Quatrième épisode. Lire l’ensemble des épisodes.

L’affranchissement de la femme, l’amour libre et la Jeunesse révolutionnaire

Fortuné Henry. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Le 10 juillet 1890, La Fédération des groupes pour l’affranchissement de la femme organise une réunion publique salle Rousseau (café de la nouvelle Poste) 33 rue Montmartre, à proximité du quotidien Le Parti ouvrier qui se trouve au 114 de la même rue.

L’ordre du jour consiste en une présentation de la Fédération, son but, ses statuts et la nécessité du groupement féminin. Le concours de Léonie Rouzade et d’Allemane est prévu. D’autres orateurs ou oratrices doivent aussi parler : A. Grippa, Champy et Astié de Valsayre qui doit traiter de la politique féminine.

L’entrée est libre pour les femmes, les hommes devant s’acquitter, pour leur part de 3 centimes pour entrer. (1)

Document cartoliste

Une soixantaine de personnes assistent à la réunion, dont Amilcare Cipriani, Martinet et d’autres anarchistes des deux sexes. Contre l’avis de Martinet et des autres anarchistes qui s’y opposent, il est formé un bureau dont Cipriani est le président, deux femmes, Dubosc et Manteaux sont désignées assesseures. La séance débute à 9h 25 du soir.

Cipriani prend la parole, il considère que la femme, compagne de l’homme, doit occuper dans la société une place égale à celle que s’y est faite son compagnon. Le devoir de l’homme est de travailler de toutes ses forces à l’affranchissement de la femme.

Le bureau demande si Astié de Valsayre, Léonie Rouzade et Allemane, annoncés comme orateurs par le prospectus, sont dans la salle mais aucun ne se présente.

Quelqu’un lit une lettre d’Allemane qui empêché annonce qu’il a chargé Fortuné de le remplacer.

Fortuné prend aussitôt la parole. Il se prononce pour l’égalité des salaires là où la femme exécute un travail analogue à celui de l’homme. Il préconise pour les femmes l’organisation syndicale par corporation.

Martinet l’interrompt mais Cipriani le rappelle à l’ordre.

Lucien, un anarchiste dit à Cipriani d’aller se promener, qu’il est un serviteur de l’autorité, au même titre qu’un sergent de ville.

Une violente querelle s’engage, à laquelle participent les femmes anarchistes présentes. Cipriani doit quitter la salle.

Dubosc déclare que les anarchistes se conduisent d’une manière indigne et que les femmes anarchistes qui ne veulent pas de bureau et sèment le trouble, doivent se retirer et laisser les autres délibérer en paix.

Champy et Grippa tiennent le même discours. Une anarchiste crie que « les femmes n’ont pas besoin des hommes pour s’émanciper, que ce qu’il faut c’est la révolte ».(2)

A ce moment le propriétaire de la salle intervient, il fait remarquer qu’il a livré la salle à titre gratuit et qu’il serait normal que les participants consomment de boissons pour l’indemniser. Sur ces paroles des assistants se disposent à partir mais Champy les retient disant qu’il faut rester et qu’on « se souviendra de l’affront que l’on vient de subir ».

Il veut démontrer l’utilité des syndicats pour les femmes mais tous les anarchistes lui rient au nez, le vacarme reprend de plus belle et rend impossible la continuation de la discussion.

Champy propose une quête pour une œuvre de solidarité qui ne paraît pas produire grand chose.

Grippa invite les personnes désireuses d’adhérer à la Fédération de se faire inscrire au bureau situé 60 rue du Cardinal Lemoine.

La séance est levée à 11h 20.

Fortuné, à l’occasion de cette réunion garde-t-il le contact avec le groupe de femmes anarchistes présentes à cette réunion ? Toujours est-il qu’on le retrouve lié à certaines, dans un autre cadre où l’anarchiste Martinet est présent lui aussi.

C’est un article paru dans le quotidien le Gil Blas (3) qui nous explique comment Fortuné Henry évolue du socialisme à l’anarchisme… pour des raisons assez peu politiques.

« Dans le courant de l’année 1890, trois jeunes socialistes révolutionnaires, actifs, remuants : Rozier, qui âgé de 18 ans, s’était déjà vu expulser de Troyes, sa ville natale, pour faits de propagande ; Lamarre, qui devait plus tard avoir son heure de célébrité en fondant la Révolution champenoise, organe des travailleurs de la vigne dans leurs revendications contre les gros fabricants de Champagne ; Tournadre, enfin, le directeur de la Lutte, l’ennemi-né du maire de Montmartre, décidèrent de fonder à Paris et dans le département de la Seine, une Fédération de la Jeunesse révolutionnaire-socialiste ».

Document Metmuseum. New-York.

Tournadre n’est pas un inconnu pour Fortuné, ils ont collaboré au quotidien Le Parti Ouvrier.(4)

Dès le première réunion de la Fédération en juillet 1890, soixante dix jeunes gens se retrouvent. Le secrétaire provisoire Arthur Rozier espère le double de participants à la deuxième séance qui doit avoir lieu le 27 juillet. (5)

Les promenades-conférences aux environs de Paris, les discours prononcés tout le long de la route, sur des bateaux-omnibus attirent les participants et l’attention des anarchistes.

Les fondateurs de la jeune Fédération ont fait imprimer de superbes cartes rouges destinées à être remises aux membres de la Jeunesse.

Tournadre en laisse une cinquantaine au bureau du Père Peinard, quand il revient les chercher, elles ont été toutes distribuées… et la Fédération compte cinquante anarchistes de plus !

A la réunion début septembre (6),« l’invasion ne se fait pas sans protestation, malgré le talent oratoire des compagnons, malgré la présidence donnée au chien de Martinet, malgré les concessions faites au nouvel esprit, les jeunes ne voulaient point accepter en leur ensemble les théories de Kropotkine et de Reclus ».(7)

Pol Martinet, créateur de l’Anarchie. Document Maitron.

Un peu amère le nouveau secrétaire René Lamarre constate : « Le journal l’Anarchie avait fabriqué un ordre du jour pour attirer les siens à notre réunion. Ils étaient venus de tous côtés, depuis St-Ouen jusqu’à Bicêtre en passant par Charenton. Au nom de la liberté, ils nous ont obligés à lever la séance pour faire ensuite une conférence dans notre salle ». (8)

Ce fut probablement à cette occasion que Martinet, l’animateur de l’Anarchie, proposa de nommer, par dérision, son chien président de séance, au motif que les anarchistes refusent la loi sur les réunions publiques qui prévoit l’élection d’un bureau.

Les anarchistes n’hésitent pas à employer des moyens peu conventionnels, pour prendre le contrôle de la Fédération :

« C’est alors que quelques compagnons songèrent à faire donner les femmes. Et un beau soir, 58 rue Greneta, chez le mastroquet qui avait offert asile aux jeunes socialistes, on vit arriver le bataillon des amazones anarchistes, conduites par leur véritable chef de file, la superbe et solide Eliska.

Toutes les compagnes libres et de bonne volonté avaient été mobilisées, toutes les inconsolables des soirées familiales s’étaient rendues à cet appel, et cette invasion de jupons théoriciens et pratiques jeta le trouble dans la réunion.

Il n’y eut plus de grands discours applaudis, plus de longues conférences, ce fut un assaut savamment combiné, adroitement mené, une série ininterrompue de conquêtes individuelles.

Les compagnes déclaraient hardiment qu’elles ne se donneraient jamais qu’à un affranchi, un homme libre, un compagnon ; et peu à peu les dernières résistances tombèrent, les plus solides convictions furent abattues, et les fondateurs de la Jeunesse socialiste durent battre en retraite, abandonnés par leur troupe, lâchés par leurs meilleurs lieutenants, vaincus par le féminisme anarchiste. Ceux sur lesquels on comptait le plus, les Fortuné, les Champan passèrent à l’anarchie, s’y unirent : la Fédération de la Jeunesse socialiste révolutionnaire était à terre, domptée par les compagnes ».(9)

Fortuné serait devenu anarchiste en tombant sous le charme d’une compagne ? C’est la version du Gil Blas.

D’après une note de la Préfecture de police de Paris (10), Fortuné Henry aurait rejoint les anarchistes vers le mois de février 1891. Dans une interview au XIXème Siècle (11), Fortuné revendique son appartenance au mouvement anarchiste depuis 1890 ce qui correspondrait à la fin de sa collaboration au Parti Ouvrier en août 1890.

La Préfecture de police indique aussi : « Il fait parfois des conférences à la Ligue des Anti-patriotes ».

Fondé en 1882, ce groupe anarchiste parisien a été l’un des plus importants et des plus actifs, il a fonctionné régulièrement jusqu’en 1886 et s’est reconstitué ensuite. Il se réunit tous les mercredis et samedis, salle des Grandes Caves 106 rue Oberkampf et mène des campagnes très actives auprès des jeunes gens contre la patrie et l’armée. Plusieurs membres du groupe, appliquant leurs idées ne se sont pas soumis à leurs obligations militaires (12). Le groupe est animé par Louis Perrault. Le 12 juillet 1891, il publie le journal l’Anti-patriote qui n’aura que deux numéros.

Or il existe une corrélation étroite entre l’Union de la jeunesse révolutionnaire et la Ligue des antipatriotes.

Tous les mercredi il y a réunion de la Bibliothèque libre des jeunes au 98 rue de Grenelle et à l’exception de Tresse, de Raoul Rodach et de Fortuné, tous les autres sont des hommes murs. Rodach est le secrétaire de ce groupe et c’est lui qui distribue les volumes de la bibliothèque à la fin des séances.

Le samedi, sous le titre de Ligue des antipatriotes, les mêmes personnes se réunissent, on y voit Tresse, Fortuné, Cabot, Raoul Rodach, Brunet, Brunel et d’autres. Les sujets de discussion sont les mêmes les samedi que les mercredi.

Quant à l’Union de la jeunesse révolutionnaire, selon un rapport de la Préfecture de police, « elle est toute de circonstances, et compte deux membres : Saint Martin et Brunel qui font partie du précédent groupe à deux dates et à deux faces. C’est comme le Maître Jacques de Molière.

Voulez-vous parler au cuisinier des jeunes ? Venez le mercredi. Si vous voulez voir le cocher antipatriote ? Venez le samedi ; quant au valet de pied de l’Union de la jeunesse, on le trouve souvent dans les bureaux de rédaction, et chez Richepin, Mirbeau et autres littérateurs qui ont les louis faciles.

De même, les mercredis on rencontre le Tigre (13), qui reprend une peau des Panthères (14) les lundis aux Batignolles.

Le dimanche, c’est le Cercle international.

Maître Jacques changeais de livrées ; plus économes les groupes anarchistes changent d’adresses, et varient les jours de réception, mais c’est toujours les mêmes. » (15)

Quant à Émile Henry, il prend une chambre le 25 novembre 1891, au 101 rue Marcadet dans un petit cabinet au loyer trimestriel de 40 francs (16). Depuis le 10 novembre 1890, il a trouvé un emploi chez M. Félix Vanoutryve, négociant en tissus d’ameublement, 32 rue du Sentier. (17)

Notes :

(1) Le Parti Ouvrier 10 juillet 1890

(2) Rapport du 11 juillet 1890. Archives de la Préfecture de police Ba 76.

(3) Le Gil Blas 10 août 1892

(4) Le Matin du 9 mars 1894 raconte que lors d’une perquisition chez Tournadre, la police saisit une carte de visite sur le dos de laquelle était écrite l’adresse de Fortuné. Tournadre expliqua qu’il avait été le collaborateur de Fortuné au journal quatre ans plus tôt.

(5) Le Parti Ouvrier 28 juillet 1890

(6) Le Parti Ouvrier 4 septembre 1890

(7) Gil Blas 10 août 1892

(8) Le Parti Ouvrier 5 septembre 1890

(9) Gil Blas 10 août 1892

(10) Note du 16 février 1892. Préfecture de police de Paris. Archives nationales F7 15968

(11) Le XIXème Siècle 3 juin 1892

(12) Rapport d’avril 1892. Préfecture de police de Paris Ba 77

(13) Nom d’un groupe anarchiste du 20e arrondissement de Paris

(14) La Panthère des Batignolles est le nom d’un groupe anarchiste parisien

(15) Rapport de Jean du 9 décembre 1891. Préfecture de police de Paris Ba 1491

(16) Rapport 4 juin 1892. Préfecture de police de Paris Ba 1115

(17 )Rapport du 31 mai 1892, extrait de PV de M. Archer. Préfecture de police de Paris Ba 1115

Documents :

Cliquer sur l’image pour lire le journal en entier.

Quotidien, puis hebdomadaire, puis irrégulier (ne parait pas de novembre 1890 à juillet 1891) soit au total 18 numéros. Le rédacteur était Pol Martinet, le journal était imprimé 120 rue Lafayette à Paris. Il eut pour gérants Eliska Coquus, J. Couchot, Charles Baudelot et C. Baudin

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Eliska BRUGUIÈRE [COQUUS Marie, Élisa, épouse BRUGUIÈRE]

Née le 27 août 1866 à Attigny (Ardennes) ; sage femme ; anarchiste à Paris, amour libriste, conférencière ; militante communiste en Tunisie.

Née de père inconnu et de Constance, Céline Coquus agée de vingt ans, sans profession, Éliska Coquus épousa à une date inconnue un sieur Bruguière dont elle se sépara rapidement. Elle vint à Paris et fréquenta les milieux anarchistes.
En 1890, Marius Tournadre, Rozier et Lamarre fondèrent la Fédération des Jeunesses révolutionnaires-socialistes. Tournadre laissa un jour une cinquantaine de cartes d’adhésion au bureau du Père Peinard, les cartes furent distribuées à des sympathisants, la Fédération compta 50 anarchistes de plus, mais « l’invasion » ne se fit pas sans protestations, Un soir, on vit arriver chez le mastroquet qui servait de siège aux jeunes, « le bataillon des amazones anarchistes, conduites par leur véritable chef de file, la superbe et solide Eliska ». Toutes les compagnes libres avaient été mobilisées, elles déclarèrent qu’elles ne se donneraient qu’à un homme libre, un compagnon. La Fédération fut « domptée » par les compagnes : Fortuné Henry, Champan, passèrent avec armes et bagages à l’anarchie.Elle fut la compagne de l’anarchiste Chabart Paul Vincent dit l’architecte,

Le 1er novembre 1890, en compagnie de Pol Martinet de Paris, de Paul Martinet de Troyes et d’un de ses amants Gustave Leboucher, elle fit une conférence à Troyes sur le suffrage universel et le parlementarisme, autorité et liberté. Elle parla « des gens sans aveu, démontrant que ceux à qui l’on donne l’épithète de SANS AVEU sont les victimes de l’état social ; qu’ils ont besoin, autant que quiconque, de la révolution et qu’il ont le droit et le devoir de se mêler au mouvement révolutionnaire. Elle démontra encore que les vrais gens sans aveu sont les hommes que le peuple a déjà, sottement, nommés et ceux qui, pour l’avenir, se préparent ses suffrages ».

Elle fut imprimeur-gérante du journal l’Anarchie de Pol Martinet, paru en 1890-1891. Dans la nuit du 17 au 18 avril 1891, deux ouvriers portant des paquets d’affiches anarchistes furent arrêtés boulevard Sébastopol.
Au cours de l’instruction, la police apprit que le placard, intitulé « Armée coloniale » avait été commandé par Eliska Bruguière. Le texte disait : « Simples soldats, l’enfant du travailleur est conduit à la caserne, pris à son père, afin que si le père bouge, il soit assassiné par son fils »
Elle comparut devant la cour d’assises avec les colleurs d’affiches, lors de l’audience Martinet déclara qu’il était l’auteur de l’affiche, l’affaire fut renvoyée le 13 janvier 1892.

Au début de l’audience, Martinet plaida l’incompétence du tribunal qui devrait, pour être compétent, siéger « en perruque et sans robe rouge ».
Le tribunal rejetant les conclusions de Martinet, les inculpés se retirèrent et firent défaut. Martinet fut condamné à un an de prison et Eliska Bruguière à 3 mois. Le 9 mars 1892, sur leur opposition au jugement, la cour condamna Martinet à 6 mois de prison et acquitta Eliska Bruguière.

Le 28 avril 1892, Tournadre fut condamné par défaut à 6 mois de prison, pour un article paru dans La Lutte, dont il était le gérant, diffamant l’administrateur du bureau de bienfaisance du XVIIIe arrondissement. Tournadre fit opposition à ce jugement mais n’ayant pas respecté les formes requises, le précédent jugement fut confirmé. Tournadre avait souhaité se faire défendre par une femme, aussi il avait demandé à Eliska Bruguière d’occuper cette fonction ; elle assista à l’audience, une serviette sous le bras, attendant que le président lui permette d’affirmer les droits de la femme au profit de l’accusé mais l’opposition étant rejetée, elle n’eut pas à intervenir.

Eliska Bruguière semblait à cette époque avoir été une conférencière assez recherchée, témoin la démarche accomplie par les compagnons de Reims en avril 1893. Leprêtre écrivit plusieurs fois au Père Peinard en vue d’obtenir deux conférenciers, n’ayant pas eu de réponse, un émissaire fut envoyé à Paris. On lui répondit que les compagnons étaient trop occupés en ce moment et on ajouta que « la compagnonne Eliska ne faisait plus de conférences et qu’il était inutile de compter sur elle pour l’avenir ».
Elle figurait sur un état des anarchistes au 30 avril 1893, de la 3e brigade de recherches de la préfecture de police.
Effectivement, le 4 août 1893, on la retrouva à Londres, logée chez Marc Dupont, 29 Alfred Place. La police ignorait ce qu’elle venait y faire. Un rapport de police du 16 août 1893 indiquait que « Eliska et Chabard retourneront (à Paris) dans 2 ou 3 jours ».

La suite de la biographie d’Eliska Brugière, pour la partie non anarchiste, dans le Maitron

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