Guise (Aisne). — Vieux travailleurs, c’est encore à vous que je m’adresse. Il faut que la lumière dessille vos yeux, il ne faut pas que vous ressembliez à ces idoles qui avaient des oreilles pour ne pas entendre.
Or, sachez-le, l’ex-Versaillais Godin, républicain genre Wilson, Limouzin et Cie, socialiste jusqu’à la bourse a promis non seulement d’éteindre le paupérisme, mais encore de nous enrichir en quelques années. Et nous, braves gens, braves bêtes, nous, traîne-fardeaux, porte-misères, nous, avons cru aux paroles mielleuses, aux billevesées, aux calinotades* dictées par Bernardot, débitées par un vieillard qu’ont subjugué deux femmes. Naïfs imbéciles nous applaudissions aux paroles de quelques sinistres farceurs.
Nous nous sommes retrouvés Gros-Jean comme devant. Nous faisons jaillir les millions et notre activité ne peut satisfaire les Mélidès** du Conseil de gérance. Nous sommes environnés de propres à rien, — les uns ne pouvant avaler un sabre veulent se battre en duel — et ces messieurs pour se reposer non du travail de l’usine, mais des heures passées dans la fainéantise, se retrouvent le soir devant un tapis vert.
Pendant que nous cherchons à oublier notre misère et nos peines, l’or que nous gagnons roule sur une table, les conseillers jouent le biribi et le lansquenet. Après une nuit d’insomnie, la face bleuie, les lèvres violacées, l’œil hébété, ils nous menacent de l’amende, ils veulent nous retirer notre pain. Quand donc finira un tel état de choses ; sommes-nous donc obligés d’entretenir sept ou huit parasites ? sommes-nous forcés d’emplir le porte-monnaie et la bedaine des commensaux de là
porcherie qui siège au Familistère le mardi et le vendredi ?

L’Idée ouvrière 10 décembre 1887

*niaiseries, fadaises, bêtises

**Prestidigitateur grec