Jules Ferry. Document Wikipédia

Hier a comparu devant la huitième chambre de police correctionnelle, présidée par M. Bagnéris, le jeune Curien qui, au mois de novembre dernier, est allé au ministère de l’instruction publique dans l’intention, paraît-il, de frapper le président du conseil.
Curien est poursuivi sous les inculpations de violences et voies de fait sur un huissier de service au ministère de l’instruction publique et de violences envers des agents de la force publique.

L’inculpé Paul-Marie Curien est âgé de dix-sept ans. Il a une physionomie intelligente. Ses longs cheveux blonds retombent jusque sur le col de son paletot noir.
Le prévenu déclare se nommer Paul-Marie Curien et être âgé de 17 ans.
Le président. Dans le courant de novembre dernier, vous êtes venu à Paris. Vous vous êtes présenté au ministère de l’instruction publique et avez demandé à parler au ministre. On vous a fait attendre.
Le prévenu (en ricanant). — Oh ! oui, au moins une heure et demie !
Le président. — Vous êtes sorti, puis êtes revenu et vous vous êtes conduit de telle façon qu’on a été obligé de vous expulser. Vous avez résisté. A un certain moment; vous avez tiré un revolver de votre poche et en avez appliqué le canon sur la poitrine de l’huissier.
Le prévenu, — Oh ! une fois seulement.
Le président. — Lorsque les agents sont venus vous arrêter, vous les avez outragés?
Le prévenu sourit sans répondre
On entend ensuite les témoins.
Silvestre, huissier du cabinet M. Jules Ferry.- Le vendredi 16 novembre un jeune homme s’est présenté au ministère et a demandé à parler à M. Ferry. Il faut, lui a ai-je dit, pour obtenir une audience de M. le ministre une lettre d’introduction. Alors, il a prétendu être délégué par un groupe
d’ouvriers et a voulu à tout prix voir M. Ferry. Mais M. le ministre n’est pas là, ai-je ajouté. »
Curien (vivement).— Il était là !
Le témoin. — Après trois quarts d’heure d’attente, il a été introduit dans le cabinet de M. le secrétaire particulier qui, à sa sortie, nous a avertis de ne pas avoir à laisser entrer le jeune homme qui réclamait une audience de M. Ferry.
Une demi-heure après, le jeune homme est revenu. Il est entré brusquement, déclarant à nouveau vouloir parler à M. Ferry.
« Allez-vous-en, lui ai-je dit, allez-vous-en.
— Je ne m’en irai pas, répliqua-t-il, je ne m’en irai pas. Je ne veux pas ! » Je lui ai mis la main sur l’épaule en l’invitant à s’en aller. Il a alors tiré un revolver de sa poche et m’en a appliqué le canon sur la poitrine.
« Je veux tuer Ferry, criait-il, je suis venu pour cela !» Une lutte s’est alors engagée entre lui et moi. Je l’ai poussé dans un cabinet voisin, où on est accouru à mon aide.
Curien a alors été maîtrisé. On l’a fouillé. Il a déclaré, qu’il était anarchiste et est revenu plusieurs fois sur cette déclaration.
Curien. — Oui, et tous les huissiers étaient là après moi.
Le président. — Le pistolet était-il chargé ‘?
Curien, vivement. — Mais oui, il était chargé.
Moreau, 56 ans, huissier du cabinet du ministère, est ensuite entendu et fait une déposition à peu près semblable à celle de Silvestre :
Le témoin. — Le jeune homme demandait à entrer avec insistance. Quand M. le secrétaire est arrivé, je lui ai dit qu’un individu mal mis demandait une audience à M. Ferry.
Curien. — Mal mis ! Il aurait fallu peut-être avoir un habit à queue de morue ?
Leroy, 36 ans, secrétaire particulier du président du conseil, s’exprime ainsi :
J’ai reçu Curien dans mon cabinet. Il m’a dit être délégué d’un groupe socialiste et vouloir parler à M. le ministre. Je lui ai fait observer qu’il fallait une lettre d’audience.
Je l’ai engagé à se retirer : « Puisqu’on ne veut pas recevoir les ouvriers, nous saurons bien employer la dynamite ! a-t-il dit. » Je l’ai reconduit jusqu’à la porte de mon cabinet.
Curien, avec violence. — Donc, il résulte que je n’ai pas été mis à la porte du ministère, comme l’ont dit les huissiers !
Les agents Rambaud et Cheptel racontent qu’en conduisant Curien au poste, celui-ci les a outragés. Il criait : « A bas la police! »
Curien. — Je nie avoir crié : « A bas la police ! »
Me Henri Bonnet présente la défense du prévenu. Il ne fait pas de bien grands efforts d’imagination.
Après quelques minutes de délibération, le tribunal prononce son jugement, aux termes duquel des circonstances atténuantes sont accordées au prévenu « à cause de sa jeunesse et des excitations dont il a subi l’influence ». L’inculpé est condamné à trois mois de prison.
Tout aussitôt, Curien s’écrie : « Vive la Révolution sociale! Vive la Révolution sociale ! » Aussitôt retentissent au fond de la salle de nombreux bravos.
En somme, l’attitude de Curien a été très nette et très crâne. On ne pouvait demander plus à un aussi jeune homme que ni les menaces ni les brutalités ne sont parvenues à intimider.

CONCLUSION

Curien a été condamné hier à trois mois de prison pour « violences et voies de fait sur la personne d’un huissier de service ».
De ce jugement, il résulte :
Que, même pour les magistrats de M. Ferry, Curien n’a jamais attenté ou voulu attenter aux jours dudit Ferry (Jules):
Qu’en faisant déclarer le contraire par ses journaux, ledit Ferry a :
1° Sciemment et avec préméditation, porté à Curien un préjudice qu’il est possible d’apprécier et pour lequel il doit et retenu à réparation ;
2° Simulé, comme M. La Roche Saint-André, un attentat de nature à troubler la paix publique avec l’intention évidente de la troubler,
Ces divers points établis — par l’arrêt même de la sixième chambre de la police correctionnelle — une double conclusion s’impose :
Il faut que M. Ferry (Jules) soit poursuivi, comme a été poursuivi M. de la Roche Saint-André;
Il faut que M. Ferry (Jules) — la fausse victime — soit condamné à payer des dommages-intérêts à la vraie et unique victime — Curien.
Sinon, il ne reste qu’à voiler la statue de la justice.

Le Cri du peuple 5 janvier 1884