L’AFFAIRE MONOD-NAUDET

COUR D’ASSISES DE LA COTE-D’OR

Hier ont commencé les débats, devant la cour d’assises de la Côte-d’Or, de l’affaire François Monod et Pierre Naudet, accusés de tentative d’assassinat sur le procureur de la république de Dijon ou sur l’un des membres de son parquet.

Cette affaire, qui occupera trois audiences, est présidée par le conseiller Masson.

Le siège du ministère public est occupé par le procureur général Fochier.
Me Puech, du barreau de Paris est chargé de la défense de Monod. et Me Pauly, membre du conseil de l’ordre des avocats de Dijon, défend Naudet.
73 témoins ont été assignés.
Aussitôt après l’appel des témoins, le greffier donna lecture de

L’ACTE D’ACCUSATION

dont voici un résumé: |
Le 27 janvier 1887, le procureur de la République de Dijon recevait une lettre conçue en ces termes :

Dijon, 27 janvier 1887.

Monsieur le procureur de la République,

J ai l’honneur de vous avertir que j’ai surpris hier, par hasard, ua individu cachant un
paquet assez volumineux dans le creux d’un arbre des allées du parc, en face le numéro
dix-neuf. Ce paquet contient sans doute des objets volés.

Avisez ce que vous devez faire… Je ne suis pas allé à votre parquet vous faire cette déclaration en personne, parce que des affaires m’appellent immédiatement à Paris.

Veuillez agréer, etc.

Signé: Bachelier,
17, rue Coq-Héron, Paris.
Immédiatement M. le procureur de la République avisa le commissaire de police de Dijon qui se transporta en personne dans le parc ou il trouva, à l’endroit indiqué, une petite boîte en bois blanc recouverte de fils de fer.

Le commissaire de police porta cette boîte au parquet du procureur où se trouvait alors un substitut, nommé Bouquet, qui voulut tout aussitôt ouvrir la boîte à fin de constater ce qu’elle contenait.

Le commissaire l’en dissuada en disant : N’ouvrez pas cette boîte, je vous en supplie, monsieur le substitut.,, Ne l’ouvrez pas !… Elle contient peut-être des matières explosibles. Envoyez-la plutôt à l’Arsenal où on l’ouvrira avec les précautions d’usage.

M. Bouquet se rendit à ces avis et envoya la boîte à l’Arsenal. Après examen, il fut reconnu que cette botte contenait des engins qui devaient faire explosion au moment de son ouverture.

L auteur de la lettre signée Bachelier n’avait, sans doute, averti le procureur de la République qu’afin que celui-ci ou l’un des subordonnés de son parquet ouvrit la boite… et sautât. On rechercha Bachelier au numéro 17 de la rue Coq-Héron. Bachelier fut introuvable.

Le 3 février, plusieurs explosions, qui ne produisirent que des dégâts matériels, eurent lieu à Dijon. C’est alors que le parquet se décida il s’attaquer aux anarchistes dijonnais. Il fit une razzia parmi les plus militants. Dans le nombre se trouvaient François Monod et Pierre Naudet, partisans de la propagande par le fait.

La police ne parvenant pas à mettre la main sur l’auteur de la lettre, on en rendit Monod et Naudet responsables.

La police prétendit avoir découvert aux domiciles des deux anarchistes, nombre d’engins explosibles.

INTERROGATOIRE

Après la lecture de l’acte d’accusation le président procède à l’interrogatoire de
Monod.

Monod nie énergiquement être l’auteur de la lettre adressée au procureur de la République et dit être absolument étranger à la tentative d’assassinat.

Naudet fait la même déclaration.

J. M.

Le Cri du Peuple 12 août 1887

L’AFFAIRE MONOD-NAUDET

COUR D’ASSISES DE LA COTE-D’OR

Suite de l’interrogatoire

Nous l’avons dit hier, Monod nie avec une grande énergie être l’auteur de la lettre signée Bachelier. Il déclare être anarchiste, mais il a trop l’amour de l ‘humanité pour faire du mal inutilement.

L’accusation dont il est charge est absurde.

PRÉTENDUES EXPÉRIENCES

Le président lui demande d’expliquer aux jurés quelles étaient les expériences auxquelles il se livrait dans son atelier, en présence des ouvriers.

— Je m’occupais de physique amusante, dit Monod, et je trouve qu’on a eu bien tort de me comparera un véritable chimiste, car je n’ai jamais étudié la chimie.

Je suis allé deux fois, par hasard, au cours public de chimie et m’y suis endormi, tellement cela m’amusait !

J’étudiais beaucoup, mais pas la chimie ; la Société à laquelle j’appartiens a pour but de protéger les faibles, mais nous écartons toute violence de nos études.

PLACARDS

Le président présente à Monod plusieurs placards affichés à Dijon et qui se terminent par ces mots :
Vive l’anarchie! Par le feu, le poison et la dynamite !

Monod ne reconnaît pas ces placards. Il ne les a ni imprimés ni colportés. Il n’a lui, pour but, que l’échange des produits entre tous les pays.

Les lettres saisies chez lui, viennent de personnes inconnues. Quant aux engins qui se trouvent sur la table des pièces à convictions, et qui ont été saisis chez lui, il les a achetés, en bloc, dans une vente sur la place Saint-Etienne.

Le président. — Pourquoi êtes-vous parti à Paris le 25 janvier?

Monod. — Pour trois motifs: le premier, pour voir la capitale, que j’étais très désireux de visiter; le second, pour faire imprimer certaines choses qu’on n’aurait pas imprimées à Dijon ; le troisième, pour voir nos compagnons de Paris, et leur donner le résultat des études des compagnons dijonnais.

LE « COUP DE LA BOITE »

D. — Dans une perquisition faite chez vous, on trouva une boîte en fer blanc, bien scellée, et portant cette inscription: « Prenez précautions,, craint l’évaporation. » Ou ouvrit cette boîte avec beaucoup de précautions, et cette fois, on reconnut que le contenu de cette boîte était loin d’être explosible… c’était simplement de la matière fécale.

R. — Mes camarades d’atelier, ennuyés de me voir subir toutes sortes de vexations, avaient résolu de faire une fumisterie aux magistrats qui viendraient faire encore des perquisitions chez moi.

Le président passe ensuite aux explosions qui ont eu lieu à Dijon et dont on veut rendre Monod également responsable.

0r, Monod explique que le 3 février, jour où les explosions se produisirent, il était absent de Dijon, on ne peut par conséquent l’en rendre responsable.

Le président se fait alors remettre la boîte explosive trouvée au cours du Parc et explique aux jurés comment cet engin avait été fabriqué.

Monod nie énergiquement toute participation à la construction de cet appareil.

DÉPÊCHE AU PICRATE

D. — Dites-nous ce que signifiait la dépêche que vous avez passée de Vitteaux à votre femme et qui était ainsi conçue :

« Les troupes sont fraîches, tout va bien, il a plu toute la nuit »,

D. — Je savais qu’on me pistait. En lançant cette dépêche, qui est copiée mot à mot sur celle que le général Bourbaki, pendant la guerre de 1870, avait envoyée un jour aux membres du gouvernement provisoire, je voulais intriguer ceux qui la liraient.

Je ne pensais certes pas qu’on attacherait tant d’importance à une simple fumisterie.

DU DANGER DES TUBES DE VERRE

Le président demande ensuite à Monod à quoi lui servaient les tubes en verre qu’on a trouvés chez lui.

R, — une partie de ces tubes, comme je vous l’ai déjà dit, a été achetée par moi avec d’autres choses sans valeur, dans une vente sur la place Saint-Etienne.

Les autres ont renfermé des bonbons et de la liqueur. Il les avait achetés et donnés à des enfants du voisinage.

D. — Et les 450 grammes de chlorate de potasse qu’on a également trouvés chez vous ?
R. – Cela se trouvait, dans le bloc que j’ai acheté sur la place. J’ai toujours cru jusqu’ici que c’était du sel et je ne voulais point l’utiliser pour faire du mal.

J’ai toujours beaucoup plaint les malheureux.

Une conversation que j’ai eue, au mois de janvier, alors que j’étais en route, avec Artaud, un de mes camarades, le prouverai surabondamment.
D. — Quelle était cette conversation?

R. — Nous regardions la neige qui tombait et qui fondait au soleil, et je me suis pris dire, toujours par amour des malheureux :
« Est-il possible qu’une telle force de calorique soit perdue pendant que nous avons de pauvres malheureux qui risquent tous les jours leur vie pour tirer le charbon des entrailles de la terre ! ».

INTERROGATOIRE DE NAUDET

Naudet, à son tour, est interrogé :

Je n’ai jamais, dit-il, eu de bombes chez moi, ni de cartouches de dynamite; et si, un jour, j’ai menacé de faire sauter la maison, à la suite d’une « chicane », c’était tout simplement pour effrayer ma femme, qui me faisait des scènes de jalousie. Ce que je tenais en main n’était qu’un peu de poudre à canon, qui m’avait été donnée par un artificier nommé Rapot, de Bourges.

Le président. — L’instruction a établi la mort du sieur Rapot il y a plus d’un an.
Naudet. — C’est naturellement avant sa mort qu’il me l’a donnée.

– Le président, — Votre femme s’est elle-même inquiétée de ce que vous faisiez souvent, enfermé seul dans votre chambre; elle vous a surveillé et vous a vu fabriquant de la poudre.

Naudet. — Tout cela est absolument faux, et on a monté la tête à ma femme, au point qu’elle ne sait ce qu’elle dit.

Le président. — Vous alliez du reste tous les jours chez Monod, même pendant ses voyages, à Lyon au mois de décembre, à Paris au mois de janvier.

Naudet. — Certainement, comme je n’étais employé chez aucun patron, Monod avait mis son établi à ma disposition, et le peu de travail que je faisais ainsi me procurait de quoi vivre.

Mais je ne me suis jamais occupé d’autre chose.

Je n’ai donc vu ni dépêche, ni lettre, ni quoi que ce soit; je sais que c’est la maîtresse de Monod, Valentine Thomassin, qui a dit tout cela, parce que le juge d’instruction l’y a contrainte en lui promettant sa mise eu liberté.

Et, tenez, monsieur le président, aujourd’hui qu’elle est en liberté, je suis sur qu’elle reviendra sur ce qu’elle a dit à l’Instruction… sans cela elle aurait menti !

Encore une fois, elle a dit ce que le juge d’instruction lui a fait dire…

A ce moment Monod se lève et s’écrie:

Le juge d’instruction a manqué à son devoir ! Il a agi avec nous, non comme magistrat instructeur, mais comme magistrat accusateur!

Le procureur général. — M. le juge d’instruction sera la demain ; vous le lui direz,
Le président. — Valentine Thomassin, dans quatre interrogatoires, a fait les mêmes dépositions….

Naudet. — On lui en aurait fait subir cinq qu’ils auraient tous été pareils, car avant tout elle voulait se sauver.

Naudet nie tonte participation aux faits incriminés. Il affirme qu’il n’est pas l’auteur de la lettre adressée au procureur de la République. Les experts qui prétendent avoir reconnu son écriture ne sont pas infaillibles (Oh non !) ils se sont trompés.
N’ayant jamais eu de démêlés avec la justice, il n’avait aucune raison de menacer le procureur.

LES TÉMOINS

Tous les témoins entendus s’accordent à dire que Monod se faisait remarquer par son assiduité au travail.

Plusieurs d’entre eux rapportent le langage qu’à maintes reprises ils ont entendu tenir par l’accusé contre la bourgeoisie.
Lorsqu’il lisait dans un journal le récit d’une explosion ou d’un attentat, il s’écriait que, si tout le monde voulait s’entendre, on réserverait le même sort aux bourgeois et à la police.

Cela n’a rien de bien criminel. Nous en disons autant, tous les jours, dans le Cri.

L’accusé aurait invité un sieur Bonnard à venir l’aider il fabriquer des cartouches de dynamite, ajoutant que d’ici peu il y aurait du nouveau.

Le président interpelle le sieur Bonnard qui maintient sa déposition.

D’autres témoins rapportent que plusieurs fois Monod les invita à venir chez lui où ils virent des clichés en bois sur lesquels il y avait : « Mort aux bourgeois. »

Enfin Monod aurait montré à un journalier du Creusot, le sieur André, comment on fabriquait une bombe en la chargeant de clous.

Monod nie les faits relevés contre lui.

Jean Hiroux

Le Cri du peuple 13 août 1887