Croire que la nature humaine est suffisamment perfectible pour devenir capable de faire spontanément le bien, sans qu’il soit utile d’aucune loi pour la maintenir dans la pratique constante et générale de se devoirs, tel est à peu près le fond de la théorie anarchiste.

Cet idéal,compris et prôné par quelque penseurs, aura peu d’effet immédiat sur le perfectionnement de la créature humaine, si les personnalités conscientes du parti anarchistes persistent à ne pas sortir des vagues aspirations de cet idéal.

Il nous semble préférable de ne point faire abstraction des défauts actuels des individus, et de chercher à améliorer et atténuer progressivement la tutelle sociale par la suppression des mauvaises lois et par l’application d’une meilleure législation .

S’il n’existait entre nous et les anarchistes, en général, d’autres différences que celle que nous venons de signaler, nous les laisserions poursuivre librement leurs fantaisies, sans nous occuper d’eux.

Nous comprenons qu’on collabore au progrès social par d’autres moyens que ceux que nous avons choisis. Nous respectons et nous approuvons toutes les bonnes volontés, sans exception.

Mais, à la suite, plutôt, à côté des personnalités sincères auxquelles nous avons fait allusion , que nous mettons, dès le début, hors de cause, et auxquelles nous accordons nos sympathies, il existe des groupes d’individus se disant anarchistes, tous plus incapables les uns que les autres d’expliquer et de comprendre la moindre idée philosophique ou sociale, n’ayant d’autre but que celui de renverser et détruire. On conçoit que ceux-là ne comprennent pas les organisateurs.

Le tempérament de ces anarchistes est tellement connu de toutes les administrations policières que, en chaque circonstance où la police éprouve le besoin d’organiser une démonstration bruyante ou une émeute, il lui suffit de lancer dans les groupes anarchistes quelques agents provocateurs ; leurs appels sont toujours entendus.

Les anarchistes de cet acabit sont simplement des malades que nous laisserions aux névroses de l’émeute, s’ils n’avaient risqué, nous ne savons sous quelle inspiration, des attaques malveillantes et injustes contre le Familistère.

Le Cri du Peuple, le Socialiste et le Révolté sont jusqu’à présent les tribunes ouvertes aux anarchistes faisant campagne contre le Familistère.

Relevons d’abord une coïncidence significative ! la rédaction des articles récemment publiés présente de singulières analogies avec une note parue, il y a six mois, dans le Petit-Nouvelliste, journal ultramontain de la faction orléaniste. On dirait que ces articles sortent tous de la même officine.

Nos lecteurs liront à la fin d’un article, extrait du Révolté, que nous publions plus loin, la phrase suivante :

« Il y a par le monde des industriels qui se f ont des rentes en élevant des lapins, il y en .a d’autres qui édifient des fortunes en élevant des petits fondeurs ».

C’est exactement ainsi que finissait la note du Petit-Nouvelliste.

Si les anarchistes et les cléricaux n’ont pas les mêmes rédacteurs, il faut avouer qu’ils marchent en parfait accord les uns avec les autres.

L’organe des anarchistes nous promet de parler plus longuement du Familistère. Nous ferons, dans la suite, ce que nous allons commencer aujourd’hui. Nous reproduirons les mensonges et les infamies que le Révolté, le Cri du Peuple et le Socialiste consentiront à publier.

Ces journaux n’imiteront certainement pas notre exemple en insérant nos réponses. Peu nous importe. Le Familistère a résisté aux foudres des cléricaux ; ce n’est ni les divagations ni les sottes accusations des anarchistes mal intentionnés qui parviendront à fausser 1’opinion publique sur le Familistère et à atténuer ce grand exemple de progrès social.

L’association du Familistère ne s’occupe pas des opinions politiques ni religieuses des personnes ; elle laisse vendre les journaux anarchistes dans l’établissement même, certaine que le bon sens général et le bien-être exceptionnel de nos travailleurs associés sont des préservatifs infaillibles contre les doctrines anarchistes. Les chefs de services et le haut personnel du Familistère assistent impassibles à cette propagande; il ne déplaît à aucun de constater l’impuissance des agents du désordre, au milieu d’une population laborieuse et assez intelligente pour apprécier exactement sa situation.

Nous ferons bientôt la lumière sur ces agissements et nous répondrons à toutes les accusations que le Cri du Peuple, le Socialiste et le Révolté ont enregistrées ou enregistreront à l’avenir.

En ce qui nous concerne, ne voulant pas nous départir d’une rigoureuse loyauté, nous insérerons intégralement les écrits de nos adversaires, afin que nos lecteurs puissent se faire une opinion raisonnée par l’examen de toutes les pièces du débat.

Nous répondrons dans nos prochains numéros aux trois articles publiés jusqu’à présent, et nous dévoilerons les déloyales machinations anarchistes cherchant à porter le trouble dans la société du Familistère. Nous nous contentons aujourd’hui de donner un démenti formel aux accusations d’avoir baissé les salaires : « Il n’y a eu aucune baisse de salaires dans l’établissement jusqu’à ce jour. Nous démontrerons, au contraire, qu’indépendamment du partage des bénéfices entre les travailleurs, les salaires ont toujours augmenté.

Voici les articles publiés par les organes de l’anarchie :

Le Révolté du 29 au 4 juin 1886.

Mercredi 19 courant toute l’usine Godin & Cie était en émoi. Que se passait-il donc dans cet Eden du travailleur, dans cette ruche où les frelons sont inconnus, soi-disant ? Ah ! c’est que là, com me ailleurs, Je pauvre est exploité d’une atroce façon . Les réclamations bien minimes des ouvriers sont renvoyées aux calendes grecques, soit par le patron qui laisse faire et surtout par un certain directeur qui n’en fait qu’à sa guise.

De guerre lasse, après avoir attendu vainement le résultat de leurs doléances, et voyant leur salaire diminuer de 5, 10, et même 15 %, les ouvriers se mirent à refuser le travail dans une certaine branche de la Fonderie.

Comment, direz-vous, une grève dans une usine dirigée par le Fondateur du Familistère ? Mais c’est l’abomination de la désolation . … Cette panacée universelle qu’on prétend offrir aux générations futures ne donne donc pas les admirables résultats que jette à tous les vents de la renommée, l’organe officiel de cette philanthropique institution .

Il parait bien que non, puisque pour conserver les billets de mille aux gros bonnets on a rogné la modeste mitraille des malheureux esclaves.

Cette tentative a été presque aussitôt réprimée que conçue grâce à la grrrande énergie du susdit directeur; décidément c’est un homme à poigne et précieux, car du train dont vont les choses son tempérament autoritaire deviendra très utile polir mâter les prochaines revendications.

Reste à savoir si les ouvriers ne l’enverront pas faire une visite à son ami Watrin dont il est le digne émule !..,

A vous la première, à nous la seconde Nom té Dieu

Le Cri du Peuple du 10 juin 1886.

Le Fondateur de l’Association du Familistère de Guise a, il y a peu de temps, fondé une société d’arbitrage international et de paix universelle, chargée de régler les différends entre peuples et despotes, et entre patrons et ouvriers.

Cela montre de bons sentiments ; mais pourquoi dans la pratique l’un des directeurs de l’usine de ce pacifique patron diminue-l-il de 20% le salaire déjà trop maigre des ouvriers du moulage mécanique?

Le Révolté du 12 juin au 18 juin 1886

Les jobards, ceux qui veulent être exploités, pourvu que l’exploiteur se dise républicain socialiste, se sont scandalisés de notre article paru dans l’avant dernier numéro du Révolté et traitant d’un fait qui se serait produit à l’usine du familistère; ils développaient le vieil argument suivant :

Comment vous, socialistes, avez- vous attaqué une institution qui est un essai socialiste de la plus haute importance ?

Pourquoi ne vous attaquez-vous pas . . .

Nous ne croyons pas devoir ici reproduire les attaques dirigées contre d ‘autres établissements que le nôtre. Après ces attaques, l’article poursuit ainsi :

Quant au Familistère, dans une étude ultérieure consciencieuse et impartiale, nous examinerons les divers rouages composant l’ensemble de cette association.

Pour aujourd’hui nous nous contenterons de dire que le personnel de celle société est tout aussi malheureux que celui d’une autre usine, les appointements n’y sont pas plus forts et la sécurité du travail tant vantée par divers organes, se paie en vexations, froissements de toutes sortes; on n’arrive aux divers échelons de cette égalitaire institution qu’à force d’intrigues, de bassesses, j’allais dire de trahison.

Nous passerons en revue les statuts et les règlements que le Shah de Perse ne désavouerait pas, nous scruterons ce monument d’autoritarisme, nous y verrons cet article significatif:

L’intérêt du capital sera payée en numéraire et la part revenant au travail sera payée en papier.

Enfin, nous montrerons aux populations ébahies par quel chef-d’œuvre de machiavélisme on arrive à se faire 350.000 fr. de rente, en demeurant aux yeux des naïfs un éminent réformateur, un grand homme, un bienfaiteur de l’humanité, etc.

Nous étalerons au grand jour les dessous des cartes familistériennes et nous verrons que s’il y a par le monde des industriels qui se font des rentes en élevant des lapins, il y en a d’autres qui édifient des fortunes en élevant des petits fondeurs.

A bientôt braves gens !

Le Socialiste du 12 juin

Guise.- Nous recevons de Guise une lettre nous annonçant la formation d’un groupe d’études sociales.

Ce groupe compte plus de soixante membres, ce qui est beau dans une ville de 5.300 habitants. En trois semaines, il y a déjà eu 4 réunions, de trois heures chacune. Les organisateurs ont passé en revue les différentes révolutions depuis 1789 jusqu à 1871 et ont exposé les différents points du programme socialiste.

Bon courage à nos amis de Guise !

– Soupçonné d’être l’auteur d’un article paru dans le Révolté , l’un des sous-directeurs* de l’usine Godin et Cie, membre du groupe les Égaux, de Guise a été mis à l’index par le Fondateur du Familistère et privé de travail.

Serait-ce, parce que ce directeur – socialiste convaincu – avait carrément, et à plusieurs reprises, affirmé les idées révolutionnaires? Où serait-ce alors parce qu’il avait toujours défendu la cause des travailleurs sous ses ordres, auxquels il n’a jamais infligé aucune amende, aucune retenue, aucun rabais ? C’est ce que l’on a peine à expliquer. Dans tous les cas on peut affirmer, sans crainte d’être démenti, que ce digne citoyen jouit de l’estime, du respect et de la considération de tous les ouvriers de cet établissement. Son départ, fin courant, donnera 1ieu à des regrets bien sincères. On croit à une manifestation.

Les ouvriers ne se gênent pas pour dire :

« Ah ! celui-là était un bon, un loyal employé ! Mais hélas! de ceux-1à, il n’en faut plus pour nous ! les gros bonnets n’en veulent pas !! – Ceux qui nous défendent, ceux qui, quoique supérieurs n’oublient pas qu’ils sont des salariés comme nous, ceux-là, on les jette dehors comme des misérables !

Tandis que ceux qui nous rognent nos salaires, nous accablent d’ amendes, oh ! alors, ceux-ci on les conserve précieusement, on leur vole des félicitations; on leur accorde des gratifications, des primes, etc., etc … , pour la part active prise au renvoi d’un supérieur qui s’est toujours considéré notre égal … un vrai camarade du travailleur – sincère et dévoué ! »

Telles sont les paroles, les plaintes de tous les socialistes déjà nombreux dans cette fonderie de Guise. Mais s’ils estiment ce digne défenseur de leurs intérêts, ils haïssent, méprisent et détestent d’autant plus celui qui, visé dans l’article est l’auteur de cette indigne expulsion.

Reste à savoir comment l’on récompensera cet émule des Blazy et des Watrin.

Le Devoir n°406 20 juin 1886

* Il s’agit de Jules Sibilat,
Lire son analyse du Familistère : Du Familistère de Guise (Aisne) par Jules Sibilat. 2 septembre 1886
Si l’on en croit la version donnée par le Socialiste, Jules Sibilat a « été mis à l’index par le Fondateur du Familistère et privé de travail » parce qu’il était soupçonné d’avoir donné des informations au Révolté.

C’est une version assez différente de celle exposée par Jacques Bonnet dans Le cheval cabré ou la vie de Jules Sibilat (1848-1897) où ce dernier aurait quitté le Familistère volontairement à la suite de désaccords politiques avec Godin (voir p.132).