Quatorzième épisode. Lire l’ensemble des épisodes.

Fortuné passe par la case prison

 

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Le 8 décembre 1892, la cour d’appel examine le jugement du tribunal correctionnel de Bourges du 16 novembre, ayant condamné Fortuné à 4 mois de prison pour insultes au commissaire de police et à son secrétaire. Fortuné présente lui-même sa défense. Le jugement est confirmé. Un incident se produit au moment où la cour rend son arrêt. Bedu, « un pauvre diable dont l’esprit est un peu détraqué, dit-on, » pousse un cri vigoureux : « Vive l’anarchie ! » Immédiatement appréhendé, il est amené à la barre et condamné, séance tenante, à 6 mois de prison. D’autres incidents ont lieu, lorsque les condamnés réintègrent la voiture cellulaire. Léon Patureau, journalier, et Pierre Petit, marchand de charbon, domiciliés l’un et l’autre aux Justices, crient, à leur tour « Vive l’anarchie ! » puis, un troisième individu, du nom de Métairie, acclame Fortuné, Ces trois personnages sont conduits au bureau de police où les relâche après un interrogatoire sommaire ; mais ils sont poursuivis pour tapage injurieux.1

L’enjeu de la condamnation et de l’incarcération pour 4 mois de Fortuné est clairement déterminé par le Ministre de l’intérieur qui en fait part au Ministre de la justice : « Je crois superflu de vous désigner l’intérêt que j’attache à ce que les mesures nécessaires soient prises pour que les condamnations prononcées par défaut contre cet individu par plusieurs cours d’assises deviennent définitives avant l’expiration de la peine qu’il subit actuellement ».2

Le 16 décembre 1892, Fortuné se présente à la cours d’assises de la Seine, pour faire opposition à un arrêt qui l’a condamné, par défaut, à 4 mois de prison et 1.000 francs d’amende, pour avoir, salle du Commerce, fit l’apologie de Ravachol et crié « Mort aux bourgeois !».

Fortuné demande un verre d’eau, le président lui fait amener et lui propose même « un peu de sucre ».

Pol Martinet

Il présente de nouveau ses conclusions, tirées de celles de Martinet. Il estime que les hommes n’ont pas qualité pour juger d’autres hommes et souligne que l’appareil judiciaire met l’accusé dans un état d’infériorité inadmissible.

Ses conclusions, sans surprise, sont rejetées par le tribunal.

Fortuné Henry soutient n’avoir pas prononcé le cri qu’on lui reproche. Comme les dépositions des témoins sont assez indécises, les propos lui étant tantôt attribués, tantôt à Michel Zévaco, le jury l’acquitte.3

Le 18 janvier 1893, Fortuné est convoqué devant la cours d’assises du Cher pour faire opposition au précédent arrêt rendu par défaut le 3 novembre 1892.

Dès la formation du jury, il réclame le renvoi à la prochaine cession car son avocat est malade. Le procureur, contre tout attente refuse tout délai, la justice est sous pression, il faut traiter tous les jugements dans les 4 mois de son incarcération.

Fortuné demande alors à comparaître librement, en vertu de la loi de 1881 sur la presse, cette requête est refusée puisqu’il est sous le coup d’une condamnation pour un autre motif.

Son avocat absent, Fortuné présente lui-même sa défense. Le jury lui accordant les circonstances atténuantes, le condamne à 10 mois de prison et 100 francs d’amende, cette peine se confondant avec les quatre mois du tribunal correctionnel.4

La justice doit faire vite pour mener à bien toutes les affaires, car Fortuné est libérable soit le 12 ou le 23 février 1893, selon qu’on lui applique ou pas la réduction du quart de peine, pour sa détention provisoire en cellule individuelle. Le directeur de l’administration pénitentiaire s’en inquiète .5

Il peut s’en inquiéter car le procureur général de Bourges a indiqué cette possible réduction de peine sur la notification du jugement remise à Fortuné !

Mais la Direction des affaires criminelles et des grâces est formelle, Fortuné ne peut prétendre à une réduction de peine.6

La cour de cassation rejette le pourvois contre le jugement de Bourges. La condamnation par la cour d’assises à 10 mois de prison est définitive7.

Quant à Fortuné, il est transféré de la prison de Bourges à celle de Laon, pour comparaître à nouveau devant les assises de l’Aisne.

Le 10 février 1893, La cour d’assises juge les anarchistes Fortuné et Dupont, prévenus
de provocation au meurtre.
Fortuné, comme toujours, expose ses doctrines ; il est défendu par Me Desplats. Il est condamné à 18 mois de prison, cette peine se confondant avec celle prononcée antérieurement à Bourges.
Dupont, dont le langage est très violent, est condamné au maximum de la peine, deux ans de
prison.8

Le 17 février les gendarmes extraient Fortuné de la maison d’arrêt de Laon, pour le conduire par train à celle de Mézières. Il arrive en gare de Charleville le 18 février, sous bonne escorte. « Tout de noir vêtu, chapeau haut de forme, lorgnon sur le nez, portefeuille sous le bras, personne ne se serait douté, en le voyant passer dans les rues, que c ‘était un anarchiste militant » souligne la Courrier des Ardennes.9

Le 24 février 1893, il comparait devant la cour d’assises des Ardennes pour répondre des propos qu’il a tenu lors de sa conférence à Revin le 4 octobre 1892.

On a déployé pour la circonstance un grand luxe de précautions : à la grille, huit hommes sous le commandement d’un caporal ; dans la salle réservées aux témoins, un sous-lieutenant en tenue de service, jugulaire au menton ; dans la salle, huit hommes et un sergent ; à la porte, huit autres soldats.

La tribune de la presse est gardée : une sentinelle veille, baïonnette au canon. En tout, 24 hommes.

Il y a beaucoup de monde dans la salle, une grande foule de curieux, une dizaines de femmes à la tribune. Un grand nombre d’officiers arrivent vers 10 heures.

Fortuné Henry a les cheveux rejetés en arrière, il porte une barbe en fer à cheval et la moustache. Il est vêtu d’un veston et d’un pantalon noir. Il a l’élocution très facile. Doué d’une vive répartie. Il répond à toutes les questions du président et ne se laisse jamais embarrasser. Il ne laisse rien échapper, écoute attentivement tout ce qui se dit et prend des notes sur un cahier posé devant lui sur une planche.

Avant le tirage au sort des jurés, il dépose ses conclusions habituelles d’incompétence du tribunal qui sont refusées.

Fortuné demande alors à changer de place parce qu’il n’est pas bien installé. Il avoue tranquillement tous les faits qui lui sont reprochés, mais il s’élève avec indignation contre la condamnation de Bouillard « jugé injustement par le tribunal de Rocroi ».

Dans sa plaidoirie il fait en peu de mots le parallèle entre les procureurs actuels républicains et les procureurs impériaux… «Qu’y a-t-il de changé, s’écrie-t-il, les uns et les autres demandaient une condamnation au nom de l’ordre social. Au temps de l’empire, les républicains étaient les subversifs comme de nos jours, en répu­blique, ce sont les anarchistes. Les républicains sont arrivés, les anarchistes doivent-ils désespérer ? Les temps changent, ajoute-t-il, les régimes succèdent aux régimes, la justice immanente des choses plane seule sur nous. Ce qu’on me fait aujourd’hui, continue-t-il, c’est un procès de tendances, un procès d’idées, un procès d’opinions. Dût-on me traiter de prophète de malheur, messieurs, c’est un mau­vais présage quand on en est venu à faire un procès de tendances.

Ici, l’orateur reparaît dans l’accusé : Henry s’anime et développe dans un style imagé ses idées sur l’anarchie telle qu’il l’entend. Ses théories étonnent un peu ce public de Cour d’assises qui n’a pas l’habitude des réu­nions publiques. — N’est-ce pas plutôt une conférence qu’une plaidoirie. A sa plaidoirie-conférence, Fortuné mêle le Pa­nama, il dit que toute la société est gangre­née depuis le sommet jusqu’aux derniers degrés de l’échelle sociale…

Cette partie de sa défense est très violente, non dans la forme, qui est toujours fort cour­toise, mais dans le fond. Il s’en prend à tout et à tous, aux gouvernants, aux policiers, aux patrons, à tous ceux qui dans la société occu­pent un poste quelconque.A côté de ces heureux, de ces repus, il con­serve toute sa sympathie pour : « le ma­çon sans abri, le tailleur sans habit, le bou­langer qui a fait du pain pendant toute sa vie et qui n’a rien à se mettre sous la dent, le mineur qui a tiré de la houille pendant qua­rante ans, et qui meurt de froid. »

Il continue donc à faire son procès à la société. Le président essaie, mais en vain, de pla­cer un mot; Fortuné lui coupe la parole et repart victorieusement, brandissant son lor­gnon. Il parle depuis trois quarts d’heure quand il entre dans le vif de son sujet : la propa­gande par le fait. Sa théorie peut résumer ainsi :Tous les pouvoirs se sont établis en appelant la force à leur aide ; pourquoi l’anarchie qui, certainement, est le régime de l’avenir, n’emploierait-elle pas la force comme ces mêmes autres pouvoirs, aujourd’hui absous, parce qu’ils ont triomphé.

Puis ayant terminé sa plaidoirie-conférence par cette citation de la Bible, qui n’est pas, dit-il, un manuel de théorie anarchiste : « Les ennemis qu’on ne peut vaincre, il faut les tuer. »

Après une délibération de dix minutes, le jury rentre en salle d’audience, rapportant un ver­dict muet sur les circonstances atténuantes. En conséquence, Fortuné est con­damné à 2 ans de prison et 200fr. d’amende.Cette peine se confond avec celles pronon­cées par les cours d’assises du Cher et de l’Aisne.

« J’accueille ma condamnation au cri de Vive l’anarchie ! ».10

Le Père Peinard rend compte du procès : « Le pauvre copain n’en finit plus d’endosser des condamnations !

Vendredi, c’est à Charleville qu’il a été salé pour sa conférence de Revin.

Y avait du populo au Palais d’Injustice; et aussi une foultitude de troubades, baïonnette au canon, de même qu’une chiée de roussins en bourgeois, avec leur Négro qui gesticulait comme un pantin.

Fortuné commence par démontrer aux enjuponnés qu’ils n’ont pas le droit de le juger et que toutes leurs lois sont fausses et abominables.
Turellement, les bourriques n’ont rien voulu savoir et ont passé outre.

Le principal témoin a été le quart d’œil de Givet, qui, venu à la réunion pour moucharder, fut sorti à coup de souliers dans le cul. Pour se venger de cette raclée, il a déjà fait condamner le copain Bouillard, quoique le sachant innocent, et il continue en chargeant Fortuné.

L’avocat bêcheur a débagouliné comme tous ses pareils, et il s’est fait richement moucher par le copain :

« Vous dites que nous sommes la lie de la Société ? Eh bien, vous qui êtes en haut de la cuve, vous en êtes l’écume ! Et c’est par l’écume que nous sommes gouvernés. »

Puis il passa en revue toutes les infamies des jean-foutre de la haute et il conclut en leur disant : « C’est du propre ! Voilà l’ordre dont vous êtes les piliers… »

Les enjuponnés et toute la racaille qui était dans la salle en bavaient des chaussettes russes.

Pour ce qui est du populo, il s’en léchait les lèvres et pour un peu aurait applaudi carrément.

Par exemple, c’est les douze potirons qui faisaient une drôle de poire ! Ils en étaient tout babas et avaient de rudes gueules d’abrutis. On leur a dit de condamner, et ils ne se le sont pas fait répéter : ils ont obéi comme des caniches.

En conséquence, Fortuné a eu la forte dose : deux ans de prison, – qui se confondent avec la chiée de condamnations qu’il a eu précédemment. »11

Toutes les condamnations prononcées se confondent dans celle de deux ans d’emprisonnement maximum, édicté par l’article 24 de la loi du 24 juillet 1881. Les autres poursuites en cours ne comportant pas l’application d’une peine plus forte que celle de deux ans d’emprisonnement, l’institution judiciaire considère donc qu’il n’y a aucun intérêt à ce que les poursuites soient continuées.12

Connaissant très probablement ce maximum, Fortuné ne courait pas un grand risque en réclamant la peine de mort !

Notes :

1 L’Indépendant du Cher 10 décembre 1892

2 Lettre du 6 décembre 1892 Archives nationales F7 15968

3 Le Radical et le XIXe Siècle17 décembre 1892

4 L’Indépendant du Cher 19 janvier 1893

5 Lettre du 7 février 1893 Archives nationales BB18 6461.

6 Note du 9 février 1893 Archives nationales BB18 6461

7 Lettre du 10 février 1893 Archives nationales BB18 6461

8 Le Temps 12 février 1893

9 19 février 1893.

10 Le Petit Ardennais 25 février 1893

11 Le Père Peinard 5 mars 1893

12 Note du 30 mars 1893 Archives nationales BB 18 6461

Documents :

Document 3 U 2122 Archives départementales des Ardennes.

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Les conclusions de Fortuné Henry devant la cour d’assises des Ardennes. Document Archives départementales des Ardennes 3 U 2122

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