Les attaques des anarchistes contre le Familistère sont une étrange manière de procéder de la part de gens qui se donnent comme les protecteurs des classes ouvrières.
Nous concevons toutes les critiques qu’on peut élever contre les abus, mais apporter le même esprit, contre la première fondation qui ait fait disparaître de son sein les maux dont les classes ouvrières ont le plus à se plaindre dans l’état actuel de l’industrie et de la répartition de la richesse, est certainement une action coupable ou bien tristement irréfléchie.
Nous n’avons jamais présenté l’association du Familistère comme le dernier mot du progrès social, ni des réformes à réaliser. Bien au contraire.
Depuis, bientôt dix ans, nous ne cessons de présenter, dans le Devoir, organe de l’Association, et dans toutes nos publications, les réformes générales applicables à la société présente. Nous ne concevons donc pas quel sentiment de basse rivalité peut être le mobile des journaux prétendus socialistes qui s’attaquent à l’institution la plus largement entrée dans la voie des réformes sociales, non pas seulement en théorie mais en pratique ; et en pratique non pas facultative et arbitraire, mais consacrée par des contrats obligatoires pour le capital à l’égard du travail, pour l’administration à l’égard des ouvriers, tout en laissant à ceux-ci leur complète liberté.
Les anarchistes ne veulent pas voir que les choses qu’ils critiquent dans le Familistère offrent aux ouvriers des avantages infiniment supérieurs à tout ce qui existe, partout ailleurs, à un état pire, et que, nulle autre part, on ne constate le mieux réel, très appréciable, que l’on trouve partout au sein de cette association.
Dans la plupart des usines, il n’existe d’autre règlement que le caprice des chefs. Au Familistère,
un règlement détaillé détermine les conditions du travail et chaque fois que les travailleurs croient devoir l’invoquer ou le faire modifier, ils ont la faculté d’en référer à un conseil élu par eux, conseil qui a toujours exercé son intervention auprès de l’administration supérieure, sans que jamais aucun des délégués n’ait éprouvé le moindre désagrément à la suite de l’accomplissement de son mandat.
Au Familistère, n’est-il pas constant qu·aucun chef ne peut appliquer à un ouvrier une mesure disciplinaire sans en délibérer en conseil de gérance. Dans quel autre atelier trouve-t-on pareille garantie contre les excès des caprices ou des entraînements des directeurs ?
Quel est l’anarchiste qui, mis en demeure de prouver ses dires, n’avouera que la journée de travail est rigoureusement de dix heures, lorsque, dans toutes les usines de la région, les travailleurs sont tenus 12 heures à l’atelier, pour un salaire 25 % plus faible que celui des ouvriers du Familistère.
Ces faits ne sont pas discutables.
Cette différence des salaires et de la durée de la journée subsiste même à l’encontre des usines concurrentes du Familistère.
Ce seul fait de conserver aux travailleurs de l’association un salaire de 25% supérieur à celui des ouvriers des concurrents, lorsqu’on est contraint de livrer les produits au même prix, est un acte qui devrait frapper l’attention de tous ceux que n’aveuglent pas la plus complète ignorance des conditions du bien-être de l’ouvrier ou les plus mauvaises intentions à l’égard du travailleur.
Y a-t·il d’autres usines, ou le salaire est maintenu à un taux de 25% au dessus de celui pratiqué chez les concurrents ?
A-t-on vu autre part qu’au Familistère fonctionner régulièrement le minimum de subsistance, soit lorsque le salaire n’ est pas proportionné aux charges de la famille, soit lorsqu’il est suspendu ou diminué par le chômage ou ·par la maladie ?
Quel est donc l’autre groupe de 1.800 habitants, dans lequel on dépense, chaque année, plus de 100.000 francs en mutualité ?
Et le budget des écoles, qui n’est pas moindre de trente cinq mille francs, n’est-il pas un bienfait digne de quelque considération, dans un milieu où beaucoup de villes de 40.000 habitants ne consacrent pas annuellement une pareille somme à l’enseignement ?
Faut-il parler de la participation aux bénéfices, organisée de telle sorte que les travailleurs deviendront propriétaires, en moins de quinze ans, des moyens de production ? C’est encore là un procédé de transition, qui nous semble digne de quelque attention et qui place celui qui l’a volontairement mis en pratique en dehors de la catégorie des gens riches, que les travailleurs peuvent maudire et combattre.
Nous allons faire la part belle aux anarchistes et aux autres détracteurs du Familistère. Malgré la supériorité des salaires des familistériens, malgré l’énormité des sommes absorbées par l’enseignement, par la mutualité, par la participation, nous allons admettre que les salaires, que les bénéfices de la participation sont au-dessous des taux nécessaires au bien-être qui convient aux travailleurs de notre époque. N’est-il pas prouvé, chaque année, par l’inventaire des bénéfices qu’on ne peut aller plus loin dans ces voies, sans péril pour la fondation, à cause des obstacles qui naissent de l’antagonisme du milieu ?
Nous comprendrions, de la part des travailleurs, l’hostilité manifestée par les anarchistes, si nous présentions le Familistère comme une œuvre parfaite, ayant la prétention d’avoir réalisé l’idéal du progrès social.
Mais le fondateur du Familistère a toujours expliqué son œuvre comme un acheminement vers un idéal qui a pour but la souveraineté effective du travail et le bien-être général des travailleurs sans exception.
Le Familistère est l’œuvre personnelle de M. Godin, il est vrai ; mais son créateur soutient la nécessité de l’intervention de l’État et des communes, en vue de généraliser les institutions familistériennes et de faire que les règlements des associations ouvrières deviennent de véritables lois émanées de la souveraineté populaire, placées sous la sauvegarde des juridictions de droit commun.
Le Familistère n’est pas seulement une réalisation, un fait, il est une première application d’une théorie féconde, ne condamnant aucune aspirations des partisans les plus sincères de l’émancipation intégrale des travailleurs.
Un homme imbu des doctrines les plus larges, s’est demandé si, sans renoncer aux grands horizons de la théorie, il n’y avait pas lieu de consacrer une partie de sa fortune à fonder une œuvre progressiste la plus parfaite possible, mais point tellement dissemblable avec les actualités du milieu qu’elle soit écrasée par ces dissemblances et ne puisse se perpétuer à cause de qualités condamnées par les tendances du milieu, et c’est après cette œuvre que s’acharnent les anarchistes
et d’autres prétendus défenseurs des droits du travail !
Veut-on la possession, par les travailleurs, des moyens de production? Si le Familistère ne l’a réalisé du premier coup, il en proclame le principe et offre des moyens pratiques d’y parvenir progressivement en peu de temps.
Est-on d’avis que toutes les capacités doivent concourir à la direction de la production? C’est ce qu’affirme la théorie familistérienne et ce que commence la fondation de Guise, selon des proportions qu’on ne trouve nulle autre part.
Si l’on est pour l’extinction du paupérisme, on est mal venu à combattre le Familistère qui a tant fait dans cette voie?
Ceux qui veulent que le travailleur consacre l’équivalent de sa production font preuve de mauvaise volonté, en s’acharnant contre une association dans laquelle le salariat est tempéré par le minimum possible de salaire, pur la mutualité et par la participation ; toutes ces améliorations étant appliquées et expliquées comme des moyens de transition vers un avenir ouvert à tous les progrès, et ayant pour critérium de la répartition des richesses la nécessité d’équilibrer la production par l’augmentation de la consommation ouvrière.
L’exploitation commerciale est remplacée par l’organisation des services publics d’approvisionnement, dont les bénéfices sont répartis entre les consommateurs.
Voilà encore une institution qui nous semble mériter d’autres appréciations que les injures des anarchistes, à moins que ceux-ci cachent, sous leur bruyant dévouement envers les classes laborieuses, la volonté de décourager par leurs calomnies et par leurs insultes les auteurs de toutes tentatives dans la voie des améliorations pratiques.
Si telles sont leurs visées, ils ont tort de se croire assez forts pour enrayer les efforts du fondateur du Familistère ; ils seront impuissants à paralyser sa bonne volonté et sa persévérance.
Nous ne nous exagérons pas la portée des attaques des anarchistes ; elles sont, au contraire, d’excellentes occasions pour nous de donner opportunément des explications qui seront comprise par les intéressés.
Les Anarchistes, eux-mêmes, ont pris soin de nous fixer sur la valeur réelle de leurs récriminations; le Familistère n’est pas un Eden pour les travailleurs, et ils ne lui pardonnent pas d’être moins qu’un tel lieu de prédilection.
Nous reconnaissons le bien fondé de cette accusation.
Il est bien vrai que le Familistère n’est pas un lieu de délices et de repos incessant. Les plus heureux, parmi les valides, ne peuvent s’y soustraire à dix heures de travail par jour.
Le mortel qui s’égare dans les dépendances du Familistère n’y rencontre nulle part le moindre affluent du Pactole; les sources d’hydromel, de nectar et d’ambroisie y sont inconnues ; nulle part les amours, les nymphes et les bacchantes ne s’y pressent autour des familistériens qui rêverait les enivrements de l’amour et des plaisirs au bruit des symphonies invisibles.
Le Familistère n’est pas un Eden; son fondateur n’a jamais eu pareille prétention. C’est assez pour lui et pour sa future renommée d’avoir crée un oasis au milieu de l’enfer individualiste, et d’avoir consacré sa fortune et son temps à fouiller les lois de la vie, en vue de collaborer au bonheur des humains.

(A suivre)

Le Devoir 27 juin 1886