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L’Honneur du père

Fortuné Henry fils. Album Bertillon septembre 1894. CIRA de Lausanne.

Fortuné Henry quitte l’école Turgot en octobre 1885 pour occuper un emploi à la Pharmacie centrale de France, 7 rue de Jouy à Paris, il habite alors chez ses parents, au 5 rue de Jouy.
L’enfance de Fortuné n’a laissé que peu de traces dans les archives, éclipsée par celle de son frère Émile. Sa vie publique débute dans sa vingtième année.
Le 12 décembre 1888 a lieu une séance du conseil municipal de Paris. M. Paulard, conseiller municipal possibiliste, avec plusieurs autres propose au Conseil qu’une concession perpétuelle soit accordée, dans le cimetière de l’Est, pour y déposer le corps de Fortuné Henry, père. La proposition est signée également par Faillet, Simon Soëns, Paul Brousse, Chabert, Dumay, Joffrin, Réties , Lavy.
Cette demande à priori anodine voit naître une polémique politicienne de grande ampleur entre groupes politiques. Chassing, radical s’oppose le premier à la demande de concession perpétuelle, de la femme de Fortuné Henry, appuyée par les possibilistes. Pour lui c’est une manœuvre pour dénoncer la décision prise par le Conseil de Paris (appuyée par les radicaux) qui a accordé ce type de concession, à la mort d’Eudes, un autre communard.
Mais les opposants à la demande de Mme Henry n’en restent pas là et l’un d’eux Charles Longuet n’hésite pas, pour justifier son point de vue, à diffamer Fortuné Henry : « L’hommage rendu à Eudes était fondé, car Eudes a gardé jusqu’au bout un rôle militant et dévoué à la cause populaire.
Il en fut tout autrement de M. Fortuné Henry. Son rôle à lui a cessé, non pas après la défaite, mais avant la bataille. C’est le 22 mai 1871, je précise, qu’il a disparu. Mes souvenirs sont certains à cet égard, et je pourrais donner des détails qui fixeraient la conviction … Eudes fut un militant jusqu’à sa mort, et c’est à la tribune qu’il est tombé, c’est en défendant la cause des ouvriers terrassiers qu’il est mort, cette cause qui a rencontré ici tant de sympathies ! Quant à M. Fortuné Henry, je le répète, c’est le 22 mai 1871 qu’il est rentré dans la vie privée, et c’est par la pétition de sa veuve que nous avons entendu reparler de lui. ». (1)
Dès lors la polémique déborde les limites du Conseil de Paris et se répand dans la presse socialiste. Le journal socialiste le Parti ouvrier ouvre ses colonnes aux partisans de Fortuné Henry père. Les vieilles dissensions nées dans la Commune entre majorité et minorité refont surface : Fortuné a voté pour la création d’un Comité de salut public, alors que Charles Longuet s’y est opposé.
Jules Caumeau, écrit au Parti ouvrier pour dénoncer les propos tenus à l’encontre de Fortuné Henry père : « Dans l’intérêt de la vérité et pour la mémoire du citoyen Henry Fortuné, j’affirme que le samedi 27 mai 1871, Gambon, Geresme et Henry Fortuné étaient présents rue de Belleville, XXe arrondissement. Henry Fortuné avait la barbe complètement rasée et son écharpe sous sa redingote.
Je fais, en ce qui concerne mon affirmation, appel aux souvenirs du citoyen Géresme et des fédérés survivants qui ont passé la nuit au poste établi dans le bureau de tabac situé à l’angle de la rue des Lilas et de la rue de Belleville. » (2)
Dans le même numéro du journal, est publiée une lettre de Fortuné Henry fils, marquant sa première apparition publique et sur un sujet sensible :  défendre l’honneur de son père :
« Paris, le 13 décembre 1888.
Citoyens,
Hier, M. Longuet a dit que mon père, alors membre de la Commune, avait disparu dès le 22 mai 1871. J’oppose à l’assertion de M. Longuet le démenti le plus formel.
Le citoyen Fortuné Henry était le 27 mai à son poste de combat, et je déclare que celui qui lutte pour ses convictions est un homme qu’il est défendu d’insulter.
Recevez, citoyens, l’assurance de mon dévouement.
Fortuné Henry fils. (2)
Fortuné envoie également une lettre au président du Conseil municipal de Paris :
« Paris, le 13 décembre.
A Monsieur le président du Conseil municipal de Paris
Monsieur,
Je suis vivement surpris, en lisant le compte-rendu de la séance du mercredi 12 courant, de voir les paroles prononcées par M. Longuet à la tribune du Conseil municipal.
Dire que mon père, le citoyen Fortuné Henry, a fui, le 22 mai 1871, avant la bataille, est une erreur dont M. Longuet n’aurait pas dû se faire l’écho à l’Hôtel de Ville.
Mon père a combattu en 1848 et en 1871; il était le 27 mai aux dernières barricades.
Celui qui risque sa vie pour ses convictions est un homme qu’il est défendu d’insulter.
Recevez, monsieur le président, mes salutations les plus empressées.
Fortune Henry fils. » (2)
Cet honneur du père respecté et dont il va reprendre le prénom de Fortuné, est le marqueur de son engagement politique. Fortuné vient de reprendre le flambeau paternel, cette passion ne va pas le quitter pendant de nombreuses années, presque une vie.
En septembre 1889, il commence à militer au sein du mouvement socialiste. Il assiste aux réunions et recommande « l’union de tous les prolétaires pour affronter la lutte décisive qui fera triompher la République sociale » (3)
Est-ce lié à son nouvel engagement politique ? Toujours est-il que Fortuné perd son emploi à la Pharmacie centrale de France, le Parti ouvrier lance rapidement un appel à la solidarité :
« Le citoyen Fortuné Henry fils vient d’être renvoyé de la maison de commerce où il occupait, depuis quatre ans, un emploi de comptable.
Les patrons de cette maison ont frappé lâchement le fils d’un vaillant républicain socialiste, ferme républicain lui-même.
Il appartient aux républicains de réparer l’odieuse injustice dont vient d’être victime le citoyen Fortuné Henry fils ; et nous faisons appel à l’esprit de solidarité de nos lecteurs, pour qu’ils aident le jeune et habile comptable à trouver un nouvel emploi.
La famille Henry, dont le chef fit si vaillamment son devoir, a besoin, pour vivre, du travail de tous les siens.
Nous comptons que notre appel sera entendu. » (4)
La police donne une version différente de ce départ : le 1er décembre 1887, à la suite d’une discussion avec son chef de bureau, il démissionne de son emploi. (5)
Mais il peine sans doute à trouver un emploi stable, les responsables du journal le Parti ouvrier l’engagent comme rédacteur, emploi précaire de publiciste, mal ou peu payé probablement.

Notes :

(1) Bulletin municipal officiel de la Ville de Paris 13 décembre 1888.

(2) Le Parti ouvrier 15 décembre 1888. Retronews.

(3) Rapport du 11 juin 1892. D. 2U8 295 Archives de Paris.

(4) Le Parti ouvrier 22 décembre 1888. Retronews.

(5) Rapport du 11 juin 1892. D. 2U8 295 Archives de Paris.

 Documents :

L’École Turgot où Fortuné Henry fait ses études.

C’est dans cette pharmacie en gros que Fortuné Henry  trouve son premier emploi.

Journal crée par Jean Allemane le 8 avril 1888.

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