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Photo de groupe à Dijon: Fortuné et les Résolus

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Le 31 août, Fortuné vient à Dijon accompagné de son frère Emile, on les retrouve avec Durey  sur une photo aux côtés des membres du groupe anarchiste Les Résolus. Au centre est déployé un drapeau noir sur lequel sont inscrits d’un côté, en lettres rouges ces mots : « Ni Dieu, ni Maître. Vivre en travaillant. Mourir en combattant. A bas les Frontières1 » et de l’autre « Les Résolus ». De chaque côté du groupe, deux tableaux portant comme inscription, celui de gauche : « Dégâts causés par la bourgeoisie dijonnaise le 9 avril 1892 » ; celui de droite : « Ni Dieu ni Maître. La propriété c’est le vol. A bas les frontières »2.

Photo du groupe les Résolus. Fortuné Henry porte le n°6. Cliquer sur la photo pour l’agrandir.

Un vingtaine de personnes posent sur la photo : les compagnons Monod (tenant la pancarte sur la droite), Catineau braquant un revolver, Manière, Gaillard (lisant La Révolte), Rousset, Mertz, Poncelet, Lanquetin, Durey, Dessolin (lisant le Père Peinard) ; les deux fils Monod, Fortuné Henry, Emile Henry, la femme Catineau (tenant le drapeau noir) et les compagnes Monod et Massoubre ainsi que deux enfants et trois autres compagnons dont l’identité n’est pas connue3.

Que se passe-t-il le 9 avril 1892 à Dijon qui vaille cette évocation des Résolus ?

Une véritable émeute qui faillit mal tourner, en défaveur des anarchistes.

Ce jour-là est annoncé une conférence organisée par le groupe Les Résolus et des compagnons de Saint-Aubin (Jura) à la salle de Flore. Les femmes sont admises gratuitement mais les hommes doivent payer 25 centimes l’entrée. Les chiffres varient sur le nombre de personnes assistant à la conférence : environ 1.200 personnes selon un quotidien régional4 et 500 personnes pour le XIXème Siècle5. Le sujet traité doit être « la lutte du 1er mai, les motifs des explosions à Paris ». Les candidats conservateurs et « opportunistes » aux élections législatives du 10 avril sont invités, la salle est emplie d’hommes de tous les partis.

Rodach, l’orateur, de son vrai nom Raoul Girard, âgé de 19 ans est un ancien étudiant en pharmacie. Il exerce la profession de garçon de laboratoire. Du 17 septembre 1889 au 17 novembre 1891 il occupe un emploi à la Pharmacie centrale, 7 rue de Jouy à Paris où travaille également Fortuné Henry d’octobre 1885 au 12 décembre 18896.

Raoul Rodach, après avoir fait une série de conférences en Normandie, est en tournée dans le Nord-Est de la France. Arrivé à Troyes, il n’a pu y donner la conférence annoncée, faute de trouver une salle pour la faire. Il est alors parti pour Chaumont et doit arriver vendredi soir le 8 avril à Dijon pour organiser une conférence à la salle de Flore. Mais à l’heure dite, Rodach n’est pas là et les anarchistes dijonnais, inquiets de ce retard, télégraphient à Chaumont pour en connaître le motif. Massoubre de Dijon reçoit une dépêche de Chaumont, lui annonçant que Rodach est arrêté 7. Or il n’en est rien, puisque lundi 11 avril Rodach tient une autre réunion à la salle de la Gaieté, en compagnie de Louis Maury sur Les religions, le patriotisme et les préjugés ainsi que sur La société future. La déclaration effectuée en Préfecture de Chaumont8 le 8 avril 1892, pour les deux réunions du 9 et du 11 avril semble montrer qu’au dernier moment Rodach a changé son programme, sans en prévenir les compagnons de Dijon puisqu’il doit intervenir le même jour en deux endroits différents.

Qui inventa le prétexte de l’arrestation : Rodach, ou les anarchistes de Dijon pour justifier l’absence du conférencier ?

Le groupe Les Résolus décide de maintenir la conférence annoncée et qu’un compagnon de Dijon prendra la parole à la place de Rodach.

A 21h15, le public réclame l’ouverture de la séance. Catineau et Monod, deux anarchistes du groupe les Résolus essayent de calmer l’assistance qui finit par s’impatienter et réclame Raoul Rodach.

L’adjoint au maire intervient pour dire que la salle ayant été réservée pour Rodach, tous les assistants ont le droit de réclamer le prix de leur entrée.

Le public réclame Rodach ou les « cinq sous » mais la caisse a disparu. Des rixes se produisent et le commissaire central de police dissout la réunion.

Le public évacue la salle mais se dirige vers le domicile de Monod et brise la devanture de son magasin. La police et la gendarmerie doivent disperser les manifestants. Monod se serait enfui, un anarchiste a la barbe quasi arrachée, un autre compagnon est roué de coups9, Catineau, Manière et Hinaud doivent se réfugier au commissariat. Un comble !

Le 30 août 1892, le préfet de la Côte d’Or reçoit un courrier des anarchistes Victor Bardot et Gustave Mangin l’informant qu’ils organisent une réunion publique et contradictoire le 31 août, salle de la Renaissance, rue James Demontry à Dijon. Il sera traité de la crise économique, ses causes et ses conséquences, le droit à l’existence et la solution par le citoyen Fortuné Henry10.

La réunion attire 150 personnes, une entrée de 20 centimes est perçue à la porte, les femmes ne payent pas.

Un jeune anarchiste essaye de former le bureau exigé par la loi mais personne ne veut accepter cette responsabilité. Le nom de Manière est mis en avant, celui-ci répond : « Je ne veux pas servir de paillasson et j’emmerde l’autorité »11.

Fortuné parle contre la propriété individuelle, le machinisme, l’autorité. « Le progrès, la civilisation, tuent l’homme, il faut que la société actuelle soit transformée en société libertaire ». Il est l’ennemi du suffrage universel : « Ceux qui votent n’ont plus le droit de se révolter puisqu’ils se donnent des maîtres avec le bulletin de vote ». Il termine en disant qu’ « il faut détruire tous les policiers, les chefs d’armées permanentes, les magistrats et les patrons : « C’est de la vermine dont il faut se débarrasser comme on se débarrasse des punaises qui vous dévorent la nuit. Lorsqu’il n’y aura plus de punaises dans la société, nous serons tranquilles ; il ne faut plus attendre, nous devons pousser tous les jours à la roue, pousser à la Révolution. C’est l’expropriation complète de la propriété individuelle qu’il nous faut ».

La réunion se termine à 22h30 dans le plus grand calme.

Le procureur général décide de ne pas engager de poursuites à l’encontre de Fortuné à la suite de cette réunion : « Il importe tout d’abord d’observer que les énumérations du nommé Fortuné ont eu très petit nombre d’auditeurs et sont restées à peu près ignorées du public. Les déférer à la juridiction répressive aboutirait à leur donner un retentissement qu’elles n’ont pas eu.

D’autre part, le parti anarchiste de Dijon dont l’existence pouvait naguère présenter quelques dangers, est aujourd’hui complètement désorganisé. La preuve en est surabondamment fournie par le pitoyable échec de la conférence du 31 août et par l’indifférence avec laquelle elle a été écoutée.
A l’heure actuelle des poursuites n’augmenteraient pas le discrédit dans lequel sont tombées les théories anarchistes; au contraire elles risqueraient d’avoir pour effet de mettre en relief l’un des apôtres de ces odieux sophismes en leur permettant de se faire un piédestal de la condamnation à venir.

Enfin surtout, il n’est pas possible d’affirmer que cette condamnation serait prononcée bien que le jury de la Côte d’Or soit d’une grande fermeté. Si comme il est permis de le redouter un acquittement intervenait, il aurait pour résultat immédiat de donner une vie nouvelle au parti anarchiste, désormais assuré de l’impunité dans sa propagande »12.

A Bourges, l’instruction ouverte contre Fortuné est terminée à la fin du mois de septembre et il sera appelé devant les assises à la session qui s ‘ouvrira le 15 octobre. Fortuné est venu à Bourges pour se conformer à la citation que lui a adressée le juge d’instruction mais il refuse de répondre à ses questions : « Je suis venu, parce que vous disposez de la force et que toute résistance de ma part eût été inutile, mais je ne vous reconnais aucun mandat pour m’interroger. Je comparaîtrai devant la cour d’assises et là, soyez en sûr, je me défendrai 13».

Au lieu de rentrer sur Paris, Fortuné décide de faire « un peu de lard dans la brousse, pour se dérouiller 14Il a poussé une ballade jusqu’à un petit patelin du Jura, à Saint-Aubin15, ousqu’on se croirait dans la lune. C’est la pleine cambrousse, loin des chemins de fer et des sergots.

A premier abord, on croirait tomber dans un patelin farci de gourdes qui ignorent tout, – mais, foutre, faut en rabattre. Il y a là une floppée de bons bougres qui n’attendent que le moment du chambardement pour marcher dare-dare.

Donc, après bien des emmerdements pour avoir une salle, le copain Fortuné n’en trouvant pas, a fait sa réunion dans la grange d’un bon bougre.

Il a expliqué ce que serait l’agriculture après la Révolution. Il a jasé sur Ravachol et ses dynamitades. Et foutre, les bons campluchards gobaient ses paroles, et s’en pourléchaient les badingoinces, kif-kif si c’eut été du petit lait.

Ils ont applaudi, nom de dieu, à s’en démantibuler les battoirs !

Le ratichon de l’endroit, qui est un gros richard et un sale plein de merde, a eu aussi sa part d’engueulades.

Le tout s’est terminé chouettement, – et pour qu’il en reste quèque chose, les bons bougres de pétrousquins ont formé un groupe qui promet de se montrer bath aux pommes ».

Notes :

1Lettre du commissaire spécial de Dijon du 29 janvier 1894. AD de Côte d’Or 2 U 1519

2Photo issue du dossier Archives de la Côte d’Or 2 U 1519

3Archives de la Côte d’Or 2 U 1518 et 2 U 1519

4Il s’agit sans doute du Progrès dont un article a été retrouvé lors d’une perquisition effectuée le 29 juin 1894, chez Victor Gaillard un anarchiste de Dijon, accusé d’association de malfaiteurs. Ce journal confondit Rodach avec Emile Henry bien que ces deux militants anarchistes n’aient rien à voir. Archives de Côte d’Or 2 U 1518

5XIXème Siècle 11 avril 1892

6Archives des Ardennes 3 U 2122

7Le Petit Dijonnais 11 avril 1892. Archives de la Haute Marne 88 M 4

8Lettre au préfet du 8 avril 1892. Archives de la Haute Marne 88 M 4

9La Croix 12 avril 1892

1020 M 1204 Archives départementales de la Côte d’Or

11Rapport du commissaire de police du 1er septembre 1892. BB 18 6461 Archives nationales

12Lettre du procureur général du 20 octobre 1892. BB 18 6461 Archives nationales

13Le Temps 21 septembre 1892

14 Le Père Peinard 25 septembre 1892

15 En mars 1892 les anarchistes de Dijon et de Saint-Aubin avaient publié ensemble un manifeste. 2 U 1519 Archives départementales de la Côte d’Or.

Documents :

Liste des Résolus figurant sur la photo de groupe. Fortuné Henry porte le n° 6 et Emile Henry probablement le n°10. Document AD de Côte d’Or 2 U 1519

Document AD de Côte d’Or 2 U 1519

Cette lettre du commissaire central de Dijon décrit l’incroyable parcours d’une photo depuis le mobilier déposé dans la rue le 21 août 1893 par un huissier, jusqu’au dossier judiciaire de Monod. Cela explique le mauvais état de la photo du groupe les Résolus.
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