Seizième épisode. Lire l’ensemble des épisodes.

Fortuné et Émile Henry : deux conceptions de la propagande par le fait

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Lorsqu’il apprend l’attentat au café Terminus et l’arrestation de son frère Émile, le 12 février 1894, c’est un véritable traumatisme pour Fortuné. Si les deux hommes se retrouvent dans le courant anarchiste, leurs tempéraments sont opposés. Fortuné volontiers hâbleur, beau parleur, orateur met en scène ses idées mais les pratique peu. Il recommande la propagande par le fait publiquement mais se garde bien de participer au moindre attentat. Son but est autre : faire de la propagande par la parole, au besoin par l’écrit (brochure) en risquant la prison mais avec une limite : les deux ans prévus pour ce genre de délit et avec le régime assez favorable des prisonniers politiques (avant les lois scélérates). Au besoin pour appuyer ses arguments, il utilise un stylo en guise de bâton de dynamite et réclame la peine de mort pour ses paroles… tout en sachant qu’il ne risque pas de l’obtenir.

Emile Henry. Document Ephéméride anarchiste.

Tout autre est l’attitude D’Émile, ce n’est pas un militant qui prend la parole dans les réunions publiques, son rôle est beaucoup plus effacé, même au journal l’En Dehors, il s’occupe de l’administration.

Les rapports entre les deux frères n’ont d’ailleurs pas toujours été au beau fixe : « Parlant de son frère Fortuné, l’anarchiste nous a déclaré qu’il avait eu autrefois l’intention de le supprimer, parce que ses idées ne s’accordaient pas avec les siennes et qu’il voulait exercer sur lui, en sa qualité de frère aîné, un droit qu’il ne lui reconnaissait pas. Mais ils se sont mis d’accord par la suite et ils sont devenus les meilleurs amis du monde ».1

Un autre rapport de police tempère cette réconciliation : « Les deux frères n’ont d’ailleurs jamais eu une grande sympathie l’un pour l’autre. »2

Ces divergences tiennent à la question du tempérament mais aussi à la pratique politique : l’un parle et l’autre agit ce qui est assez courant dans le milieu anarchiste de l’époque.

Mais Fortuné s’est « radicalisé » très vite, trop vite, sans doute pour Fortuné qui n’attribue pas ce changement de stratégie chez son frère à une évolution politique, mais à un dépit amoureux le conduisant à une forme de suicide. C’est Jean Grave le co-détenu de Fortuné à Clairvaux, particulièrement bien placé pour connaître le point de vue de Fortuné, puisqu’il est avec en lui en prison au moment de la condamnation à mort d’Émile : « Il nous raconta également que les derniers actes de son frère n’avaient été qu’une forme de suicide. Amoureux d’une femme mariée, c’était pour en finir avec la vie qu’il s’était lancé dans la propagande par le fait »3

Fortuné dans une interview donnée au quotidien le Matin, à sa sortie de prison, fait une déclaration allant dans le même sens mais un peu édulcorée (car il sait que son frère refuse cet argument) : « Mon frère avait vu les misères des autres et avait pris la vie en dégoût. C’est un crime passionnel qu’il a commis ».4

L’avocat d’Émile, Me Hornsbostel partage ce point de vue : « Je ne connais pas encore les circonstances qui ont entouré l’explosion du café terminus ; mais en ce qui concerne l’affaire de la rue des Bons-Enfants, ma conviction intime est qu’il est absolument innocent. Je sais bien qu’il y a des aveux ; mais ces aveux eux-mêmes sont des plus inexplicables et discutables, étant donné son caractère et le désir qu’il a de sacrifier sa vie.

Pourquoi veut-il la sacrifier ?

Je ne suis pas éloigné de croire qu’il y a là-dessous une cruelle histoire de femme. »5

Portrait paru dans Le Journal 17 mai 1894

Cette histoire d’amour platonique (du début 1891 au mois de septembre 1891) avec Elisa Gauthey, l’épouse d’un ami de son frère, voit Emile perdre le goût de la vie. Voici ce qu’il écrit à Elisa le 11 septembre 1891 : « Moi qui ai tant besoin d’affection, de consolations, de caresses, d’amour, je me vois seul et isolé, perdu dans ce vaste tourbillon des égoïsmes humains et parfois la vie me fait horreur, je voudrais disparaître, m’anéantir, afin d’échapper à ces angoisses perpétuelles qui m’étreignent et brisant le cœur et la pensée !

Vous aimer et n’être point aimé ! »6

Alors qu’un jour, elle se trouve en vacances à Brévannes, Emile la surprend entrain d’embrasser son mari, il en tombe malade et lui avoue : « Tout à l’heure, devant moi, vous avez embrassé votre mari. Cela m’a fait un mal horrible.
C’est fini. Je sens que je vous aime éperdument. » Elle se mit à rire. « Oui, fit-il alors, vous me traitez en enfant. Mais vous saurez plus tard à quel point je vous suis attaché. »

Au point de sacrifier sa vie ?

Selon sa mère « Les livres, qu’il avait toujours tant aimé, cessèrent de l’intéresser ; aucun amusement ne le distrayait ; il restait triste et pensif. Une passion malheureuse l’avait envahi ».7

Cette passion contrariée n’est pas oubliée, même en 1894 : « Je me souvins que lorsqu’il fut arrêté, après le pourchas dans la rue de Rome, le jeune anarchiste portait, sous ses vêtements, un médaillon où des cheveux blonds s’enroulaient en huit. Ils lui avaient été donnés un soir, et depuis, une superstition d’amour les lui faisait garder sur lui. »8

D’après Malato, Émile, au début de l’année 1892, après avoir dénoncé les délits de droit commun de Ravachol, déclare : « Nous devrions en finir avec ces gens qui déshonorent notre parti ; ils veulent exploiter les autres et vivre confortablement dans le style bourgeois, ils ne songent pas à sacrifier leur vie pour des idées ». Il aurait aussi condamné ses attentats : « De tels actes… nous font le plus grand mal…Un véritable anarchiste…va abattre son ennemi ; il ne dynamite pas des maisons où il y a des femmes, enfants, travailleurs et domestiques »9

Mais dès le 16 juillet 1892, complet revirement : « On ne sait ce que peut faire chez lui Émile Henry. Il a refusé de recevoir chez lui un compagnon qui lui en avait fait la demande, en attendant qu’il ait une chambre.

Il a souvent des tâches d’acide sur les mains et on a entendu qu’il disait à un autre : Je n’avais pas mis assez de nitroglycérine et cela n’a pas assez rongé. Je vais essayer encore avec un peu plus d’acide et je t’en ferai connaître le résultat. »10

Après les désaccords des deux frères, l’un soutenant Ravachol, l’autre le dénonçant. L’un préconisant les attentats, l’autre s’y opposant, il semble y avoir eu un rapprochement.

Le 22 juillet 1892, Émile Henry est à Brévannes, chez sa mère, « sous prétexte de soigner un rhume mais en réalité, pour un tout autre motif, si l’on s’en rapporte à cette parole échappée à son frère Fortuné : Nous faisons quelque chose »11

Les deux frères semblent se réconcilier sur la question de Ravachol. Tous deux partent, semble-t-il, selon la police, pour Montbrison où se déroule le procès de Ravachol. Le ministère de l’intérieur s’en inquiète : « Je vous prie d’envoyer d’urgence par le télégraphe à votre collègue du département de la Loire, les signalements des frères Henry Charles et Henry Fortuné, dit Fortuné qui ont été signalés comme étant partis de Montbrison ».12 L’équipée est un échec, puisque rien ne se passe. Mais pour Émile, ce n’est que partie remise et s’est à une critique plus sévère qu’il se livre : « Henry m’étonne par son calme. Cependant, il s’est indigné quand je lui ai parlé des anarchistes militants. Ceux-là, il les méprise profondément, qu’ils se nomment Malatesta, Malato ou qu’ils fassent partie de la rédaction de la Révolte. Ce sont des pontifes, m’a-t-il dit, il leur reproche de vouloir hiérarchiser l’anarchie »13. Fortuné n’est pas nommé mais il y a une forte probabilité qu’Émile le considère aussi comme un pontife de l’anarchie.

Le 8 novembre 1892 est une date importante : à Bourges Fortuné est arrêté par la police, cela marque la fin d’un cycle de sa pratique de propagande par la parole. Désormais il est emprisonné et impuissant à agir. Le même jour une bombe explose au commissariat des Bons-Enfants. C’est la début d’un cycle pour Émile. Rien ne prouve qu’ils soit l’auteur unique de l’attentat et pas seulement le chimiste. L’hypothèse d’une bombe déposée par Marie Puget reste plausible.

Lors de la confrontation avec Bonnard, Mérigeau, Crétaud et Marie Puget, qui sont soupçonnés par la police d’avoir participé à l’attentat, Emile avoue être l’unique auteur de l’explosion : « Je veux éviter que toutes ces têtes sautent ; je sais qu’il en faut une à la Justice, autant que ce soit la mienne….Pendant qu’il faisait cette déclaration, l’anarchiste était blême. Il a serré la main de Bonnard et on a surpris un clignement d’yeux qu’il adressait à la fille Chaillet.

Il est certain que les cinq individus susnommés, qui assistaient à la confrontation, se connaissent parfaitement ».14

Concernant cet attentat Émile écrit à un ami le 7 décembre 1892 : « Tu as appris par les journaux, les détails de la jolie danse de la rue des Bons-Enfants. Une demi-douzaine de mouchards étripés, ce n’est pas trop mal.

Eh, bien, j’ai appris le lendemain par un journaliste, que Fortuné était sucré à Bourges et que l’on me recherchait. Pourquoi ? Je n’en sais rien, mais les argousins sont d’un commerce désagréable que je n’ai pas attendu leur aimable visite.

Je suis donc parti sans tambour ni trompette et j’ai filé à Londres ».15

La concordance de date (entre l’arrestation de Fortuné et l’attentat de la rue des Bons-Enfants) serait due au hasard, selon Émile, puisqu’il ignore l’arrestation de son frère, au moment de l’attentat. Mais comme ce courrier a aussi pour but d’égarer la police, un doute subsiste.

Le Petit Journal Illustré, 26 Février 1894. BNF

L’attentat du café Terminus, le 12 février 1894 était-il préparé selon un scénario déterminé à l’avance : frapper dans le tas, puisqu’il n’y a pas d’innocents ?

Le déroulement de la journée de l’attentat montre qu’il n’en est rien, Émile ne vise pas du tout de poser sa bombe n’importe où, son objectif est ciblé : tuer le président de la république : « Il aurait d’abord voulu faire sauter M. Carnot, une crapule, une canaille qui ne graciait personne, mais qui, aussitôt Vaillant guillotiné, a gracié Baïhault, seulement il a trouvé que l’Élysée était trop bien gardé, la nuit surtout. Dans le jardin il doit y avoir des flics et la grille de derrière est un peu haute. Mais ce que je n’ai pu faire d’autres le feront.

Puis ayant toujours sa bombe dans sa poche, il s’est rendu à l’Hôtel de ville. Il a fait tout ce qu’il a pu pour pénétrer dans le bal, mais n’ayant pas de carte d’entrée, n’étant pas en tenue correcte et n’ayant pas d’argent pour louer un habit, il a dû renoncer à son projet.

Il s’est alors retourné du côté de l’Opéra où il y avait également bal, mais comme toutes les issues étaient gardées, il n’a pas pu rentrer : Ah, je les aurais fait danser là-dedans ! S’est-il écrié ».16

Parti pour commettre un attentat ciblé mais inaccessible, durant son parcours à pied, il change de stratégie, pour commettre un attentat aveugle : « il se dirigea vers l’avenue de l’Opéra, jeta un coup d œil au restaurant Bignon, puis au café Américain, puis au café de la Paix, mais dans aucun de ces établissements il ne trouva un nombre suffisant de victimes, et il continua son chemin. Au café Terminus, où il arriva vers huit heures et demie, la foule était particulièrement pressée autour d’une estrade où jouait un orchestre »17.

Pourquoi fallait-il frapper à tout prix ce jour-là alors qu’aucune condition favorable n’était réunie ?

C’est que contrairement à son scénario, élaborés par la suite pour donner une cohérence à son action, Émile n’est pas sûr de lui. Il sait que si l’attentat est reporté, il renoncera.

En effet le lendemain, il a rendez-vous avez Matha qui tente tout pour le dissuader d’accomplir son projet : « Matha qui vivait en exil à Londres pour échapper à une condamnation de deux ans de prison encourue comme gérant de l’En Dehors revint à Paris dans les premiers jours de février 1894. Il savait qu’Émile Henry voulait accomplir une acte terroriste et, le suivant pas à pas, il chercha jusqu’au dernier moment à l’en dissuader. En vain. Le 11 février, Émile Henry, qui supportait mal la présence de son mentor, déclara à Matha : Ton amitié m’importune. Il devait néanmoins le revoir le lendemain. Mais ce jour-là, il ne vint point au rendez-vous et lança la bombe. »18

Or Matha est également l’ami de Fortuné et cette démarche ressemble fort à celle qu’aurait pu faire Fortuné s’il avait été libre. Matha est-il l’émissaire de Fortuné ?

Le contexte est donc pesant, à propos des rapports entre les deux frères, lorsque Fortuné apprend l’arrestation d’Émile après l’attentat du café Terminus.

Fortuné écrit à Me Hornbostel, l’avocat d’Émile, pour le conseiller sur le défense à adopter lors du procès : « Monsieur, votre tâche de défenseur se trouvera compliquée par l’attitude de votre client car, en effet, il est peu probable qu’Émile Henry accepte votre système de défense qui consiste à le présenter comme un malade ayant agi sous le coup d’une surexcitation anormale »19.

Puis il analyse les motifs qui ont conduit son frère à commettre cet attentat : « Présenter Émile Henry comme un fou ne serait pas juste. Mon frère souffrait seulement d’une trop vive sensibilité. A votre place, j’aurais présenté Émile Henry comme un sensitif. Oui, c’est là, je crois, le véritable terrain, c’est en vertu de sa nature sensitive qu’il a reçu fortement les impressions de dégoût, de colère et de passion qui ont présidé à son acte. ». Il évoque également « son tempérament nerveux et impressionnable, enfin à cause de sa sensibilité de cœur. ».

Mais Fortuné, se garde bien de faire référence à la peine de cœur qu’il a subi, sachant qu’Émile refusera ce genre d’argument. Toutefois ce motif reste en filigrane dans l’argumentation des deux hommes, tout en ne l’évoquant qu’en sous-entendu : «  Me Hornbostel se propose de défendre dans l’acte d’Émile Henry un cas passionnel résultant d’une certaine exaltation sentimentale. Cette thèse, qui se rapproche un peu de celle que développe le condamné de Clairvaux ».

Malgré les précautions oratoires de Fortuné, la lettre déclenche les foudres d’Émile : « Émile Henry, dés qu’il eut connaissance de cette lettre, entra dans une violente colère. Je ne comprends pas, s’est-il écrié à différentes reprises, en s’adressant a ses gardiens, pourquoi mon frère se mêle de mes affaires ; moi, je ne me suis jamais occupé des siennes; il a fait et fera encore ce qu’il voudra, je m’en moque un peu. Comment ! il dit que je suis un déséquilibré, que j’ai agi sous le coup d’une surexcitation anormale; mais tout cela est faux, absolu ment faux. Si j’ai lancé une bombe, c’est après avoir mûrement réfléchi et examiné les conséquences que pouvait amener l’acte que j’ai commis. J’ai sacrifié ma tête, et je ne m’en repens pas. Mon désir est de passer le plus rapidement possible devant la Cour d’assises et d’être condamné à la peine de mort, car je ne veux pas aller a la Nouvelle-Calédonie. »20

Si Émile n’a pas su atteindre son objectif : tuer les président de la république, le cœur d’Elisa, lui est atteint par le « sacrifice » d’Émile. Interrogée par le Journal, elle avoue : « je me reprocherai toujours d’avoir été cruelle pour lui. Je le lui ai dit, je le lui ai écrit, d’ailleurs. Je ne dors plus, je n’ai plus de goût à rien. Oui, je regrette de n’avoir pas été sa maîtresse ».21

Dès le 24 février 1894, Elisa Gauthey fait remettre un mandat-poste à Émile de 10 francs, par l’intermédiaire du juge d’instruction.22Elle dit à Mme Henry qu’elle ne comprend pas que son fils s’est attribué la responsabilité de l’attentat de la rue des Bons-Enfants, qu’il était innocent et qu’il fallait qu’il soit devenu fou, pour dire une chose pareille.23

Les inspecteurs chargés de surveiller Émile sont mis au courant par Mme Henry de la relation entre Émile et Elisa, le 13 mars, ils tentent de lui faire croire qu’Elisa a été arrêtée : « Il a vivement insisté pour que nous lui montrions un article de journal relatif à cette arrestation, et est revenu sur ce sujet à plusieurs reprises ».24

Le 14 mars les inspecteurs constatent l’inquiétude d’Émile : « celui-ci nous a demandé si vraiment la femme Gauthey avait été arrêtée. Nous lui avons appris que c’était Mme Henry, sa mère, qui avait fourni tous les renseignements sur cette personne ; ce à quoi il nous a répondu : Ma mère aurait mieux fait de s’occuper de ses affaires ; quand les femmes se mêlent de quelque chose, il n’y a plus moyen de rien cacher.

Henry a ajouté qu’Elisa Gauthey était venue un jour chez M. Meyer et qu’elle avait donné son nom et son adresse au magistrat, à la condition toutefois que ce dernier gardât le secret. Puis, parlant de ce juge d’instruction, le détenu a déclaré : C’est un brave homme, car je crois qu’il a tenu parole ».25

Le 15 mars l’inquiétude est toujours présente : « il nous a demandé s’il était bien vrai qu’une nommée Elisa, le femme d’un compagnon à laquelle il paraît s’intéresser beaucoup, avait été arrêtée dans la nuit du 13 courant ».26

Dans l’attente du procès d’Émile, Fortuné se lance dans la rédaction d’un livre sur L’impossibilité de juger les hommes, thème qu’il évoque régulièrement dans ses conclusions remises devant les tribunaux : « Je ne veux pas examiner en vertu de quel droit un magistrat juge non pas des actes, mais des hommes.
Je me bornerai simplement à examiner s’il lui est possible de juger, s’il a en mains les moyens d’apprécier l’innocence ou la culpabilité d’un prévenu.
Croyez-vous qu’un magistrat auquel la femme et les enfants sourient sans cesse, puisse concevoir le rictus de la faim sur la bouche de ceux qui lui sont chers? Croyez-vous qu’il puisse comprendre ce qu’est un buffet sans pain, un foyer sans feu, un sein de mère sans lait ?
Croyez-vous qu’ayant fait ses études sous l’œil protecteur de maîtres richement rétribués, il puisse se faire une idée de la misérable éducation que sa future victime a reçue en traînant dans le ruisseau?
Lui qui a tout, nécessaire, confortable et luxe, peut-il apprécier la tentation qui s’empare de celui qui, ayant besoin de tout, voit autour de lui à profusion ce qui lui manque ?
Cela est parfaitement vrai; le premier pas à faire pour bien comprendre quelqu’un c’est de s’identifier à lui par les liens de la sympathie.
Une pareille assertion, certes, est faite pour éveiller le scepticisme de bien des gens; en effet, comment pouvoir s’identifier avec un être dont l’acte vous repousse et vous le représente comme un monstre ? Gomment parvenir, pendant l’instant, ne fût-ce seulement que le temps de l’éclair nécessaire au raisonnement, sympathiser avec lui.
Comment?
Cela est impossible, et c’est pour cela qu’il est impossible de juger ».27

Me Hornbostel, souhaite faire citer Fortuné comme témoin à décharge devant la cour d’assises et écrit au ministre de la justice, pour le prier de lui accorder une permission de trois jours mais le ministère public ne juge pas utile de le faire extraire de la maison centrale.28

Émile est guillotiné le 21 mai 1894.

Jusqu’au 8 novembre 1894, date de sa sortie de prison, il lui reste encore plusieurs mois avec le poids de cette mort qui remet en cause son engagement politique.

Notes :

1 Archives de la Préfecture de police Ba 1115. Rapport du 6 mars 1894

2 Archives de la Préfecture de police Ba 1115. Rapport du 23 avril 1894

3 Quarante ans de propagande anarchiste par jean Grave. Flammarion 1973, p. 329

4 Le Matin 10 novembre 1894

5 La Libre parole 8 mars 1894

6 Le Journal 17 mai 1894

7 L’Echo de Paris 20 février 1894

8 Le Journal 17 mai 1894

9 The Fortnight review, 1er septembre 1894, article de C. Malato. Cité par Walter Badier dans Emile Henry de la propagande par le fait au terrorisme anarchiste. Les Editions libertaires.

10 Archives de la Préfecture de police Ba 1115. Rapport du16 juillet 1893 de l’indicateur Zob.

11 Archives de la Préfecture de police Ba 1115. Rapport de Zob du 22 juillet 1892

12 Archives de la Préfecture de police Ba 1115. Rapport du 23 juin 1892

13 La Libre parole 8 mars 1894

14 Archives de la Préfecture de police Ba 1115. Rapport du 23 février 1894

15 Archives de la Préfecture de police Ba 1115. Rapport du 21 décembre 1892

16 Archives de la Préfecture de police Ba 1115. Rapport du 14 février 1894. 2heures ½ du matin.

17 La Gazette des tribunaux 28 avril 1894

18 D’après une conversation avec Mme Matha, 28 juillet 1946. Cité en note par Jean Maitron dans le tome I du Mouvement anarchiste en France. Maspéro 1982, p.239

19 La Libre parole 2 avril 1894

20 La Libre parole 4 avril 1894

21 Le Journal 17 mai 1894

22 Archives de la Préfecture de police Ba 1115. Rapport 24 février 1894

23 Archives de la Préfecture de police Ba 1115. Rapport 12 mars 1894

24 Archives de la Préfecture de police Ba 1115. Rapport 13 mars 1894

25 Archives de la Préfecture de police Ba 1115. Rapport 14 mars 1894

26 Archives de la Préfecture de police Ba 1115. Rapport 15 mars 1894

27 Le Gaulois 2 avril 1894

28 Le Figaro 29 avril 1894

Document :

Lettre publiée par Le Journal 17 mai 1894

Cc-by new white.svgCc-nc white.svg