COUR D’ASSISES DU NORD

Présidence de M. Hannotin. Audience du 18 décembre,

ARRESTATION. – TENTATIVE DE MEURTRE CONTRE LES AGENTS.

L’accusé est un jeune homme de vingt-un ans, qui a déjà fait parler de lui au sujet de ses équipées anarchistes, il se nomme Jean-Baptiste-Eugène Girier, plus connu sous le nom de Lorion; il a été récemment condamné à quinze mois de prison pour l’agression commise en avril dernier dans les bureaux du journal La Dépêche.

L’acte d’accusation expose les faits suivants :

Le 6 septembre 1890, la police de Roubaix était informée de la présence dans cette vile du nommé Anthelme Girier dit Lorion, contre lequel un mandat d’arrêt avait été délivré le 24 avril précédent. Les agents de sûreté Calonne et Hugghe furent chargés de l’arrêter.

Vers cinq heures du soir, ces agents, porteurs du mandat d’arrêt, se présentèrent chez le cabaretier Crommelinck qui leur avait été désigné comme donnant asile à celui qu’ils cherchaient. Dans une chambre ouvrant sur le palier du premier étage, ils trouvèrent trois individus dont l’un était l’accusé qu ils reconnurent aussitôt.

Lorion, debout, braquait sur les agents deux revolvers. Il fit feu presque en même temps sur Calonne et Hugghe. Le premier, qui, instinctivement, avait levé le bras droit pour se protéger la tête, eut ce bras traversé par une balle. Le second fut atteint au côté gauche.

Les deux agents reculèrent. Lorion s’avança sur eux et tira son second coup de feu sur Hugghe qui le blessa au bras droit. Celui ci, qui se trouvait au bord de l’escalier, perdit l’équilibre en voulant éviter le coup, et fut précipité au rez-de-chaussée où il tomba sur le ventre.

Lorion profita de ce moment pour s enfuir. Il enjamba le corps de l’agent Hugghe et lui déchargea une balle dans le dos. Malgré ses blessures, l’agent se releva et se mit à la poursuite de l’accusé en faisant signe à l’agent de police Brouillard, qui avait été placé dans la rue afin de prêter main-forte aux agents de sûreté en cas de besoin.

Lorion, poursuivi par cet agent, qui criait de l’arrêter, tira quatre coups de revolver, sans les atteindre, sur trois citoyens, les sieurs Marx (Gabriel), Carnois (Victor) et Glorieux (François), qui cherchaient à l’arrêter.

Atteint par l’agent Brouillard, il tira sur lui deux coups de revolver, sans le toucher. L’agent qui se trouvait en cas de légitime défense, dégaina et lui asséna un coup de sabre qui l’atteignit à la mâchoire.

En ce moment arrivait, quoique blessé, l’agent de sûreté Calonne qui saisit Lorion par le cou. Tous deux tombèrent à terre. Lorion put encore décharger un coup de son arme sur l’agent, mais la balle rencontrant le médaillon de sa montre, ne lui fit qu’une contusion. Elle fut retrouvée dans la poche de son gilet.

Les agents purent arriver, avec l’aide d’un jeune homme, à maîtriser leur prisonnier.

Les agents de la Sûreté Calonne et Hugghe ont fait preuve, dans cette circonstance, d’une rare énergie et du plus grand sang-froid.

Leurs blessures, quoique sérieuses, n’ont pas été mortelles. Lorion a avoué son intention de les tuer tous deux.

Il a déjà subi cinq condamnations correctionnelles.

M. le président procède à l’interrogatoire de l’accusé :

D. Vous avez été d’abord employé aux contributions, commis d’un fabricant de fleurs artificielles, enfin clerc d’avoué. Vous avez mené une vie très accidentée. Reconnaissez-vous vos diverses condamnations ? — R. Je les reconnais.

D. Vous avez tiré sur les agents de sûreté qui se sont présentés au Joyeux Menuisier. Vous les avez reçus, le revolver au poing. Vous avez aussi tiré sur l’agent Brouillard. — R. Pour l’intimider.

D. Aviez-vous l’intention de tuer les agents? — R, Je n’avais aucune intention. Je ne pouvais pas en avoir, dans la situation d’esprit où je me trouvais. Je m’expliquerai plus tard à cet égard. Tout s’est passé, du reste, en cinq minutes.

D, Mais vous avez, à Glorieux, notamment, crié: « Je vais te tuer ! » — R. J’ignore absolument cela. J étais si troublé.

D. Reconnaissez-vous la matérialité des faits? — R. J’avoue avoir tiré des coups de revolver, mais je fournirai ultérieurement mes explications.

Après l’audition des témoins, M. l’avocat général Tainturier soutient l’accusation. Me Devimeux, avocat de Lorion, dit que son client tient à présenter lui-même sa défense. La parole est donnée à l’accusé, qui s’exprime ainsi :

Ce qu’on a voulu, Messieurs, écarter du débat, ce sont surtout les mobiles qui m’ont fait agir. Je suis vraiment dans une situation pénible. Je viens d être injurié, déchiré, et j’ai le devoir de refouler au fond de mon cœur meurtri, ce que je pense des calomnies d’un réquisitoire criminel par sa férocité. Je vois parmi vous des industriels, des propriétaires dont je suis l’adversaire. Je vois les magistrats d’ un gouvernement que toujours j’ai combattu, comme étant l’antithèse de la loi naturelle. Placé entre les jurés, mes adversaires, et un ministère public qui se croit un nouveau vainqueur d’Austerlitz quand il obtient une tête, je comptais me taire. Mais j’ai réfléchi. Je me suis dit que vous pouviez encore être bons qu’ on laisserait peut-être aussi à ma défense sa liberté. On a parlé de mes antécédents, enflant, avec des phrases sonores, mes fautes de jeunesse. Quand je les ai commises, j’étais jeune. Maintenant encore je n’ ai que vingt ans, et ce que je nomme ma jeunesse c’est ce que tout le monde appelle l’enfance.

J’avais treize ans, en quittant le foyer paternel. Je fus condamné pour outrage à la pudeur, quant j’ignorais encore les secrets de la nature et les rapports des sexes entre eux.

L’accusé discute quelques autres antécédents et continue ainsi :

Aux yeux de la société, mon plus grand crime est d’être monté à la tribune pour dire ce que je pensais d’elle, dès l’âge de quatorze ans et demi, dans des réunions de deux mille personnes.

J’ai mes idées. Je les garderai jusqu’au jour où l’on me prouvera qu’il en existe de meilleures. Ce jour-là, moi qu’on ne corrigera pas, je me laisserai convaincre.

Quand je m’étais brouillé avec ma famille, la société m’a ôté mon gagne pain. Des agents de la préfecture m’ont, sous prétexte que j’étais anarchiste, fait renvoyer par mon patron.

C’est alors que j’allais chez un restaurateur faire un dîner, ne pouvant le payer, puis me constituer prisonnier, en disant au représentant de l’autorité : « La société ne veut pas que je gagne de quoi vivre… Qu elle me nourrisse ! »

On a dit que j’étais un partisan du vol ! Si je suis partisan de détruire la propriété telle qu’elle existe, je suis, par cela même, l’adversaire de l’appropriation individuelle. Je défends l’expropriation, mais ce n est pas pour couvrir mes larcins. Si je travaille de toutes mes forces au triomphe de mes idées, c’est uniquement que je les crois vraies.

On a dit encore que je suis un lâche, parce que je fuis lorsqu’on veut m’arrêter. Je ne fuis pas pour éviter la prison, mais comme le soldat qui s’échappe de la forteresse où l’ennemi le détient, qui s’en évade pour continuer à mettre ses deux bras au service de son drapeau.

J’ai eu, dit-on, l’intention de donner la mort. J’aurais commis six tentatives de meurtre en cinq minutes. En réalité, jetais alors incapable d’avoir une intention, une réflexion quelconque.

Si j’avais voulu tuer, je le reconnaîtrais ; mais il ne m’appartient pas, fût-ce pour obéir à un vain orgueil, de changer la vérité.

Maintenant, Messieurs, appréciez, je ne supplie pas ; je n’implore pas. Je vous dis seulement : «Songez a ce que vous allez faire ».

Au moins, on dira demain que je me suis justifié, que je n’ai pas trahi mes principes. Si vous m’enlevez ma liberté, j’aurai gardé ma dignité.

Me Devimeux, commis d’office, présente ensuite quelques observations pour solliciter l’indulgence du jury.

Girier, dit Lorion. est condamné à dix ans de travaux forcés et à quinze ans d’interdiction de séjour.

La Gazette des tribunaux du 29 décembre 1890

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