« A l’atelier du moulage mécanique les salaires ont été baissés de 20% »

Les anarchistes continuent leurs attaques violentes contre le Familistère. Comme nous l’avions prévu, ils se gardent de publier· nos réponses.
Dans notre premier article, nous avons promis de prouver que les sala.ires n’avaient pas été diminués, néanmoins le Cri d du Peuple et le Révolté n’ont tenu aucun compte de cet avertissement.
Fidèle à notre engagement de ne pas séparer nos appréciations relatives aux anarchistes, des provocations de ces derniers, nous reproduisons les deux articles suivants extraits des organes anarchistes :

Du Cri du Peuple du 26 Juin.
Le journal du Familistère prétend réfuter les renseignements que nous avons donnés sur la maison Godin.
Nous maintenons tout ce que nous avons dit. La baisse des salaires varie de 22 à 27 % d’après les chiffres officiels que nous possédons. Aussi nous proposons-nous, un de ces jours, de revenir sur les agissements de cette maison.

Du Révolté du 26 Juin au 2 Juillet.
GUISE. – A propos des petites notes, que nous avons publiées, dans nos derniers numéros, sur le Familistère de Guise, le Devoir, organe de M. Godin, pour nous répondre, ne trouve autre chose’ à dire que les anarchistes sont des fous, des désorganisateurs et qu’ils font le travail de la police.
Répondre à un fait par une accusation, ce n’est pas répondre.
Essayer de salir les autres, ce n’est pas se laver soi-même.
Et puis, vraiment, nous admirons l’outrecuidance de ces messieurs. A les entendre, ces gaillards-là, ils sont le peuple, ils sont la solution de la question sociale, ils sont tout.
Toucher à leurs personnes, c’est faire œuvre de réactionnaire; dévoiler leurs petits tripotages, c’est compromettre le socialisme, parce qu’ils se sont parés de l’étiquette de socialistes et qu’ils ont étiqueté leur machine à exploiter du nom de « socialisme expérimental », ils deviennent tabous.
Nous en sommes fâchés pour vous, messieurs les bonzes ; mais nous avons perdu le respect des fétiches et des étiquettes.
C’est justement parce que vous prétendez nous apporter la solution de la question sociale que nous voulons savoir ce que cachent vos promesses et vos belles paroles.
Nous serons d’autant plus impitoyables que vous prétendez vous approcher de nous.
Les bourgeois cléricaux, bonapartistes, royalistes, ou républicains nous exploitent, ils sont dans leur rôle. Avec eux il n’y a pas d’équivoques, ce sont nos ennemis; tout le monde le sait. Mais, voulant abolir leur exploitation, nous serions bien bêtes de laisser subsister celle des bourgeois qui veulent la couvrir du masque du socialisme. Vous pouvez vous couvrir de n’importe quelle étiquette, cela ne nous empêchera pas de vous donner des étrivières.
Ces deux insertions n’ajoutent rien aux prétendus griefs énumérés dans les articles du Cri du Peuple et du Révolté, reproduits dans notre numéro du 30 Juin.
Dans la note du Révolté nos appréciations sont en partie dénaturées ; nous n’avons pas dit que les anarchistes sont « des fous, des désorganisateurs et qu’ils font le travail de la police »· Nous avons dit au contraire que certains d’entre eux avaient notre estime et même nos sympathies; mais prenant à partie une seule fraction des anarchistes; nous avons fait allusion à ces turbulents, incapables de rien comprendre et de rien prouver
qui, sans faire continuellement le travail de la police, sont pour elle, à certaines heures, d’excellents auxiliaires inconscients, qu’elle sait mettre en œuvre au moyen d’agents provocateurs.
Ce ne sont pas les attaques en général des anarchistes qui nous ont porté à faire remarquer leur étroite union avec les réactionnaires de notre département; nous avons simplement relevé la conformité de textes également chers aux réactionnaires et aux anarchistes.

Passons des généralités aux accusations précisées par les anarchistes. Elles se résument ainsi:
A. – Les travailleurs du Familistère sont exploités comme ailleurs.
B. – Les salaires ont été baissés.
C. – A l’atelier du moulage mécanique, les salaires trop maigres ont été diminués de 20 %.
D. – L’ intérêt du capitaliste est payé en numéraire et la part revenant au travail est payée en papier.
E. – Monsieur Godin se fait 350,000 francs de rente en élevant de petits fondeurs comme d’autres élèvent des lapins.
F . – Un sous-directeur modèle, soupçonné d’avoir dénoncé cette exploitation a été renvoyé.
Nous ne pensons pas avoir omis un seul grief de ceux articulés par les organes de l’anarchie; nous allons les examiner un à un.

A. – Les travailleurs du Familistère sont exploités comme ailleurs.
Nous nous trouvons avoir répondu en partie à ce reproche, par l’exposé dans notre précédent numéro des avantages faits aux travailleurs par la participation, par l’enseignement, par la mutualité, par la coopération; ensemble d’institutions garantistes et progressistes qu’on ne trouve nulle autre part qu’au Familistère.
Cette réfutation serait incomplète , si nous ne faisions l’énumération des moyennes des salaires des familistériens ; moyenne que nous affirmons dépasser de plus de 20 % la moyenne des salaires des ouvriers des autres usines de la région.
Si nos affirmations à cet égard ne sont pas exactes, les anarchistes auront la partie belle ; ils pourront victorieusement citer les moyennes des salaires des autres travailleurs. Mais nous ajouterons que depuis la fondation de l’ Association, les ouvriers associés sont entrés en possession de plus d’un tiers de la. propriété sociale; ce qui vaut mieux que toutes les déclamations anarchistes.

B. – Les salaires ont été baissés.
Laissons parler les chiffres.
Voici les salaires payés par l’association aux ouvriers du Familistère travaillant à la journée et aux pièces. Les appointements des employés payés au mois ne sont pas compris dans ces relevés.
Les moyennes générales des salaires quotidiens ont été les suivantes :
En 1880 date de la fondation de la société…. 4fr.38
1883 à 1884. . . . . . . . .4fr.62
1884 à 1885 . . ……….4fr.76
1885 à 1886 époque des fantaisies anarchistes…….4fr. 85
Détaillons les résultats de l’exercice 1885-1886
Fonderie
Année 1880 Année 1886
Mouleurs . 4fr. 58 Mouleurs 5fr. 03
Montage-Ajustage
Monteurs . 3fr. 77 Monteurs . . 4fr. 77
Ateliers divers
Salaire quotidien en 1880 4fr.37 Salaire quotidien en 1885 4fr.71
Moyennes des salaires des 20 meilleurs ouvriers
Mouleurs et Monteurs.
Année 1884                                    Année 1885
Mouleurs . . . 6fr. 64                   Mouleurs . . . 7fr. 18
Monteurs . . . 5fr. 57                   Monteurs . . . 5fr. 69
Après cet exposé, tout commentaire devient inutile.
Mais une réflexion s’impose.
Si les anarchistes ont librement choisi leur moment d’entrer en campagne contre l’association du Familistère, cela ne fait pas l’éloge de la perspicacité de leurs agents ni de leur bonne foi.
Car ces chiffres sont constamment connus de tous ceux qui veulent se donner la peine de s’en enquérir. Chaque mois, le mouvement des salaires est l’objet d’un rapport spécial communiqué au conseil de gérance. Ce rapport est dressé par un des membres du conseil de gérance nommés pour les ouvriers, lesquels nomment en outre trois commissaires de surveillance qui peuvent exercer tous des contrôles et leur donner tous les renseignements possibles.

c. – A l’atelier du moulage mécanique, les salaires ont été diminués de 20 %
Avant de répondre à ce mensonge des anarchistes, il ne sera pas inutile de donner quelques explications se rapportant à l’introduction du moulage mécanique.
Cette substitution du travail de la machine à l’effort individuel constitue un progrès industriel considérable qui enlève la fatigue corporelle de l’ouvrier et lui conserve du travail, en raison de la perfection obtenue. Cette invention inaugurée au Familistère, n’a pas été appliquée sans les tâtonnements et les apprentissages qu’exige toute réalisation d’idée nouvelle.
L’inventeur de cette machine avait évalué à 300 le nombre de châssis qu’il devait mouler quotidiennement.
Dès la mise en marche, avec des ouvriers inexpérimentés, on atteignait difficilement une production de 80 châssis.
On était loin des prévisions de l’inventeur.
Après quelque temps de ce travail insuffisant, sur la simple promesse d’une récompense insignifiante si les ouvriers du moulage mécanique parvenaient à faire 20 châssis en plus, le rendement atteignit du premier coup le nombre de cent châssis.
Après cette expérience, M. Godin convoqua les ouvriers en conférence ; il fit appel à leur bonne volonté et leur expliqua qu’ils devaient insensiblement parvenir à faire 150 châssis, 200 et même 300.
Cette déclaration souleva des protestations d’étonnement et d’incrédulité. Mais, dans l’association tous les bénéfices, une fois les intérêts du capital payés, revenant aux travailleurs, chacun est disposé à tenter ce qu’il croit même impossible; puisque si la réussite a. lieu. c’est aux ouvriers. et aux ouvriers à peu près seuls, que les avantages en reviennent.
La première condition dans l’association étant d’assurer l’existence dans la famille, – puisque l’association fait le minimum social, dans le cas où le salaire serait insuffisant, vu le nombre de têtes à nourrir, – le plus grand intérêt des membres étant d’avoir un sage équilibre des salaires, afin que nul ne jouisse, d’avantages particuliers au détriment des autres.
Après diverses expérimentations, on convint qu’en toute circonstance le salaire des ouvriers du moulage mécanique serait acquis quelle que fût la production ; mais que, dès que celle-ci dépasserait les conditions fixées comme bases elle serait exécutée dans les conditions d’économie et de bonne exécution déterminées, le surplus donnerait lieu à une prime déterminée, elle aussi, régulièrement et inscrite minute par minute, par un compteur, sous les yeux des ouvriers eux-mêmes. Le travail en plus leur est payé au prix convenu.
Dans ces conditions le travail admis comme base de la journée a doublé.
Voici quelles ont été les variations des prix de l’heure de travail des ouvriers du moulage mécanique, la prime comprise, pour chaque mois depuis le mois de juillet 1885:
Juillet 1885 ……..0f.435                                  Janvier 1886 …….0f.488
Août………………. 0,456                                     Février ……………0, 487
Septembre ……….0 432                                  Mars………………..0,449
Octobre ………….. 0,456                                  Avril ………………. 0,496
Novembre ………. 0 ,444                                Mai ……………….. 0,42
Décembre ……….. 0, 485                                Juin ……………….. 0,458
C’est vraiment le cas de se demander quelle mauvaise intention a pu hanter les cerveaux qui ont inventé cette prétendue baisse des salaires, et qui ont ourdi, dans les ateliers, une odieuse machination pour y faire croire.
Au moulage mécanique, les salaires ont oscillé entre 60 centimes l’heure, 6 francs par jour pour les bons ouvriers et 32 centimes pour les manœuvres ou 3 fr. 20.
L’équipe de cet atelier se compose de 51 personnes, dont 43 gagnent de 42 à 60 centimes, tandis que les autres, faisant un travail que peut faire n’importa quel manœuvre, ont un salaire de 32 à37 centimes de l’heure. Et en aucune circonstance, depuis longtemps, il n’y a eu aucune modification dans les conditions.
On aura remarqué dans le tableau des moyennes mensuelles que le salaire est descendu à un taux moyen, 42 centimes, exceptionnellement bas en mai. Nous dirons dans notre prochain numéro à quelles manœuvres d’un agent anarchiste est due cette différence qui, du reste, était insignifiante.
Les conclusions de cet article sont que les salaires des Familistériens, envisagés dans leur ensemble, sont en hausse sensible ; que le moulage mécanique n’a éprouvé aucune variation dans ses salaires fixes ; que les légères fluctuations, toutes sans influence sur les conditions générales des salaires, sont dues à de nombreux jours de fêtes et à certains mouvements des primes produits en baisse par le fait d’un anarchiste, fait que nous expliquerons prochainement.

Les matières du présent numéro ne nous permettent pas d’insérer la conférence que M. Godin vient de faire sur ce même sujet. Elle paraîtra dans le prochain numéro.

Le Devoir 4 juillet 1886