Travail des enfants à l’atelier de vernissage Godin

A notre tour anarchistes de dire notre mot sur le familistère de Guise, puisque les journaux bourgeois n’ont pas hésité à proclamer que M. Godin avait résolu la question sociale ; mais si c’est ainsi qu’ils entendent faire le bien-être de l’ouvrier — comme le disait avec juste raison notre ami Sibilat, une victime familistérienne, nous sommes prêts a descendre dans la rue pour avoir mieux.

Examinons donc l’œuvre qui vient d’être mise à jour par une grande partie de la presse. Le familistère a eu une très forte direction, que nous appelons une aristocratie ouvrière, car la plus grande partie sont des petits ouvriers parvenus à monter en grade, grâce à plus ou moins de platitude. La direction est donc considérable, et tout cela ne ronge pas mal le salaire des ouvriers ; et, c’est encore cette direction qui ramasse les plus gros des bénéfices, et pour preuve, l’on n’a qu’à examiner le titre d’un directeur (grugeur) ou d’un
contre-maître (rapporteur) avec celui d’un travailleur qui aura apporté 15 ou 20 ans d’activité, et vous jugerez, de l’égalité ; c’est ce que les journaux bourgeois n’ont pas cité. Et pour mieux faire nous pouvons désigner un sieur Barbari de nom et de profession ; car c’en est encore un qui doit son titre à toutes les diminutions de salaires qu’il a faites en arrivant à l’ajustage. Voilà un homme qui- a quitté l’association en emportant une fortune ; voyez seulement s’il y a un ouvrier qui a eu 15 ou 20 ans de présence, et qui a un titre de 5 000 fr. sans avoir obtenu une faveur. Et de la liberté, que l’on
juge un peu ; il y a quatre mois de cela, l’on renvoya les ouvriers anarchistes ou socialistes et l’on allait trouver les amis des citoyens privés de travail ; tout en leur disant; si vous vous occupez encore de la question sociale, l’on vous fera comme aux autres. Quant à l’humanité familistérienne, elle est propre. Un père de famille de cinq ou six enfants ne pourra rentrer au palais social, et pour le motif d’avoir eu trop d’enfants exposée être renvoyé du bagne quand l’ouvrage n’ira pas trop bien ; et pourtant, il aura produit autant qu’un habitant du familistère; même mieux. Quand le père de famille vient vient à mourir avant d’avoir 15 ans de présence aux ateliers, on flanque
la veuve et les orphelins à la porte en leur offrant 200 fr. selon les ordres du conseil de gérance ; ou bien on attendra que la veuve ait un peu oublié la mort de son époux, et on lui présente sous toutes réserves un nouveau galant qui se chargera de combler le vide.

Quant aux réclamations des ouvriers il y a un comité de délégués qui propose de donner tant aux malades, ou s’occupe de mettre un vieux disloqué en retraite des augmentations de salaire, et subventions pour arriver à vivre. Mais le conseil de gérance est là pour annuler toutes les décisions prises par les ouvriers ou de les envoyer à la niche ; comme le fait un certain maganas de Polonais, que l’on appelle Séchutovick.

Voilà travailleurs étrangers du familistère, comment l’on est dupé dans cet éden du travail. Pourtant M. Godin disait dans ses conférences que la vie était garantie à tous ses ouvriers : la preuve est là, c’est qu’on est obligé de soutenir plusieurs travailleurs pour ne pas qu’ils crèvent de faim.

Quand aux caisses qui sont instituées, c’est toujours avec les retenues, amendes ou cotisations, que l’habile fondateur a pu fonder des caisses de secours mutuel et de retraites pour la vieillesse qui est durement arrachée, et pas toujours donnée. Quant à la répartition des bénéfices soi-disant cédée aux ouvriers, n’importe quel habile personnage de son espèce qui serait assez ambitieux, pour que l’on parle de lui, ne serait gêné de les donner, tout en ayant une fortune évaluée à 20 millions, et tout en
s’octroyant consciencieusement un titre qui pourrait porter 400.000 fr. !

Inutile d’en dire davantage, nous espérons pouvoir un jour nous expliquer plus longuement ; mais quant à nous autres anarchistes, M. Godin n’emporte pas notre estime dans sa tombe, car il a une tache qui n’est pas digne d’un socialiste pacificateur ; c’est d’avoir voté des félicitations à l’armée de Versailles qui venait d’assassiner 35.000 Parisiens défendant le droit et la justice. Et nous ne cesserons de le répéter, cet homme figure dans les annales des bandits qui siégeaient à Versailles pour maintenir l’ordre et le régime capitaliste actuel ; ordre qui permet au gros richard de sa sorte d’exploiter les travailleurs, et de les priver de travail quand ils osent revendiquer leurs intérêts contre tous les coquins qui les oppriment.

L’Idée ouvrière 5 février 1888