Les anarchistes à Guise

Avant de se faire entendre à Saint-Quentin, Louise Michel et ses camarades avaient fait, samedi, à Guise, une espèce de répétition générale.

Notre correspondant nous adresse les notes suivantes sur cette conférence, qui diffère peu, comme on le verra, de celle dimanche :

Samedi dernier, une grande foule composée d’hommes et de femmes est accourue pour voir et entendre Mlle Louise Michel, à 8 h. du soir, dans la cour de l’ancienne boulangerie Toussaint, rue de Landrecies.

Cette citoyenne était accompagnée des compagnons Viard, ex-ministre des subsistances pendant la Commune, Tortelier, ouvrier menuisier et Bal, ouvrier ciseleur.

Après quelques paroles de présentation prononcées par M. Viard, on écoute la grande citoyenne. D’une voix claire, elle démontre que la situation du travailleur est restée la même depuis 100 ans que s’est accomplie la grande Révolution, elle explique que cette Révolution a fait disparaître un petit nombre de privilégiés, pour faire place à un nombre un peu plus grand de princes de la finance qui tiennent encore le peuple sous le joug, qui font des lois pour protéger le riche contre le pauvre, que ce n’est pas par le bulletin de vote, ni par la révision de la constitution politique, préconisée par nos gouvernants, que cet état de choses s’améliorera, que pour arriver à une solution, il ne faut ni gouvernants, ni lois, mais la révision de la constitution sociale, car le peuple qui produit tout et n’a pas son nécessaire, a droit à la part du bonheur social auquel il aspire.

Le compagnon Tortelier succède à Mlle Michel. Il conseille au peuple de s’instruire et de se tenir prêt, car la révolution éclatera prochainement; il dit que les grèves, occasionnées par la concurrence que se font les ouvriers sur le marché du travail et la baisse des salaires en sont le précurseur; il dit que le génie industriel et les capitalistes n’ont pas de patrie; que ces derniers s’emparent des progrès de la science et des inventions pour s’enrichir, que les machines font un tort considérable aux travailleurs, en ce qu’elles ne servent qu’à les supprimer et à enrichir les patrons, que nos députés n’y peuvent rien, que Boulanger avec son système de révision n’y pourra davantage.

Les élections approchent, bientôt vous verrez sur ces planches dos candidats venir vous offrir toute espèce de guérison sociale et mentir comme des arracheurs de dents. Voter pour eux, c’est les rendre nos maîtres et comme le disait le spirituel La Fontaine : Notre ennemi, c’est notre maître.

Le citoyen Bal se dit heureux de retrouver à Guise ses anciens compagnons d’atelier, et il regrette que Godin soit mort pour pouvoir en dire tout ce qu’il en pense. Il déclare que ce député versaillais voulait l’association des capitalistes et des travailleurs, mais que son bagne donne un triste exemple de cette association. Lui, Bal, a travaillé pendant treize mois, il n’a pas touché la moindre part de bénéfice, tandis que de nouveaux venus, bombardés directeurs, ont obtenu en deux ans plus qu’il n’en faut pour vivre en rentiers. C’est pour récompenser, dit-on, le mérite, et, grâce à ce mérite sans preuve, on voit ces messieurs passer leur temps à fumer la pipe et à se promener dans les ateliers avec leurs mains derrière le dos.

L’orateur rappelle aussi comment on entend la liberté au Familistère dont on les a expulsés, lui et ses amis, pour avoir exprimé en public leurs opinions politique.

Mlle Louise Michel se lève de nouveau.

Comme j’aperçois beaucoup de femmes, dit-elle, c’est pour elles que je vais parler. Elle déclare que les femmes ont les mêmes droits à la vie sociale que les hommes, que la société a agi en marâtre à leur égard en les contraignant à cet état d’infériorité qu’elles ne méritent pas, car n’ont-elles pas un cœur comme l’homme?

C’est l’inégalité dans la condition de la femme qui rend dissimulée celle-ci dans la plupart de ses actions.

Il faut qu’elle soit comme l’homme, libre de travailler pour élever sa famille; que celui-ci ne puisse se prévaloir de lui gagner sa vie.

Le compagnon Bal reprend la parole pour remercier l’auditoire; et la foule s’écoule sans incidents. A la sortie, on distribue gratuitement L’Idée ouvrière, journal dans lequel ou lit que le familistère est une blague inventée par un Godin qui doit sa fortune, comme bien d’autres, à des milliers de travailleurs, et le citoyen Druard fait une quête en faveur des prisonniers grévistes.

La conférence a duré 2 heures 1|2.

Journal de la ville de Saint-Quentin 12 octobre 1888