Onzième épisode. Lire l’ensemble des épisodes.

Fortuné pousse une pointe dans les Ardennes.

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

D’après un rapport de police, au mois de mars 1892, la Fédération socialiste ayant fait mettre à l’index le Père Peinard, Pouget, l’animateur du journal demande à Fortuné Henry de se rendre dans les Ardennes faire une tournée de conférences anarchistes.

« Henry se serait mis en route armé d’un revolver et d’un couteau-poignard, avec l’intention de s’en servir si J. B. Clément l’attaquait trop vivement ». 1

Le Père Peinard2 nous tient au courant de son périple :

Ardennes. Après s’être fait un peu de lard dans la brousse, pour se dérouiller, Fortuné va pousser une pointe dans les Ardennes.

Il y sera la semaine prochaine et il se promet de secouer chouettement les puces aux jean-foutre de la haute et aux fumistes qui endorment le populo pour y refaire son pognon.

Samedi, il sera à Saint Quentin et de là, il file dare dare sur Mézières.

Le 2 octobre 1892, Fortuné et Gustave Bouillard, dit le Grand Bouillard de Nouzon3, membre du groupe anarchiste les Sans Patrie, arrivent à la gare de Revin, où ils sont attendus par Emmanuel Delobbe, conseiller municipal, belge naturalisé depuis peu et qui a pris une part active lors de la grève chez Faure en 1890-1891. C’est la 3ème réunion où Bouillard accompagne Fortuné Henry.

Ils rencontre le brigadier de gendarmerie qui demande leurs noms mais Fortuné refuse de donner le sien.

Fortuné est hébergé dans le quartier de la Bouverie

Durant son séjour à Revin, Fortuné habite chez Cornet et Amélie Dromzée-Diseur, débitante au quartier de la Bouverie. Il porte une valise contenant des brochures anarchistes.

De grandes affiches rouges sont collées dans la ville : « Grande conférence publique et contradictoire, organisée par les anarchistes ardennais, avec le concours de Henry Fortuné, copain du Père Peinard. Programme : Ce que veulent les anarchistes ».

Le 4 octobre 1892, au matin le brigadier se rend chez Cornet pour connaître l’identité de Fortuné et savoir s’il était autorisé à apposer des affiches.

Cornet répond au brigadier que l’autorisation a été donnée par le maire à Bouillard.

Le brigadier fait savoir que le collage d’affiches est illicite, Fortuné lui répond : « Je ne reconnais aucune loi française et je collerai mes affiches, étant protégé par la loi du 29 juillet 1881 ». Prouvant qu’il ne manque ni de répartie, ni d’humour pour un anarchiste qui refuse les lois. Le brigadier soulevant cette contradiction, Fortuné rétorque : « Tout ce qui nous est favorable, nous l’invoquons ».4

Le brigadier se rend ensuite chez le maire, pour vérifier les propos de Cornet et de Fortuné. Celui-ci confirme avoir donné l’autorisation pour la réunion et le collage à Bouillard qui le 30 avril a déjà collé des affiches « Le Père Peinard au Populo ».

La salle du Théâtre se trouve au premier étage de la mairie.

Le soir la conférence publique et contradictoire à lieu à 8h du soir, salle du Théâtre de la mairie. Depuis Tortelier en 1888, c’est le second conférencier anarchiste à venir dans les Ardennes.

Amélie Dromzée-Diseur, la logeuse, accompagne Fortuné et le grand Bouillard à la réunion. Charles Blin, mouleur est nommé président.Il est également pensionnaire chez Amélie Dromzée-Diseur.

Vers 9 heures quarante, le commissaire spécial Valache, paie 15 centimes de droit d’entrée, puis se place dans la salle près de la porte d’entrée. Environ 120 personnes dont un tiers de femmes assistent à la réunion. Devant la scène se trouve le maire de la commune Arsène Dupont5, avec son agent de police et concierge de la mairie. On remarque aussi Clamart, ancien secrétaire de la grève chez Faure en 1890-1891, Milard, noyauteur renvoyé de l’usine Faure pour hostilité à l’employeur pendant la grève, plusieurs grévistes non réembauchés de l’usine Bichet-Miette et des membres du conseil municipal sont également présents.

Bouillard est assis à une table sur le palier du 1er étage, à l’entrée de la salle où il vend des brochures.

Quatre hommes sont au bureau dont Fortuné.

Au début de la conférence, F. Henry est assez modéré et s’en tient à des généralités dur l’anarchie mais peu à peu il en arrive à exhorter les auditeurs à brûler les usines et à mettre à mort les patrons.

A l’arrivée du commissaire, Fortuné engage vivement « les forçats des bagnes capitalistes à mettre en pratique les conseils et à suivre les exemples des vrais anarchistes en se se laissant plus berner par les gouvernements et les patrons, ni désarmer leur colère par leurs femmes ou leurs enfants timides, qui les empêchent souvent de se venger des gueuseries des capitalistes.

Surtout, mes frères et mes copains, quand vous avez un coup à faire, ayez grand soin de le faire seul, sans en dire un mot à personne, même à un copain dont vous seriez sûr, car vous pouvez avoir affaire à des mouchards qui nous montent le coup pour nous faire pincer. Estourbissez les bourgeois, sans rien dire ; comme çà lorsque vous serez appelés devant les juges d’instructions ou autres fripouilles enjuponnées, vous pourrez les envoyer chier, car ils ne trouveront personne pour vous faire condamner en témoignant contre vous. Je suis venu pour faire connaissance avec les bons copains des bagnes de Revin et faire une collecte pour les camarades des Ardennes victimes des bourgeois. Ce n’est qu’en nous connaissant et en nous entraidant que nous pourrons arriver au branlebas qui foutra toutes les canailles en bas. ».6Il parle ensuite d’un patron de Revin qui paye ses ouvriers en ayant à portée de sa main un revolver. « Si tout le monde s’entendait, on devrait brûler vifs les patrons qui agissent de la sorte, car celui-là est un sauvage ».

L’assistance applaudit frénétiquement.

C’est à ce moment que Clamart qui s’était placé en face de la scène, se détache du groupe et s’approche du commissaire spécial Valache en lui disant : « Qu’est-ce que tu fais là, sale mouchard ? ».

Valache répond : « Çà ne vous regarde pas, la réunion est publique pour tout le monde ».

Clamart lui rétorque : « Les mouchards ne sont pas du public, mais si tu as payé tu peux rester ».

Aussitôt, il confie à Fortuné : « Tais-toi, camarade, car il y a là un sale mouchard qui t’écoutes et ça pique la mouche ».

L’appariteur Malcotte passant près du commissaire spécial, celui-ci lui manifeste, à voix basse, son étonnement de la neutralité qu’il manifeste au moment où on l’insulte.

Alors, Marie Adène Baret, épouse Routa, dite Lahyne, journalière à Revin, l’approche et lui dit très haut : « Allons pas de mouchard ici, fous-moi le camp, ce n’est pas ta place ici ».

Valache répond encore que la réunion est publique et qu’il a payé sa place d’entrée. Mais à ce moment Bouillard le bouscule en le poussant du ventre et en disant : « Pourquoi m’empêches-tu d’entrer, sale mouchard, fous le camp ou je te casse la gueule ».

A ce moment là, Fortuné Henry crie depuis la scène : « Camarades, levons la séance en faisant une collecte pour les copains ».

Toute l’assistance crie : « Vive l’anarchie ! La police à l’eau !».

Le commissaire spécial Valache est menacé d’être jeté dans la Meuse près de ce pont.

Valache cherche à quitter la salle mais la porte est gardée par Bouillard. Celui-ci veut lui donne un coup de poing qu’il réussit à éviter, il force le passage et gagne l’escalier.

Il entend Marie Adène Baret qui crie: « Défoncez le mouchard, cassez-lui la gueule ! »

Toute la salle hurle à ce moment là, le commissaire est poursuivi dans l’escalier et jusque dans la rue. Là se croyant serré de très près par Bouillard, il s’arrête et crie : « Si tu fais un pas de plus vers moi, je te brûle la gueule avec mon revolver ». La menace fait son effet et il en profite pour s’éloigner.

En se retournant, il voit Clamart et Bouillard qui le montrent du poing, tandis que la foule crie : « Défoncez le mouchard, à l’eau ! » Il faut dire que la Meuse n’est pas très loin.

Le calme revenu, F. Henry, Bouillard, Amélie Dromzée-Diseur, Delobbe, Baudet, Borgniet et Charles Blin font les comptes à la table, près de la porte d’entrée.

Le 5 octobre 1892, Fortuné Henry fait une conférence à Nouzon. Le Père Peinard rend compte de l’événement : « Mercredi réunion épatante à Nouzon. A entendre les chefs possibilards7, ils n’allaient faire qu’une bouchée de ce petit là. Va te faire foutre !

Quand le copain a commencé par décrocher les timbales des ambitieux pour les foutre au diable, ils n’ont plus eu envie de jaser.

Fortuné a montré que rien n’est à attendre d’une révolution autoritaire, où le mouvement sera conduit par des gas socialos jusqu’au bout des ongles… mais étatistes.

Il a prouvé que les conceptions anarchistes sont seules en harmonie avec la nature humaine et que tout est à attendre d’une révolution économique faite dans cet esprit.

Les nouzonnais qui avaient radiné en nombre à la réunion, n’arrêtaient pas de faire marcher leurs battoirs. Ils ont montré que la confiance qu’ils ont eu dans les réformes est bougrement à la baisse, et qu’ils ne comptent que sur la chambardement général. »8

Le lendemain, Fortuné donne une conférence à Neufmanil, village industriel mais plus petit que Nouzon, il y a moins de monde.

Dès le 7 octobre 1892, par télégramme chiffré adressé à la Sûreté à Paris, le préfet informe que Fortuné visite les communes industrielles des arrondissements de Mézières et Rocroi et y fait des conférences au cours desquelles il développe « les théories anarchiques les plus violentes ».9

Sans plus attendre le préfet saisit le procureur de la république le 11 octobre, pour que des poursuites soient engagées contre Fortuné et les anarchistes de Revin. L’institution judiciaire fait diligence, puisque le procureur général de Nancy, dont dépend le parquet de Rocroi, demande de requérir des poursuites pour les violences et outrages au commissaire spécial Valache.

Aussitôt le Père Peinard commente l’événement : « Les quelques conférences que Fortuné a faites dans les Ardennes la semaine dernière viennent de foutre en rogne les marchands d’injustice de Rocroi et de Charleville.

Il paraît qu’on va le poursuivre pour la trifouillée d’excitations habituelles »10

Effectivement, la justice ne traîne pas, dès le 17 octobre, le préfet annonce à la Direction de la Sûreté que le parquet de Rocroi ouvre deux informations, l’une à l’encontre de Fortuné pour les propos qu’il a tenu et l’autre contre les auteurs des insultes et violences contre le commissaire spécial. Le jour même, le juge d’instruction de Rocroi commence ses investigations et demande des renseignements à la Sûreté générale. Le 19 octobre, il interroge les témoins. Les affaires ne traînent pas !

Le 20 octobre le procureur général de Nancy informe le garde des sceaux qu’il a « prié le magistrat instructeur d’en hâter, autant que possible, la solution »11. Le juge d’instruction est sous la pression du parquet !

Le procureur général de Dijon estime pour sa part qu’il n’y a pas lieu de poursuivre Fortuné Henry pour les propos qu’il a tenu dans cette ville le 31 août. Il estime qu’un procès donnerait un écho aux idées anarchistes et permettrait à Fortuné de se victimiser.

Il est bien le seul à avoir ce point de vue au sein de l’institution judiciaire, F. Henry entame dès lors un véritable marathon judiciaire.

Notes :

1 Note de la Préfecture de police de Paris du 20 octobre 1892. Archives départementales des Ardennes 3 U 2122

2 Le Père Peinard 25 septembre 1892.

3 Actuellement Nouzonville (Ardennes)

4Rapport du 8 octobre 1892. Archives nationales F7 15968

5 Un socialiste révolutionnaire très proche des anarchistes.

6 Rapport du 4 octobre 1892. Archives des Ardennes 3 U 2122.

7 La Fédération socialiste des Ardennes est rattaché au POSR de tendance alémaniste mais les anarchistes locaux la considère comme possibiliste (réformiste) depuis qu’ils l’ont quittée.

8 Le Père Peinard 9 octobre 1892

9 Télégramme 7 octobre 1892 Archives nationales F7 15968

10 Le Père Peinard 16 octobre 1892

11 Lettre du 20 octobre 1892 Archives nationales BB18 6461

Document :

Plan de la salle du Théâtre de la mairie de Revin. V marque les positions du commissaire Valache, B celle de Bouillard. 2 U 1078 Archives départementales de Meurthe et Moselle. Cliquer sur le plan pour l’agrandir.

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