La nuit de mardi à mercredi, vers onze heures trois quarts, un homme en costume d’ouvrier entrait dans l’atelier de composition de la Dépêche et demandait le bureau de la rédaction. Un des compositeurs s’offrit à le guider. Au moment où il montait l’escalier, une douzaine d’individus, qui s’étaient tenus sous la grand’porte, se précipitèrent dans l’escalier à sa suite.

En pénétrant dans la salle de la rédaction où se trouvaient M. Caillot et un jeune employé téléphoniste, leur premier soin fût de retirer la clef et de fermer la porte en dedans à double tour. Puis, pendant que l’un d’eux, solide gaillard s’adossait à la porte, les autres, armés et de revolvers et de gourdins, demandaient le rédacteur en chef, puis le secrétaire de la rédaction. Aucun de ceux-ci ne se trouvait là.

Ils s’adressèrent alors à M. Caillot, se donnant comme délégués des anarchistes de Roubaix et réclamèrent de lui la rectification d’un paragraphe d’un article paru le matin.

Puis, leur fureur se donnant cours, ils empoignèrent M. Caillot, le brutalisèrent et saisissant le jeune employé qui se tenait dans le bureau et qui cherchait à arriver jusqu’au télé phone, le jetèrent sur une table.

Quelques ouvriers typographes étaient montés en entendant le tapage ; mais, trouvant la porte fermée en dedans, s’étaient retirés, croyant qu’il s’agissait d’une affaire n’intéressant que la rédaction.

Cette scène de violences se prolongea pendant près de dix minutes. A la fin comprenant peut-être la gravité de leur situation, les anarchistes se décidèrent à se retirer, mais, en partant, ils essayèrent d’enfoncer les armoires du bureau de la rédaction, brisèrent un bec de gaz dans le couloir et la boite aux lettres placée sous la grande porte.

M. Langlais, rédacteur en chef, fut aussitôt prévenu ; il se rendit en toute hâte au parquet.

M. Wetter, procureur de la République a immédiatement commencé une enquête. MM. de Brix, juge d’instruction, et Gallian, commissaire central, se sont réunis au poste central de la permanence et ont entendu les témoins de ces scènes de violences. Aucune arrestation n’a pu être faite.

Journal de la ville de Saint-Quentin 26 avril 1890

Les anarchistes à Lille

Lille, 24 avril, 8 heures soir— La police de Roubaix a arrêté cinq anarchistes compromis dans l’agression contre les rédacteurs de la Dépêche. C’est d’abord un nommé Denolet, ancien gérant d’une feuille anarchiste intitulée l’Echo de la Misère, actuellement ouvrier tisserand chez M. Victor Castelain. On a également arrêté une femme avec qui il vivait, et, au cours de cette arrestation, les perquisitions ont amené la découverte sous un traversin, de plusieurs bobines de laine provenant évidemment d’un vol. Puis les nommés Clayes , vendeur de journaux, un des meneurs du parti, qui ne perd jamais l’occasion de prendre la parole dans les réunions publiques ; Vercruysse, Verlav et Bernier.

Lorion est introuvable. On croit qu’il a passé la frontière.

Lille, 25 avril.— Le tribunal correctionnel, de Lille a jugé, dans sa séance de vendredi, cinq anarchistes prévenus d’être les auteurs de l’agression commise envers les rédacteurs de la Dépêche. Ils ont été condamnés : Denollet à six mois de prison ; Vercruysse, à quatre mois ; Clayes et Pernet, à trois mois ; Bernier, à deux mois. En quittant l’audience, les anarchistes ont crié : Vive la révolution sociale ! Vive l’anar chie !

Journal de la ville de Saint-Quentin 27 avril 1890