfant. « Puis la conversation se renoua; il me conta comment il avait appris l’attentat du café Terminus et l’arrestation d’Émile Henry : « Lorsque par les journaux je connus l’explosion, quelque chose me dit que mon frère en était l’auteur. Je le savais énergique, capable de frapper un coup…Qui l’avait poussé à cet acte? On se l’est demandé bien souvent ; on a cherché. Pour moi, je n’hésite pas à le dire : mon frère s’est suicidé par dégoût de la vie qui lui a paru mauvaise, pleine d’injustices et de misères. Car il avait vécu, cet enfant de vingt ans, plus qu’un vieillard. Il avait vu et senti des douleurs autour de lui et parce qu’il s’était jugé impuissant à les calmer, parce qu’il avait compris l’indifférence des hommes pour tout ce qui souffre, il avait eu un écœurement profond. Ne cherchez pas autre chose dans l’acte de mon frère. »

L’interview se termine à l’arrivée du train : « Nous étions arrivés prés de Brévannes. Fortuné, comme perdu en un songe, fouillait des yeux l’horizon, cherchant, là-bas, la mai sonnette où l’attendaient sa mère et son petit frère.

  • Qu’allez-vous faire, maintenant ? lui demandai-je.
  • Ce que je vais faire ? Me fixer à Brévannes, près de ma mère qui a besoin de moi ; je resterai près d’elle, je travaillerai, j’élèverai des lapins ; ne riez pas, c’est sérieux, j’élèverai des lapins.
  • Vous êtes un sage, Fortuné. Élevez des lapins ! Je retiens le premier de vos lapereaux, vous me l’avez promis. »

Le commissaire est présent à l’arrivée à Brévannes et envoie aussitôt un télégramme au préfet.3

Mais Fortuné n’est pas seul, Julia Brousse l’a retrouvé à la gare de Boissy St Léger, selon la police elle serait sa maîtresse.

Le 10 novembre 1894, la Sûreté de Paris envoie au préfet de Versailles, une note lui demandant « de prendre toutes les dispositions nécessaires pour que les frères Henry et spécialement Fortuné , ne soient pas perdus de vue un seul instant. Leurs déplacements dans la direction de Paris devront être signalés par le télégraphe à la direction de la Sûreté générale, au Préfet de police et au commissaire spécial à la Bastille ». Mais pour éviter que les télégrammes ne parviennent qu’après l’arrivée du train, le commissaire spécial de Boissy doit faire « suivre au besoin toutes les fois que cela sera nécessaire les frères Henry jusqu’à Paris, pour les remettre lui-même à la surveillance de son collègue de la Bastille ».4

La Sûreté générale n’est pas la seule à s’occuper de la surveillance de Fortuné Henry, la Préfecture de police fait la même chose, si bien que quatre agents s’occupent de lui, ce dont s’inquiète le Préfet de police qui a envoyé deux agents à Brévannes ; mais la présence de quatre hommes ne peut se prolonger, sans donner l’éveil. Le Préfet de police annonce qu’il retire ses agents, Brévannes n’étant pas dans le département de la Seine où il est compétent mais dans celui de la Seine et Oise, relevant du Ministère de l’intérieur et par conséquent de la Sûreté générale. Par contre, il fait surveiller Julie Brousse, la maîtresse de Fortuné.5

Mais la Sûreté a crée le poste de commissaire spécial de Boissy uniquement pour surveiller Fortuné, et voit l’occasion de le supprimer. Elle laisse la surveillance à la Préfecture de police.

A peine installé chez sa mère, une maisonnette basse, avec une grande enseigne : « Buvette de l’Espérance, commerce de vins, restaurant, chambres meublées », Fortuné reçoit la visite d’un reporter du Matin.

Dessin de la buvette de l’Espérance publié dans L’Univers illustré du 24 février 1894. Gallica. En médaillon Émile Henry.

Dès l’arrivée du journaliste, sa mère s’inquiète : « Aussitôt paraît une femme en deuil il y a entre elle et son fils une telle ressemblance qu’elle n’a pas besoin de se nommer.
Mme Henry a dû être très belle, mais ses yeux, dans lesquels on retrouve la même flamme que dans les yeux de son fils, sont brûlés par les larmes.
– Je t’en prie, supplie-t-elle, s’adressant à Fortuné Henry, ne dis rien. Tu m’as promis de rester près de moi et tu sais que ce fut la dernière volonté de ton frère.
– Paix ! maman, fait le jeune homme avec une sorte d’autorité respectueuse, je sais ce que j’ai à faire. Je vais tout de suite te donner satisfaction.
Et, se tournant vers nous, il ajoute :
– Puisque, monsieur, vous avez fait ce long voyage pour me voir, voulez-vous dire avant tout ceci : Alors même que mes idées, dans lesquelles personne n’a rien à voir, m’inciteraient à participer au mouvement anarchiste, ma situation vis-à-vis de ma mère, victime des événements de l’an dernier, m’empêcherait de le faire. »6

Lorsque le journaliste l’amène à donner son avis sur la question des attentats, Fortuné répond : « Que voulez-vous que je dise, fait-il ?
J’ai toujours les mêmes sentiments de fraternité pour ceux qui souffrent. Je reste ce que je fus. Quant à la propagande par le fait, disons le mot, la propagande par la bombe, que puis-je en dire ? Si je l’approuve; vous savez qu’il m’est impossible de le dire, si je la désapprouve, vous comprenez que je dois me taire par respect pour la mémoire de mon frère. D’ailleurs, seule l’histoire dira ce qu’aura valu pour l’émancipation humaine la propagande par le fait ».
Lorsqu’il est interrogé sur l’assassinat du président de la république par Casério, Fortuné répond :

« Moi ? dit-il. Je n’ai éprouvé aucune joie. Vous connaissez mal, vous autres, les idées humanitaires des anarchistes. Tout fonctionnaire est doublé d’un homme, et nous ne saurions nous réjouir de la mort d’un homme, quel que soit cet homme et quelles que soient les circonstances dans lesquelles il fut frappé ».

Le 18 mai 1895, la Direction de la Sûreté générale rappelle au Préfet de Seine et Oise7, les dispositions décidées pour la surveillance de Fortuné. En effet Sébastien Faure a prévu de se rendre à Brévannes le 2 juin, pour y organiser une sorte de partie de campagne : les agents de la Préfecture de police, depuis la suppression du commissariat spécial de Boissy St Léger, sont seuls chargés de cette surveillance.

Durant cette période, Fortuné semble soucieux de tenir sa promesse, la politique paraît loin de ses préoccupations. Avec son frère Jules, ils ont clôturé, avec un grillage, l’espace réservé à la basse-cour.

Il élève six porcs, qu’il compte vendre, et un millier de poussins.8

Mme Henry à la buvette. L’Univers illustré du 24 février 1894. Gallica.

Des pèlerinages s’organisent pour se rendre sur la tombe d’Emile Henry. Le 7 juin 1895, l’indicateur Cossé signale que Mourier, Gibier et Mocquet doivent se rendre à la promenade chez Fortuné à Brévannes.9

D’autres informations plus précises sont transmises par le commissaire spécial de Bellegarde (Ain). Elles proviennent d’un courrier intercepté à la frontière suisse par la police, provenant de l’agent Francesco Carattoni, envoyé de Paris à son collègue de Genève, Charles Terzaghi.

Selon cette lettre, le 23 juin, une trentaine de compagnons bicyclistes se sont réunis chez Fortuné à Brévannes, « après un copieux déjeuner, plusieurs discours, d’une saveur toute dynamitarde, ont été prononcés par les compagnons Verret, Mayence, Meyer, Duffour, Rousset, Cabot et Lapurge… Le compagnon Fortuné a répondu en glorifiant l’acte de son frère Émile et en buvant au triomphe de la cause anarchiste et de l’avenir des peuples. Mme Henry, présente, a entendu ces discours les larmes aux yeux.

De nombreux bouquets de fleurs ont été ensuite déposés par les compagnons sur la tombe d’Émile, dans un silence le plus sépulcral, silence qui se traduisait par : vengeance !

Ces sortes de pérégrinations se succèdent, sinon tous les jours, du moins, tous les dimanches.

Les compagnons Pouget, Prolo, Antoine, Chauvière, Chatel, Cabot, Bastard, Martinet et Meyer sont les plus assidus visiteurs de Brévannes ».10

Sicard, ancien gérant du Père Peinard vient voir Fortuné dans le mois de juillet 1895 à Brévannes où il passe la nuit, dans la journée, ils font une visite à la tombe d’Émile.

« Fortuné ne faiblit pas, il reste partisan absolu des actes et des doctrines de son frère ; l’impression de beaucoup de compagnons est qu’il pourrait bien un jour venger sa mort ».11

A la fin juillet ou au début du mois d’août 1895, selon une information transmise par les commissaires spéciaux d’Annemasse (Haute-Savoie) et Bellegarde, une réunion de compagnons parisiens se serait tenue à Brévannes pour préparer une conférence à Paris qui aurait lieu en septembre, à laquelle serait invités tous les groupes anarchistes français, de Bruxelles et de Londres, dans le but de préparer une action de propagande anarchiste dans les centres industriels12. Sébastien Faure serait à l’initiative de cette conférence.

Mais selon le Préfet de police, cette réunion chez Fortuné n’a pu avoir lieu, celui-ci après une « discussion » avec sa mère s’est absenté de Brévannes, du 28 juillet au 6 août.

Le 6 septembre, cette affaire de la réunion chez Fortuné réapparaît par un nouveau canal : l’ambassade d’Italie, qui s’inquiète auprès du ministre des affaires étrangères, que des italiens puissent participer à cette conférence à Paris, au début septembre13.

Les commissaires spéciaux d’Annemasse et de Bellegarde ont donc probablement transmis un courrier intercepté de Francesco Carattoni à son collègue de Genève, Charles Terzaghi, agents travaillant pour le gouvernement italien.

Une note manuscrite émanant de la Sûreté générale rappelle que la surveillance de Fortuné est exercée uniquement par la Préfecture de police, afin que des informations non fondées ne viennent pas parasiter le travail des agents.

Le préfet de police confirme au ministre de l’intérieur que les réunions qui se tiennent chez Fortuné n’ont pas de caractère véritablement politique et cite en exemple, celle qui se déroule le 3 septembre, à l’occasion de la fête de Mme Henry avec champagne, feu d’artifice, chansons qui se termine tard dans la nuit14.

Le moindre déplacement de Fortuné est surveillé, ainsi le 25 octobre 1895 à 12h30, un télégramme du préfet de police à la Sûreté générale signale son départ pour Issoudin. A 3h32 la Sûreté avertit le commissaire spécial de la gare d’Orléans. A 4h40, la préfecture de l’Indre répond que Fortuné n’a pas été vu à Issoudin15

Au mois de décembre 1895, Fortuné entre à la rédaction du journal La Renaissance qui selon un rapport de l’indicateur Hérold, serait soutenu par le « l’argent réactionnaire ».16 Le 27 décembre, Fortuné se serait entretenu avec le commanditaire du journal.17

Mais au début du mois de janvier 1896, une scission se produit dans la rédaction de la Renaissance, quelques rédacteurs parmi lesquels Zévaco et Fortuné Henry se retirent, l’administration du journal ayant refusé leurs articles.18

Selon une note d’Edouard, un infiltré de la Préfecture de police dans la Renaissance, Fortuné « s’est juré de venger son frère » et « finira comme lui »19.

Au quotidien, pourtant Fortuné et son jeune frère semblent avoir d’autres préoccupations, le lundi et le vendredi, ils tiennent boutique au marché de Créteil. Fortuné a acheté la clientèle de Mme Delend’hui, une fruitière.

Le 15 janvier 1896, une note de la 2e brigade de recherches, indique que Fortuné Henry et son « amie » sont chez Mme Méjean20.

A la fin du mois de janvier, l’éditeur Stock « tracasse » Fortuné pour obtenir le manuscrit d’un livre qu’il a écrit sur son frère.

Le 16 mars 1896, un meeting de protestation est organisé contre l’expulsion de Kropotkine, à la salle Genti. 1.500 personnes y assistent. « Dans ce nombre, on comptait beaucoup de femmes venues pour voir Fortuné Henry »21. Il y fait un violent réquisitoire contre le gouvernement « qui s’est fait le plat valet du tzar, en expulsant Kropotkine ». Fortuné fait-il encore l’apologie des attentats ? C’est ce que dit la note de l’indicateur Finot : « Fortuné Henry a été d’une violence extrême, préconisant la propagande par le fait, qui suivant lui, est seule capable de faire activer l’évolution ».22

Le 25 mai 1896, marque le deuxième anniversaire de la mort D’Émile Henry, le maire de la commune a pris un arrêté fermant le cimetière les 24 et 25 mai. Le village est occupé par cinq brigades de gendarmerie, un peloton à cheval et les inspecteurs de la 3e brigade des recherches de la Préfecture de police.

150 compagnons, environ, se rendent à Brévannes, ne pouvant aller au cimetière, ils vont à la buvette de l’Espérance tenue par Mme Henry et ses fils. Ils visitent « la ferme de Fortuné Henry, qui fait de l’élevage, à cette enseigne : Au repos du cycliste »23.

Il est également adjudicataire, pour le beurre de l’hospice, situé juste en face. Chaque matin, il livre à l’Assistance publique la marchandise qu’il s’est engagé à fournir. Possède-t-il une vache ? On peut lire sur la buvette cette enseigne : « «  l’Espérance. Ici l’on vend du lait de chèvre ».

Ce 25 mai, comme il y a affluence à la buvette, Fortuné, une serviette à la main, apporte à manger et à boire aux nombreux compagnons arrivés par le chemin de fer. Il ne parle que brièvement aux amis d’autrefois, « une poignée de main, quelques mots brefs, c’est tout. Il se retire dans la cuisine, où sa mère prépare le déjeuner, aidée par deux servantes ».24

Le soir, une collision faillit se produire entre les gendarmes et un groupe d’anarchistes qui vont prendre le train du retour à Boissy St Léger. Plusieurs cris de « Vive l’anarchie » retentissent. Les gendarmes chargent ; les anarchistes sortent leurs revolvers mais un brigadier de gendarmerie arrête ses hommes et se dirige vers le groupe des manifestants : « N’allez pas provoquer un malheur ; retirez-vous tranquillement, sans pousser un cri ». La journée se termine dans le calme. « Fortuné et Jules Henry ont dit ne devoir devenir des hommes d’action qu’après le décès de leur mère ».25

Le 21 juillet 1896, un télégramme du Préfet de police à la Sûreté annonce que Fortuné a quitté Brévannes, la semaine précédente, « il serait en voyage avec sa maîtresse, une dame Maijean, qui jouit d’une certaine aisance ». 26

En fait, il n’habite plus à Brévannes, il demeure avec la femme d’un croupier ». Cette femme réside à Nogent. « Ces jours-ci, le mari se trouvant là, Fortuné Henry a demeuré à Paris ; il a passé la nuit d’avant hier chez Marcel. Il a couché hier chez l’anarchiste Bordes, chez lequel il se trouve actuellement »27. Marcel habite 13 boulevard Beamarchais et travaille au magasin « Gamin de Paris ».

Le 3 août, Fortuné se présente spontanément à la Préfecture de police : « Il a déclaré que brouillé avec sa mère, il avait quitté Brévannes et trouvé un asile chez une de ses cousines, la dame Maijean28 à Nogent sur Marne, avenue de Vincennes. La dame Maijean a son mari absent, il est employé au cercle international de Vichy. Fortuné Henry a une chambre à Paris, cité Jarry, n°6, il se propose d’y loger huit jours, délai après lequel il assure devoir aller en Algérie, comme représentant de la Pharmacie centrale, rue de Jouy, 7 ». Fortuné Henry explique à la police « avoir renoncé à l’anarchie et n’avoir plus d’autre préoccupation que de gagner sa vie dans le commerce ».29

Une note a été ajoutée à la main sur le rapport : « Aviser l’Élisée qui se préoccupait fort de cette disparition ».

Une nouvelle période s’amorce, Fortuné, l’ancien commis-voyageur de l’anarchie devient représentant en pharmacie.

Notes :

1 Le Figaro, supplément littéraire 27 octobre 1894

2 L’Echo de Paris 10 novembre 1894

3 Archives nationale F7 15968

4 Archives nationales F7 15968

5 Archives nationales F7 15968

6 Le Matin 10 novembre 1894

7 Archives nationales F7 15968.

8 Le Petit caporal 23 mai 1895

9 Archives de la Préfecture de police Ba 80

10 Archives nationales F7 15968. Rapport du 30 juin 1895

11 Archives de la Préfecture de police Ba 80. Rapport de l’indicateur Bornibus 29 juillet 1895

12 Archives de la Préfecture de police Ba 80 et F7 15968

13 Archives de la Préfecture de police Ba 80. Lettre du 6 septembre 1896

14 Archives de la Préfecture de police Ba 80. Lettre du 10 septembre 1895

15 Archives nationales F7 15968

16 Archives de la Préfecture de police Ba 308

17 Archives de la Préfecture de police Ba 308

18 Archives de la Préfecture de police Ba 80. Note Finot du 14 janvier 1896

19 Archives de la Préfecture de police Ba 80

20 Archives de la Préfecture de police Ba 308. 15 janvier 1896. Une autre note de l’indicateur Morlat précise : « son amie Maijean ou Maijan ». 19 juin 1896

21 Archives de la Préfecture de police Ba 80. Note Caraman du 17 mars 1896

22 Archives de la Préfecture de police Ba 80. Note Finot du 17 mars 1896

23 Journal des débats 27 mai 1896

24 Le Temps 27 mai 1896

25 Archives de la Préfecture de police Ba 1115. Note de Finot du 26 mai 1896

26 F7 15968

27 Archives de la Préfecture de police Ba 80. Note 31 juillet 1896

28 Orthographié Majou dans le document.

29 Archives nationales F7 15968. Télégramme 3 août 1896

Document 1:

Le dossier de Fortuné Henry à la Préfecture de police est égaré, pour une raison inconnue (comme de nombreux autres). Ce dossier est reconstitué à partir de notes sommaires (et souvent peu lisibles) dressant la liste des rapports des indicateurs de police de la Préfecture, sur les années 1895-1900.

(Cliquer sur l’image pour accéder au dossier)

En lisant ces notes, on pourra mesurer les pertes, sur une période charnière de la vie de Fortuné Henry. Il donne aussi une bonne idée de l’ampleur de la surveillance à laquelle il était soumis.

Document 2 :

La buvette se trouve dans le rectangle « Henry ». La Maison avec un étage, louée par Mme Henry à des parisiens est au-dessus du bois.

Cliquer sur le plan pour l’agrandir

Documents 3 :

Description de l’Espérance dans la presse

Le château, récemment acquis par la Ville de Paris, vient d’être transformé en un asile de vieillards.Chaque jour, on l’agrandit : les vieillards, les infirmes sont si nombreux à Paris.

Tout juste en face des bâtiments en construction, sur un vaste terrain lui appartenant, non loin d’une maison dont elle loue, l’été venu, les appartements à des Parisiens en villégiature; sous des faux-ébéniers, dénudés par l’hiver, en retrait d’un de ces grillages vendus au mètre par les quincailliers, toute blanche s’élève la cantine de l’Espérance, tenue par Mme Henry.

C’est une bicoque carrée, un seul rez-de-chaussée sur cave et le toit. Deux cloisons la divisent en quatre pièces : une salle commune, avec le traditionnel comptoir en zinc ; une salle réservée, avec deux tables oblongues bout-à-bout, des bancs de bois le long du mur, des tabourets en face; une cuisine et une chambre. Au mur extérieur, une affiche verte porte, en lettres manuscrites : « Ici, on trouve du lait de chèvres. » Des placards rouges dans la salle commune indiquent l’heure des trains pour Paris, par la ligne de Lyon et celle de Brie-Comte-Robert; la traditionnelle loi tendant à réprimer l’ivresse publique, disparaît sous les chiures de mouches.

Le Journal 16 février 1894

Celle maison, située aux portes du vaste hôpital que l’Assistance publique de Paris fait construire pour recueillir les vieillards des deux sexes, est devenue un débit fréquenté surtout par les ouvriers terrassiers. Le débit, qui n’a qu’un rez-de-chaussée et un premier étage, porte sur sa façade ces mots écrits en lettres noires : « buvette de l’Espérance » ; il est entouré d’une grille et précédé d’un petit jardin.

Gazette nationale 16 février 1894

Elle y tient, en effet, un cabaret dans une maison isolée à un seul étage, au fond d’un jardinet enclos de treillis. Au-dessus de la porte, une enseigne : A l’Espérance.

Le Siècle 16 février 1894

Le débit, qui n’a qu’un rez-de-chaussée et un premier étage porte, sur sa façade ces mots écrits en lettres noires : « Buvette de l’Espérance » ; il est entouré d’une grille et précédé d’un petit jardin

La Gazette 16 février 1894

Elle logea d’abord dans une petite maison, située au fond de la propriété qui lui appartient, maison élevée de deux étages, qui est actuellement louée à des ouvriers occupés à la construction de l’asile que fait construire l’Assistance publique, tout près, dans le parc de Brévannes. Le petit débit-épicerie — un vrai bouchon de campagne — qu’exploite actuellement Mme Henry est situé au rez-de-chaussée d’une maisonnette qu’elle a fait construire depuis. La maisonnette, toute neuve, n’a qu’un étage et l’œil est attiré par les briques rouges de sa toiture; la couleur verte, de ses volets et son enseigne ainsi conçue : «  l’Espérance. Ici l’on vend du lait de chèvre ». Derrière la maisonnette est un petit jardinet entouré d’un grillage, et qu’on aperçoit de la route. Des poules y picorent et, sur des cordes; du linge est mis à sécher. Le rez-de-chaussée est composé de trois pièces : la boutique où, à notre arrivée, quelques ouvriers boivent autour d’une table ; l’arrière-boutique, qui sert de salle à manger, et une petite cuisine, où cuit le déjeuner. L’ameublement de la boutique est rudimentaire. Il se compose du comptoir, de la table et de quelques chaises.

L’Intransigeant 7 février 1894

La maison, à un rez-de-chaussée, toute neuve, s’élève non loin du magnifique asile que l’Assistance publique de Paris fait construire dans le parc du château de Brévannes. Sur les murs blancs de la buvette se détache une enseigne d’un vert cru : « A l’espérance ».

L’ameublement du cabaret est très sobre. Un comptoir et une table ronde en bois.

La Justice 7 février 1894

Il est huit heures dix quand nous descendons à la station dans Boissy-Saint-Léger. Un quart d’heure sur la route et nous entrons dans le pays. En tournant à gauche, à l’angle du parc de l’hospice, nous apercevons la petite maison blottie sous les feuilles, blanche avec ses contrevents verts. Les persiennes des fenêtres donnant sur le petit bois qui entoure le « café de l’Espérance » sont encore closes.

La Presse 22 mai 1894

On traverse un petit village à la grande rue bien fournie de poules et de dindons. On recommence son cheminement entre champs et coteaux. Et voilà qu’au milieu d’acacias en fleurs et d’autres arbres épineux; à l’angle d’un sentier qui s’enfuit tout droit comme une longue charmille, à gauche de la route et à trois pas se tasse une maisonnette à rez-de-chaussée seulement, tout nouvellement blanchie et les volets verdis, avec, au-dessus de la porte, une enseigne violette peinte en caractères bon enfant qui sont répétés sur la façade donnant vers le sentier : « A l’Espérance, commerce de vins et restaurant ». : Entre la maison et le chemin, une haie d’arbustes fait un corridor en plein air. On y donne à boire sur une longue table de bois blanc et sur une plus petite en fer. Appuyé au mur, un banc court tout du long. C’est là que je m’assieds, la tête touchant à une fenêtre basse. Je n’ai pas osé entrer. En passant sous un cerceau, carcasse d’une tonnelle absente, j’ai donné un coup d’œil dans la buvette dont la porte, au-dessus de deux marches, est grand ouverte. J’ai vu un comptoir au fond, des bouteilles sur des planches, un mur nu, blanc. Mais personne.

L’Echo de Paris 23 mai 1894

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