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Catineau tenant un révolver (extrait d’une photo de groupe de Dijon les Résolus de 1892)

COUR D’ASSISES DE L’AUBE

(De notre envoyé spécial)

Un intéressant procès commence aujourd’hui devant la Cour d’assises de l’Aube.

Quatre individus, nommés Massoubre, Briens, Catineau et Mauduit, ont à répondre devant le jury des crimes de fabrication et émission de fausse monnaie, de tentative d’assassinat et d’évasion.

Ce sont, de plus, au dire de l’accusation, des anarchistes redoutables.

Voici sommairement quels sont les faits quoi leur sont reprochés

Faux Monnayeurs

Dans le courant de l’année une quantité considérable de fausses pièces de monnaie de 5 francs. 2 francs et 1 franc, frappées à l’effigie de Napoléon III, étaient mises en circulation dans le département de l’Aube.

Les hôteliers, les cultivateurs et les commerçants auxquels on les passait s’émurent et portèrent plainte au Parquet de Bar-sur-Seine. Une instruction fut commencée.

Elle apprit qu’il existait dans la région une redoutable association de malfaiteurs auxquels devait être attribuée l’émission de ces fausses pièces.

Ceux-ci opéraient avec un art véritable. Leur centre de fabrication était tantôt Paris, tantôt Dijon, selon qu’ils étaient pourchassés d’un côté ou de l’autre.

Après d’actives recherches la police parvint à découvrir leur retraite et à les mettre en état d’arrestation.

Une Bande d’Anarchistes

Lorsqu’ils furent aux mains de la Justice Massoubre, Briens, Catineau et Mauduit, avouèrent cyniquement leur culpabilité.

Si nous avons fabriqué de la fausse monnaie, déclarèrent-ils. c’est que noms estimons que chacun doit ici-bas posséder et jouir. Nous sommes des anarchistes! C’est pourquoi nous voulons avoir comme les autres notre part de satisfactions. Massoubre et ses complices étaient, en effet, l’enquête le révéla, affiliés à l’Internationale et en rapport avec des anarchistes militants.

On les tint donc plus étroitement en observation et une surveillance constante fut exercée sur eux.

Ces hardis malfaiteurs faillirent cependant la tromper.

Ils formèrent le projet de s’évader et peu s’en fallut qu’ils ne missent à exécution leur hardi dessein.

Tentative d’évasion

Détenus dans le même dortoir ils avaient remarqué que le gardien Varlet, concierge de la prison, portait constamment sur lui les clefs de la maison centrale.

Ils résolurent d’assassiner le malheureux employé et de s’emparer de son trousseau.

Ils pourraient, grâce à ce moyen, gagner facilement la campagne et peut-être s’assurer l’impunité.

Un soir que Varlet, ignorant du complot tramé contre sa vie, achevait sa ronde de nuit, les quatre prisonniers se jetèrent sur lui et le bâillonnèrent, puis, abandonnant leurs projets homicides, ils se contentèrent de le terrasser et de la traîner à terre jusqu’au centre d’une cellule où ils l’enfermèrent.

Munis des clefs les quatre bandits grimpèrent sur les toits et, au risque de se casser le cou, ils se suspendirent aux fils télégraphiques, se livrant à une gymnastique désordonnée pour gagner les poteaux et descendre en toute sécurité.

Heureusement Varlet avait pu retirer le bandeau qui étreignait sa gorge et crier au secours.

Le gardien chef et ses subalternes entendant ses appels accoururent.

Massoubre et ses complices étaient toujours en équilibre sur les fils télégraphiques, faisant des efforts impuissants pour descendre.

Rendez-vous, leur cria le gardien chef.

Puis, n’obtenant pas de réponse, il tira sur eux six coups de revolver.

Le péril était grand.

Comprenant qu’il était inutile de lutter et que leur tentative avait piteusement échouée, Massoubre et ses co-détenus se rendirent.

A partir de ce jour on ne les perdit plus de vue.

Ils furent, enfermés dans de double cellule et, grâce il ces précautions, ils n’ont pu renouveler leur équipée.

L’attitude des accusés

Que sont exactement ces quatre accusés ? Les débats nous le révéleront peut-être.

En tout cas ils ont conservé pendant tout le temps qu’a duré l’instruction une attitude arrogante.

Ils sont allés jusqu’à proférer des menaces de mort non seulement contre les membres du Parquet, mais aussi contre la Cour et le Jury, disant qu’ils avaient des amis dévoués et que ceux-ci sauraient faire sauter le Palais de Justice le jour de leur comparution aux assises.

Bien qu’on soit à peu prés fixé sur le compte de Massoubre, Catineau et Mauduit, on a encore des doutes sur l’identité de Briens, quelles que soient les recherches auxquelles la Justice s’est livrée.

Ici se place une anecdote assez curieuse qui mérite d’être contée.

Après de laborieuses recherches, le Parquet était arrivé à découvrir dans une maison centrale une femme Briens, que l’on croyait être la sœur de l’accusé.

On fit extraire cette femme de la prison où elle était détenue afin de la mettre en présence de Briens.

Cette confrontation amènerait, pensait-on, un résultat.

Elle eut lien dans les couloirs du Palais de Justice de Bar-sur-Seine.

La fille Briens fut placée non loin du cabinet du juge d’instruction, sur le parcours que devait suivre le faux monnayeur anarchiste.

Lorsque la femme Briens aperçut ce dernier, instinctivement elle s’avança vers lui, lui disant Tiens ! Paul, mon frère, tu es donc détenu comme moi ?

Briens ne perdant pas un seul instant son assurance et comme s’il se fut douté du piège qu’on lui tendait, contempla cette femme avec indifférence, puis continuant sa route :

Madame, lui jeta-t-il froidement, je ne vous connais pas.

On est persuadé cependant qu’il n’était pas sincère et jouait la comédie.

Les Débats

Les débats seront présidés par M. le conseiller Golliet. M. le procureur Marvillers soutiendra l’accusation.

Les accusés seront défendus par MM. Henri Robert, Eugène Crémieux, Cresson et Sohez

Le Petit Parisien 13 février 1894

(De notre envoyé spécial)

Troyes, 13 février.

L’audience a commencé à onze heures précises.

La nouvelle de l’attentat commis à Paris à l’hôtel Terminus était connue depuis la première heure, aussi des mesures d’ordre tout à fait inusitées avaient-elles été prises.

Les couloirs et les abords du Palais de Justice étaient gardés par la troupe. Les grilles avaient été fermées et il était impossible aux curieux d’arriver jusqu’à la salle d’audience.

Les Accusés

Donnons une physionomie des accusés, tous gaillards décidés, et par cela même plus dangereux.

Catineau a le type du nihiliste russe, les cheveux sont rejetés en arrière, et sa barbe châtain est longue et abondante. Il porte des lunettes derrière lesquelles se meuvent de petits yeux vifs et fort intelligents.

Catineau n’est pas le premier venu, il y à quatre ans il se présenta à Dijon aux élections législatives comme socialiste révolutionnaire, et obtint quatre mille voix. Depuis il s’est dévoué, puisque nous le trouvons aujourd’hui sur les bancs de la Cour d’assises.

Massoubre a une tête moins caractéristique; il est cependant l’homme d’action de la bande. C’est lui qui organisa la tentative d’évasion et resta perché sur les fils du télégraphe. Son regard est perçant, son nez busqué; il parle peu, mais pense beaucoup.

Briens est aussi un individu très énergique; il laisse ignorer son identité.

Briens se nommerait en réalité Bernard, mais on n’est pas fixé d’une manière positive à cet égard.

Mauduit, qui appartient à une honorable famille, a une tête étrange. Il porte de longs cheveux frisés et une barbe noire abondante: sa profession est sculpteur sur bois, il est aussi poète, et versifie à ses moments perdus. Tous ces accusés ont des idées révolutionnaires avancées; ils sont partisans, comme Ravachol, Vaillant, Léauthier et autres, de la propagande par le fait.

A côté d’eux est un cinquième accusé: de celui là nous n’avons pas parlé, car il n’est, somme toute, qu’un comparse dans l’affaire. 11 se nomme Soudan: il était détenu comme ses co-accusés et leur a seulement prêté main-forte pour la tentative d’évasion.

L’interrogatoire

M. le président Grolliet procède à l’interrogatoire des accusés; il ne s’occupe que des faits ayant trait à la fabrication de la fausse monnaie. Cette première partie des débats n’offre qu’un intérêt secondaire les accusés nient. A les en croire, les fausses pièces trouvées en leur possession leur auraient été mises dans la poche. Nous arrivons à la tentative d’évasion.

M. le Président Grolliet interroge Catineau sur ses antécédents.

Celui-ci proteste contre les renseignements de police qui figurent sur son compte au dossier. Il prétend être bon père, bon mari et bon ouvrier.

Catineau reconnaît avoir formé le projet de s’évader avec ses complices. Il ne veut pas. cependant, reconnaître qu’il ait été décidé de violenter le gardien Varlet, détenteur des clefs de la prison de Troyes.

C’est ici qu’apparaît la complicité de Soudan. Celui-ci se cacha sous une table le jour de la tentative pour intervenir au passage du surveillant ; il était muni de fausses clefs fabriquées par la bande. Quand Varlet passa, Catineau et Soudan lui lancèrent un drap sur la tête et le maintinrent dans l’impossibilité non seulement de se mouvoir, mais aussi de crier.

Catineau lit, à ce moment. un long papier qu’il a préparé pendant sa détention.

Dans ce factum, il se défend d’être un politicien ; il est, dit-il, comme tous ceux qui souffrent, révolté contre les injustices de la société. Il déplore que des hommes possèdent des fortunes considérables alors que d’autres meurent de faim. Voilà pourquoi il est anarchiste.

Chacun des autres accusés est ensuite interrogé sur les mêmes faits.

Les anarchistes Massoubre et Briens

Massoubre n’a pas de bons antécédents c’est, toutefois. un homme courageux: il a opéré plusieurs sauvetages au péril de sa vie; Il est habile ouvrier mais, anarchiste, il a commis plusieurs actes d’indélicatesse.

Quand Massoubre est arrivé en prison de Troyes. il avait une cachette dans ses souliers et dans cette cachette préparée à dessein par son cordonnier, était une lime. Cela démontre d’une façon absolue, qu’il avait déjà l’Intention de s’évader.

C’est Massoubre, ouvrier serrurier de son état qui a fabriqué les fausses clefs et les crochets adaptés aux cordes. Il prétend avoir empêché ses Camarades de violenter le gardien Varlet, disant que c’était inutile.

M. le Président. Vous étiez cependant parmi les quatre détenus qui ont assailli le malheureux employé ?

L’accusé raconte alors en détail la tentative d’évasion, tentative qui avorta, noua l’avons dit hier. Il accuse un prisonnier du nom de Pernot, dont le témoignage est des plus suspects. d’avoir fait à leur sujet une déclaration mensongère.

Le président réinterroge Briens. Qoique les antécédents qui se rapportent à lui soient favorables, il ne veut pas être Briens.

Je dirai qui je suis quand ce sera utile.

M. le Président. Faites attention, Il sera peut-être trop tard.

L’Accusé. Tant pis !

Briens reconnaît volontiers avoir tenté de s’évader.

C’était bien naturel, ajoute-t-il. Quand on est enfermé on a toujours le désir de s’en aller.

Il n’a pas touché au gardien et ne saurait dire par qui Varlet a été terrassé, car il faisait noir.

Il estime qu’on n’est point sur la terre pour souffrir, et qu’il est inhumain de retenir des malheureux en prison pour avoir fabriqué de fausses pièces.

N’est-on pas obligé de vivre ? S’écrie-t-il ; puisqu’on nous refuse du travail. Il faut bien que nous trouvions d’autres moyens pour assurer notre existence.

Le comparse Soudan reconnaît sa part de responsabilité tout en l’atténuant. Il accuse le prisonnier Pernot, qui a bénéficié d’une ordonnance de non lieu, d’être le vrai coupable.

Les témoins

Oh entend ensuite les témoins. Les premiers entendus sont ceux auxquels on a écoulé la fausse monnaie. Rien d’intéressant dans leurs dépositions.

Un témoin, nommé Langlumet, vient déclarer qu’il a connu Briens, tout jeune et qu’il était à cette époque un bon sujet.

Briens dit ne pas connaître et n’avoir jamais vu Langlumet.

On entend ensuite les dépositions des autres témoins, qui n’offrent que peu d’intérêt. Puis le procureur de la République Marvillet prononce son réquisitoire.

Mes Cresson, Jolly, Eugène Crémieu, Henri Robert, du barreau de Paris, et Magnin, du barreau de Troyes, présentent la défense.

Nous ferons connaître le verdict.

Le Petit Parisien 14 février 1894

ANARCHIST FAUX MONNAYEURS
Cours d’assises de l’Aube
Troyes, 14 février.
Il était près de quatre heures et demie lorsque la cour a rendu, ce matin, son arrêt.
Le jury ayant déclaré coupables les cinq accusés, avec admission de circonstances atténuantes pour Massoubre, Mauduit et Soudant, la cour a prononcé les condamnations suivantes : Catineau et Briens, travaux forcés à perpétuité, 100 fr. d’amende pour fausse monnaie et six mois de prison pour tentative d’évasion; Massoubre, dix ans de travaux forcés, 100 fr. d’amende pour fausse monnaie et six mois de prison pour tentative d’évasion; Mauduit, cinq ans de réclusion et 100 fr. d’amende pour fausse monnaie ; Soudant, quatre mois de prison pour tentative d’évasion.
Les accusés crient :
— Vive l’anarchie ! Vive la révolution sociale !
Pour Catineau, Briens et Massoubre, les peines les plus faibles se confondent avec les peines les plus fortes.

Le Petit Journal 15 février 1894