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Le grand meeting de la salle du Commerce : Fortuné et la fausse cartouche de dynamite

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Le 19 mai 1892 Lucas  demeurant 16 rue Villinet, Charles Laurens  demeurant 22 rue Alibert font la déclaration au bureau de la préfecture de police pour un grand meeting, salle du Commerce au 94 Faubourg du Temple1. Lucas est l’animateur d’un groupe anarchiste qui se réunit 104 rue Oberkampf, c’est ce groupe qui a pris l’initiative d’organiser cette réunion publique2, les anarchistes respectent parfois les formalités prévues par la loi du 30 juin 1881.

Des prospectus appelant à ce meeting public et contradictoire à la salle du Commerce le 28 mai, sont distribués au cimetière du Père Lachaise le dimanche 22 mai, lors de la manifestation au mur des fédérés, pour commémorer les morts de la Commune. Mais la division du camp socialiste y est flagrante : le matin les « possibilistes broussistes 3» rendent leur hommage et l’après-midi, c’est au tour des « blanquistes rochefortistes4 » d’y déposent une gerbe au nom de l’Intransigeant, journal de Rochefort. Les deux camps sont irréconciliables depuis l’affaire Boulanger.

Le 28 mai 1892, pour la première fois depuis les attentats de Ravachol, les anarchistes organisent un meeting sur cette question. L’ordre du jour repris sur les affichettes appelant à la réunion est sans ambiguïté : « Les récentes explosions de dynamite, leurs causes. Pini et Ravachol. Arrestations arbitraires et persécutions sous prétexte d’association de malfaiteurs. La misère et ses conséquences. La Semaine sanglante ».5

Parmi les orateurs inscrits figurent : Leboucher, Michel Zévaco, Tortelier, Gustave Mathieu, Poulain, Jacques Prolo, Louiche mais pas de trace de Fortuné Henry qui n’est pas encore assez connu pour attirer le public. Pourtant ce meeting sera son baptême du feu et va faire de lui un orateur populaire.

L’affichette introduit le débat : « La dynamite a réveillé la conscience populaire, donné l’espoir aux misérables et fait trembler les riches… Le temps des persécutions contre les propagateurs du droit humain est venu – des centaines d’hommes, sur simple lettre de cachet, ont été emprisonnés à Paris, en province ; d’autres ont été perquisitionnés, expulsés et traqués jusque dans leur travail. Des procès de tendance sont ouverts contre les idées anarchistes.

C’est pour défendre cette Idée, camarades, et l’affirmer, c’est pour vous donner notre opinion sur les actes de Ravachol, de Pini, etc. que nous vous invitons au Meeting de la salle du Commerce ».

Non sans humour, le libelle se termine par la mention : « Paris, impr. Clandestine, 33, rue des Trois-Bornes ».

D’après le journal Le Temps6, il y a 400 personnes dans la salle, mais, une fois n’est pas coutume, le préfet de police y voit de 8 à 9oo personnes7. Le Gaulois compte 1.500 personnes8 et Le Père Peinard9 plus encore : « Y avait une floppée de bons bougres qu’étaient venus, plus de deux mille, disent les canetons bourgeois, et faut que ça soit ainsi, mille bombes, car ça les emmerde assez quand le populo vient à nos réunions ». En tout cas la salle est bondée d’après le Radical10

Document Metropolitan museum of art. Alphonse Bertillon. Albumens silver prints. Photographs

C’est Pausader, dit Jacques Prolo, qui le premier prend la parole. Il attribue les attentats à la misère et dit qu’il est temps de mettre par tous les moyens possibles un terme aux iniquités de la classe capitaliste : « Il y a dans les salle des agents des brigades de recherches mais cela ne m’empêchera pas de dire ce que je voudrais des magistrats qui condamnent des hommes défendant leur droit à la vie, ils auront leur tour. »

Le Père Peinard commente : « D’abord y a le copain Prolo qu’a jacté, et il a de la gueule le camaro, quand y veut s’en donner la peine.

Aussi il a été chouette quand il a parlé des derniers procès et qu’il a affirmé, nom de dieu, que tous les bons bougres se solidarisaient avec les arrêtés et les condamnés.

Et la salle toute entière applaudissait gueulant ferme, acclamant les noms des copains en prison, que c’en était riche, nom de dieu ! ».

Parmi les anarchistes arrêtés qui n’ont pas été remis en liberté, il en est un, Pouget, le rédacteur du Père Peinard, dont les anarchistes réclament à grands cris la mise en liberté provisoire.

A son sujet Jacques Prolo déclare : « Il est dans votre intérêt, bourgeois, de ne pas garder plus longtemps Pouget, parce qu’il y a des vengeances dans l’air et elles pourront descendre sur terre. »

Michel Zévaco.

Zévaco lui succède à la tribune et déclare : « Ravachol a-t-il assassiné ? Non ! Il a été justicier. Le malheur a voulu qu’il ne réussit pas, car les deux bandits visés par lui, suppôts du Quesnay de Beaurepaire, vivent encore ! Mais ce qu’il n’a pas fait, lui, nous devons le faire ; nous devons continuer son œuvre. Vous avez pu juger de la trouille qu’avaient tous les bourgeois. Si l’on avait continué l’œuvre commencée, nous serions les maîtres peut-être maintenant. Ce ne sont pas seulement les enjuponnés Bulot et Benoist qu’il faut viser, c’est Quesnay, c’est toute la fripouille qui l’entoure, sans excepter les mouchards journalistes… Voila de la belle pourriture dont il faut se débarrasser. Ne fléchissons pas. Je vous le dit bien haut : Volons, c’est notre droit à la vie, tuons, c’est la guerre à l’ennemi de l’humanité ».

Il rappelle ensuite les mauvais traitements qui avaient été infligés par les agents à Decamp et Dardare, après leur arrestation, une fois enfermés au poste, lors de la manifestation du 1er mai 1891, imputant au brigadier des gardiens de la paix des paroles et des actes d’une obscénité révoltante. Puis il termine en disant : « Sus à toute cette fripouille ! Mort aux bourgeois, mort aux gouvernements, mort aux journalistes ! Frappons ferme ! ».

Selon Le Père Peinard, « pour terminer il a gueulé que la justice du populo veillait et que cette justice là n’avait qu’un nom, la dynamite, tonnerre ! »

Document Metropolitan museum of art. Alphonse Bertillon. Albumens silver prints. Photographs

Leboucher prend la parole après Zévaco. Le Gaulois note ses propos : « la vie d’un homme, même un collectiviste, ne doit pas arrêter un anarchiste pour arriver au but ». Les applaudissements de la salle deviennent du délire, on crie : « Vive Ravachol ! »

– « Ne criez pas Vive Ravachol ! Mais imitez-le. Il a fait ce que tous les ouvriers devraient faire » termine Leboucher.

Le Père Peinard remarque : « Leboucher qu’a fait rigoler ferme le populo sur les vacheries et les couillonnades des gouverneux ».

Document Metropolitan museum of art. Alphonse Bertillon. Albumens silver prints. Photographs

Lors d’un intermède, Constant Marie, dit le Père La Purge chante plusieurs chansons anarchistes. La salle reprend en cœur le refrain d’une d’entre elles :

Dame dynamite,

Que l’on danse vite,

Dansons et chantons

Et dynamitons !

Fortuné Henry demande la parole, il fait l’apologie de Ravachol et dit que les anarchistes continueront son œuvre : «Il n’en a pas fait assez, il en faudrait beaucoup comme lui. Vous avez vu l’affolement général pour deux ou trois pierres qui ont sauté. Si cela avait duré 15 jours, nous aurions été maîtres de la situation. Que les gouvernants, que la bourgeoisie, que la magistrature prennent garde, ce qu’il n’a pu faire, nous le ferons. Les patrons nous font mourir de faim, les gouvernants nous compromettent dans des affaires de banque. Nous n’avons que de juste représailles. Nous ne pouvons nous attaquer directement à nos persécuteurs, attendu que les fusils Lebel nous décimeraient comme à Fourmies….  Prenez-garde, messieurs les jurés de Saint-Etienne, prenez-garde Quesnay de Beaurepaire ! Prenez garde toute la gouvernance, l’idée de vengeance est solidaire, et comme Ravachol nous dynamiterons ! Il ne faut pas flancher devant les Loubet, les Lozé et toute la fripouille. On peut me foutre dedans, je les em….. Comme lui, volons ! Comme lui, fabriquons de la fausse monnaie ! Comme lui, tuons et pour cela il n’y a qu’un moyen : vous le connaissez tous. »

A ce moment il sort d’une poche de son gilet un étui qui ressemble à une cartouche de dynamite et le montre un moment du bout des doigts : « Voila notre arme. Sus aux gouvernants ! Sus à la bourgeoisie, à mort tous les bandits ! »

Le Père Peinard ne remarque guère l’intervention de l’orateur en herbe, elle est expédiée en quelques mots : « Fortuné (qu’)à engueulé les jugeurs, les fouille-merde et tous les bandits de la gouvernance sur les copains arrêtés. »

Le Radical note que «les contradicteurs annoncés ne se sont pas présentés11 ; seul un ex-boulangiste a essayé de faire un brin de cour aux compagnons anarchistes tout en ayant l’air de combattre la dynamite ; le procédé ne lui a pas réussi ».

Plusieurs inspecteurs des brigades de recherches sont présents à la réunion et vont pouvoir rédiger leurs rapports.

La séance est levée à minuit quinze au chant de la Carmagnole. A la suite de la réunion, les anarchistes décident de se rendre au rassemblement du Père Lachaise à l’occasion de l’anniversaire de la Commune.

Le lendemain, dimanche 29 mai, Fortuné Henry et son frère Emile participent à la manifestation qui se rend au Père-Lachaise, pour commémorer la Semaine sanglante de la Commune. A 15 heures, le cortège composé de près de 5.000 personnes arrive au pied du mur des Fédérés ; 96 drapeaux et bannières sont déployées12.

Un incident se produit qui se renouvelle chaque année depuis le boulangisme : la couronne en immortelles rouges portant cette inscription : « L’Intransigeant » est arrachée du mur où l’avaient accrochée, le 22 mai, les blanquistes rochefortistes, est mise en morceaux.13

Selon un rapport de police, Fortuné ramasse l’inscription et la dépose sur le monument de Thiers, et tenant un objet qui par sa forme peut ressembler à une cartouche de dynamite. Il menace de tout faire sauter.14

Naturellement Fortuné ne possède aucun engin explosif, il s’agit simplement de renouveler l’effet oratoire de la salle du Commerce.

Interrogé par le juge d’instruction, il niera les faits qui lui sont reprochés : « J’ai été au mur des des Fédérés et je suis passé devant le monument de M. Thiers, car c’était mon chemin pour gagner la sortie du cimetière. L’inscription détachée de la couronne de l’Intransigeant, était déjà posée contre le monument. Je suis passé sans m’arrêter, sans prononcer une parole, sans faire le moindre geste. J’oppose donc le démenti le plus formel à tout ce qui a été dit sur mon compte.»15

Après la manifestation au mur des Fédérés, les compagnons anarchistes, parmi eux les frères Henry, se retrouvent salle Lenormand. On y discute des bases d’une nouvelle entente, de l’organisation de conférences et de la meilleure façon de mener une propagande parmi la masse des travailleurs. Il faut éviter d’effrayer les ouvriers, expliquer les théories, le but à atteindre. Les actes de violence doivent rester individuels et secrets.16

La police découvre que c’est Fortuné qui aurait menacé avec une cartouche de dynamite au meeting de la Salle du Commerce, mais comme les deux frères sont présents lors de la conférence17, quel est LE Fortuné qui a tenu les propos poursuivis ? Ayant les adresses des deux frères, elle décide de perquisitionner d’abord chez Emile pour y rechercher la cartouche de dynamite.

M. Atthalin juge d’instruction, délivre un mandat d’amener contre Fortuné Henry et son frère.

Le 30 mai, à 20h30, le commissaire de police de Clignancourt M. Archer accompagné de trois inspecteurs de la 3ème brigade MM. David, Nicolle et Girier, se présente au domicile d’Emile, 101 rue Mercadet au 9ème étage, il est absent et il ne trouve que la concierge. Il fait ouvrir la porte par un serrurier.

Les policiers perquisitionnent la chambre, tout est mis sans dessus dessous, le lit est éventré, le linge propre est répandu dans la pièce. Ils trouvent des papiers militaires et des quittances de loyer provenant du 5 rue de Jouy et du 7 quai de Valmy, au nom de Henry Jean Charles Fortuné, une autre quittance de loyer du 101 rue Marcadet est au nom de Henry Emile. La police découvre deux enveloppes à moitié consumées dans la cheminée, un revolver calibre 8 mm à 6 coups, les balles retirées du barillet, une bague gravée avec les initiales T.M. et le mot « Révolution », une boîte contenant 25 cartouches, une canne plombée et des brochures anarchistes18.

Un inspecteur de police reste sur les lieux et arrête Émile, le lendemain, au moment où il rentre. Il est fouillé, on trouve sur lui cinq imprimés anarchistes, une feuille d’un journal italien contenant des indications pour fabriquer des explosifs, un carnet portant des notes manuscrites au crayon et un portrait de Matha, gérant de L’En Dehors19.

Document Metropolitan museum of art. Alphonse Bertillon. Albumens silver prints. Photographs

Émile déclare au commissaire Archer : « Je suis anarchiste mais ne me demandez rien au sujet de mes compagnons car je ne vous répondrai pas. Mon frère ne s’occupe pas de politique, il habite à Paris et vous comprenez que je ne puis rien vous dire où il est. Les correspondances que vous avez saisies chez moi y ont été apportées il y a quelques mois par un compagnon dont je ne connais pas le nom. Je connais un nommé Fortuné, vous me demandez si, en raison des papiers d’état-civil que vous avez trouvé chez moi et qui ont une certaine analogie avec mon état-civil personnel, s’il s’agit de mon frère, je vous réponds négativement ». Il  est dirigé vers le service anthropométrique pour y être photographié.

Photographie anthropométrique d’Emile Henry

Le 31 mai à 5 h du matin, Fortuné est arrêté chez lui 75 quai de Valmy par le commissaire Archer. Il prétend tout d’abord qu’il habite chez un ami, mais en le fouillant la police trouve une quittance de loyer à son nom20. La date de l’arrestation est confirmée par le Dépôt de la Préfecture de police qui indique qu’il est entré le 31 mai et sorti le même jour, sur décision du juge d’instruction.21

On ne trouve nulle trace dans les archives de police de l’arrestation de Fortuné Henry, ni de la perquisition qui a du être faite à cette occasion. Seuls les documents concernant l’arrestation et la perquisition opérées chez son frère Émile sont conservés dans le dossier Émile Henry de la Préfecture de police, sous la cote 318.532. Les seules informations disponibles sur l’arrestation de Fortuné se trouvent dans la presse quotidienne qui en rend compte avec de notables variations : les frères sont arrêtés ensemble, dormant dans le même lit, les objets perquisitionnés chez Émile sont attribués à Fortuné, les dates et lieux de naissance d’Émile sont données pour celles de Fortuné. Devant de telles incohérences Fortuné en viendra même à se rendre au quotidien le XIXème Siècle22 pour démentir des informations publiées par le Temps23.

Un autre document prête à discussion, il s’agit d’un dépouillement de scellés des pièces saisies, classé au dossier 318.532 (celui d’Émile Henry mais surnommé Fortuné). Mais il est ensuite extrait de ce dossier pour être incorporé dans celui des « Anarchistes en province. Années 1892-1893 24». Cette opération peut prêter à confusion et laisser croire que le document provient d’une saisie effectuée sur Émile. Son contenu montre que bien qu’il s’agit d’une saisie sur Fortuné : c’est est une liste de 36 noms et adresses de militants anarchistes des Ardennes, de la Marne et de la Haute-Marne. Cette liste a vraisemblablement été fournie par Pouget du Père Peinard à Fortuné pour sa future tournée de conférences dans le Nord-Est. Toute la confusion provient du fait que la police a pour habitude lorsque deux frères militent chez les anarchistes, de ne créer qu’un seul dossier. Les notes établies sur la perquisition de Fortuné devaient se trouver dans le dossier commun, qui le reste jusqu’au début de l’année 1894. Un nouveau dossier est crée lorsque Fortuné sort de prison, avec le n°333.611. Malheureusement ce dossier est disparu.

M. Atthalin rencontre dans l’après-midi du 31 mai 1892, M. Fédée, officier de paix de la 3ème brigade de recherches, au sujet des deux anarchistes25. Les perquisitions n’ayant permis la découverte d’aucune matière explosive, les poursuites sont abandonnées pour ce chef d’inculpation.

Les deux frères qui ont été conduit au Dépôt sont libérés à 18 h 30, en effet la loi sur la presse du 29 juillet 1881 qui punit les apologies de crimes en public, ne prévoit pas la détention préventive26.

Émile Henry, aussitôt après sa mise en liberté, se rend chez M. Vanhoutrive au Sentier pour reprendre son travail mais celui-ci le renvoie : « Je ne puis que vous faire des éloges pour votre conduite et votre travail. Mais il ne m’est pas possible de garder chez moi un anarchiste. Je regrette beaucoup de me priver de vos services. Quittons-nous bons amis ; surtout ne m’en veuillez pas »27.

D’après Émile Henry, le commissaire Archer lui a proposé, ainsi qu’à son frère au nom de M. Lozé, le préfet de police, 4.000 francs par an pour entrer au service du cabinet du préfet comme indicateur. Les frères Henry refusent et racontent l’aventure à qui veut l’entendre28. Mais cela ne dissipe pas les rumeurs habituelles dans le milieu anarchiste : Fortuné selon certains est un indicateur de la Préfecture de police au service de la 3ème brigade de recherches : encore peu connu, il aurait cherché à se faire remarquer à la réunion de la salle du Commerce29.

Le préfet de police adresse au procureur, le même jour, un rapport complet sur le meeting anarchiste.

Ce dernier lance les poursuites contre Fortuné Henry, Pausader et Zévaco pour provocation au meurtre et au pillage dans une réunion publique.

Un juge d’instruction M. Poncet est nommé, qui aussitôt demande au préfet de police les adresses des trois anarchistes.

Le 31 mai, Fortuné se retrouve dans le cabinet de M. Poncet, il est inculpé d’avoir directement provoqué à commettre les crimes de meurtre et de pillage, ces provocations étant non suivies d’effets. Il reconnaît lors de la réunion du 28 mai avoir examiné d’un point de vue théorique, les actes commis par Ravachol et Pini et avoir déclaré : « Je voudrais avoir en face de moi entre quatre z’yeux chaque juré de Montbrison. Je lui dirais alors : non Ravachol n’est pas un criminel… Mais je n’ai nullement excité à commettre aucun crime »30. Il nie avoir montré une cartouche de dynamite, il aurait seulement sorti un crayon de sa poche et aurait dit : « Voici l’arme qui nous suffit »31

« J’étais allé l’après-midi chez ma mère, à Limeil-Brévannes et je suis revenu diner à Paris chez des amis, les époux X…, demeurant rue de Clignancourt. Après le diner, nous nous sommes rendus tous ensemble au meeting de la salle du Commerce, rue du Faubourg du Temple. Nous prévoyions que la réunion serait tumultueuse, que l’on pourrait se cogner si M. de Morès y venait avec ses partisans, et qu’à la sortie, il pourrait y avoir des arrestations. Comment voulez-vous que dans ces circonstances je me sois amusé à porter de la dynamite dans la poche ? De la dynamite, je n’en ai jamais eu entre les mains. On a trouvé quai de Valmy, où j’habitais avec Matha, le gérant de l’En Dehors, qui est poursuivi, que des cartouches de revolver en fait de matières explosives32 ».

Il refuse de signer sa déposition.

Dans le milieu anarchiste certains ne s’expliquent pas comment Fortuné a pu être relâché quelques heures après son arrestation et sur la simple explication qu’il n’avait pas à la main une cartouche de dynamite, lorsqu’il parlait à la salle du Commerce. A leur avis les anarchistes suspects font l’objet d’une instruction plus longue et la justice les détient plus longtemps, tandis que Fortuné est relâché le jour même. Pour eux la réunion de la salle du Commerce n’a pu être inspirée que par la police33.

Cette affaire du meeting du 28 mai à la salle du Commerce a un écho à la Chambre : interpellé par un député sur les mesures prises pour faire cesser les éloges de faits qualifiés de crime par la loi, le garde des sceaux lui répond qu’il a donné des instructions d’engager des poursuites mais il a dû donner l’ordre au procureur de les remettre en liberté. Il s’agit, en effet, de délits commis par la parole et la loi de 1881 ne permet pas l’arrestation préventive des coupables. Le gouvernement a présenté à la Chambre un projet de loi mettant fin à cette situation mais, tant que ce projet de loi ne sera pas voté, la justice sera dans l’impossibilité absolue de détenir préventivement les auteurs de provocations criminelles »34.

Mais Fortuné ne limite pas à Paris sa campagne en faveur de Ravachol.

Notes :

1Rapport du 30 mai 1892. D.2U8 295 Archives de Paris

2Rapport du 24 mai 1892. Préfecture de police de Paris Ba 77

3Tendance socialiste la plus réformiste animée par Brousse.

4Tendance socialiste issue de Blanqui et qui se rallia au Général Boulanger.

5D.2U8 295 Archives de Paris.

6Le Temps du 30 mai 1892

7Rapport du 30 mai 1892. D.2U8 295 Archives de Paris.

8Le Gaulois 29 mai 1892

9Père Peinard du 5 juin 1892

10Le Radical 30 mai 1892

11Le marquis de Morès s’est en effet désisté, seul Mordacq, ancien secrétaire du marquis et boulangiste est présent.

12Le Petit Journal 30 mai 1892

13Le Temps 31 mai 1892. L’Intransigeant soutient le boulangisme, socialistes et anarchistes considèrent qu’ils ont trahis la cause.

14Rapport du préfet de police du 28 juin 1892. D.2U8 295 Archives de Paris.

15Interrogatoire de Fortuné Henry du 12 juillet 1892. D.2U8 295 Archives de Paris.

16Rapport du préfet de police du 11 juin 1892. D.2U8 295 Archives de Paris.

17Notice du 13 février 1894. Préfecture de police de Paris Ba 1115

18Rapport du 31 mai 1892. Préfecture de police de Paris Ba 1115

19Rapport du 31 mai 1892, signé Archer. Préfecture de police de Paris Ba 1115

20Le Temps 1er juin 1892

21Archives de Paris D.2U8 295

22Le XIXème Siècle 3 juin 1892

23Le Temps 2 juin 1892

24 Préfecture de police de Paris Ba 1499

25Le Petit Parisien 1er juin 1892

26Le Gil Blas 2 juin 1892

27Le XIXème Siècle 3 juin 1892

28Note du 1er juin 1892. Archives nationales F7 15968

29Note du 2 juin 1892. Archives nationales F7 15968

30Interrogatoire de Fortuné Henry du 31 mai 1892. D.2U8 295 Archives de Paris.

31La Justice 2 juin 1892

32Le Temps 2 juin 1892

33Note datée 1 mai 1892, mais il s’agit probablement du 31 mai. Archives nationales F7 15968

34Le Temps 2 juin 1892

 Document :

Liste de noms trouvée sur Fortuné Henry lors de son arrestation le 31 mai 1892.

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