Sibilat : « Si vous invitez un ami, le lendemain le Bureau sait combien de fois vous êtes allé à la cave »

Ayant fait partie du Familistère de Guise pendant deux ans, je vais vous donner quelques explications, non pas sur son institution, mais sur son organisation.

Monsieur Godin est la maître absolu et je vais le prouver. :

Le Conseil du Familistère se compose de 90 associés, qui acceptent ou rejettent les divers propositions faites par le Directeur, le Conseil de gérance, etc…

Eh bien, dernièrement un ex-employé au Ministère des finances est venu à Guise et M. Godin l’ayant présenté comme chef de comptabilité, on est passé au vote.

Le postulant n’ayant pu obtenir que 12 voix, M. Godin a dit qu’on n’avait pas bien compris l’importance de ce vote et qu’il fallait le recommencer, ce qui eut lieu. Mais cette fois encore, il n’y a eu que 12 voix pour son protégé ; ce que voyant M. Godin a invoqué l’article 12 des statuts qui lui confère le droit de nomination, acceptation, etc… et, passant outre, a installé le dit employé.

On vous a dit que les denrées étaient à bon marché, mais on les paie plus cher qu’en ville ; ainsi on paie le vin 0,80 centimes, motifs pour lequel j’en fis venir au prix de 0,54 centimes. Plusieurs de mes amis m’ont alors prié de leur en faire venir au même prix, mais M. Godin l’ayant appris, m’a fait appeler et m’a dit que si je continuais, il me ferait délivrer une patente de marchand de vins.

Quant à la liberté, il faut dire qu’elle n’existe pas. Si vous entrez au Familistère, un peu en goguette, et qu’un chef vienne à s’en apercevoir, vous êtes mis à l’amende d’un franc. Si vous invitez un ami, le lendemain le Bureau sait combien de fois vous êtes allé à la cave.

La fête de l’enfance, une des fêtes obligatoires du Familistère.

Il y a aussi la fête du travail et la fête de l’enfance, fêtes auxquelles vous êtes tenus d’assister, étant habillés de noir. Vous voyez alors le Grand Damas, suivi d’un cortège, composé des Conseillers de gérance, des chefs d’ateliers, de pompiers, etc…

Il ne faut pas non plus être révolutionnaire, car autrement, on vous met dehors.

Ainsi à Guise, j’avais organisé un groupe dénommé Les Egaux, mais tous ceux qui en faisaient partie ont eu tellement peur de déplaire au Grand Maître qu’au bout de 15 jours, personne n’est plus revenu.

Au point de vue de la fraternité, vous allez voir comment M. Godin la pratique.

Il existait près du Familistère un citoyen qui possédait une petite maison et un petit champ, et vendait du vin.

Le socialiste Godin désirait acquérir ce champ mais le propriétaire ne voulait pas le vendre.

Qu’à fait alors Godin ? Il fit afficher dans les ateliers qu’il était défendu d’aller boire dans ce cabaret et le débitant ayant fait faillite, Godin a acheté le champ.

Inutile de vous dire aussi qu’il existe un article des statuts qui vous force, en cas de conflit avec la Maison à vous retirer sans faire de procès.

Vous voyez par là, citoyens, combien l’institution du Familistère est démocratique, c’est à dire que M. Godin a trouvé le moyen avec deux millions d’en posséder aujourd’hui huit ou neuf.

Il est certain que les délégations qui ont visité le Familistère n’ont vu que ce qu’on a bien voulu leur laissez voir.

Quant à moi, je m’en suis retiré au bout de deux ans**, ne pouvant plus y rester.

par Jules Sibilat*

Compte-rendu d’une réunion privée du groupe de la Bibliothèque d’études scientifiques et sociales tenue le jeudi 2 septembre 1886 au siège, 149 avenue de saxe à Lyon.

Archives départementales du Rhône 4 M 321 765

*orthographié Sibilla dans ce rapport

** D’après Jacques Bonnet dans Le cheval cabré ou la vie de Jules Sibilat, militant ouvrier, compagnon et anarchiste. Max Chaleil Editeur 1992, Jules Sibilat aurait travaillé au Familistère de Guise de 1881 à 1885, mais d’après ce document, il n’y serait resté que deux ans.