12 juillet 1890

Commissariat spécial près la Préfecture du Rhône

Agissements des anarchistes

Plusieurs anarchistes de Lyon parmi lesquels les nommés Dervieux et Puillet se sont rendus samedi dernier, 5 du courant, à Vienne (Isère) par le train de 5 heures du soir, dans le but de fusionner avec le groupe de cette ville.

A leur arrivée ils se sont rendus au café Berthier, place de l’Affuterie, où ils se sont rencontrés avec les nommés Francoz et Faure, tisseur, tous deux anarchistes à Vienne.

Ledit Faure, s’adressant aux anarchistes de Lyon, a prononcé les paroles suivantes :

« Il faudrait que la fusion que nous avons envisagée pût se réaliser ; nous pourrions alors faire une grande et belle manifestation qui serait le triomphe de l’anarchie. Vous verrez, du reste, cette théorie soutenue demain par l’un de nos meilleurs compagnons suisses, venu tout exprès pour nous faire comprendre que l’entente entre nous est nécessaire et que, seule, elle peut nous faire triompher.

Nombreux nous pouvons beaucoup et isolés nous ne pouvons qu’une seule chose, que vous connaissez beaucoup à Lyon, nous faire foutre au clou ».

Le lendemain, dimanche, 6 du courant, 24 anarchistes, dont seize de Vienne, quatre de Genève, trois de Lyon et un d’Annonay, le nommé Bergues, qui a quitté Lyon en 1888, ont tenu une réunion chez le nommé Francoz, c’est à dire dans un local inhabité qui appartient à un marchand de chiffons en gros, 89 rue du Pont-Evêque.

La séance ouverte à 1 heure un quart de l’après-midi a été levée à 5 heures 40 minutes.

Le nommé Monod de Vienne a été nommé président de cette réunion, ayant pour assesseur Puillet de Lyon.

L’ordre du jour portait :

Fusion de toutes les fractions anarchistes de la région en une Fédération principale, siégeant à Vienne, avec bureau de correspondance et renseignements spéciaux et centralisation des fonds de propagande.

La parole a été donnée au nommé Zolarod, originaire de Belgique.

Cet individu à un pied-à-terre à Genève, Grande rue, à Carouge.

Il est intelligent et fait de la propagande anarchique dans beaucoup de villes sous un nom d’emprunt, celui de Charlet ou Charvet, croit-on.

Il ne travaille point et doit avoir des ressources ignorées, car lorsqu’il se rend à Vienne, il paie presque toujours les frais de son voyage et la moitié de ses dépenses journalières.

Son discours peut se résumer ainsi qu’il suit :

« Compagnons,

Laissez-moi vous remercier tout d’abord de l’empressement que vous avez mis à vous rendre à cette réunion, afin de pouvoir nous entendre au sujet de la fusion des forces du parti.

Nous ne faisons, du reste, que ce que nos amis les bourgeois font.

Peut-être, en agissant ainsi, verrons-nous luire le soleil de l’affranchissement.

Voici ce que nous vous proposons :

Chaque semaine et dans chaque ville aura lieu une réunion hebdomadaire ; chacun versera une cotisation que nous avons fixé à 20 centimes par semaine pour les grands centres et à 15 centimes pour les petits centres.

Cet argent sera envoyé dans une ville que vous aurez désignée. Pour vous parler franchement nous avions déjà pensé à désigner Lyon, mais en présence des procès qui s’y déroulent et des manières peu courtoises de la police locale, nous avons songé à Vienne, comme siège principal.

Tous les mois un compte-rendu de la caisse sera envoyé à chaque fraction du parti ; de cette manière chacun pourra à son aise connaître les ressources du parti.

Et, alors, quand nous serons à la tête d’un pécule un peu élevé, nous pourrons, à l’occasion nous transporter dans une ville quelconque, pour la réussite d’un mouvement organisé par la Fédération, car nous avons pensé qu’il valait mieux mettre un régiment en ligne qu’une compagnie ; tel est le motif pour lequel nous avons fait demander, par l’intermédiaire de vos délégués, ce que vous en pensiez.

Si parmi nos compagnons il s’en trouve qui ne pensent pas comme nous, je les prierai de vouloir bien s’expliquer à ce sujet.

Dervieux :

Nous voulons bien prendre l’engagement de verser dans une même caisse toute notre fortune, mais il faudrait qu’avec l’envoi de l’argent au trésorier on remit une note indiquant le nombre des compagnons, afin d’éviter ce qui se passe presque partout en ce moment.

Lorsque vous organisez une réunion, il se présente 30 ou 40 compagnons, mais aussitôt que vous annoncez qu’il est dû une somme de 10 ou 15 francs pour location de la salle, chacun se retire et trois fois sur quatre ce sont toujours les m^mes qui paient pécuniairement ou corporellement.

Je propose donc, compagnons, qu’on fasse dans chaque ville, comme nous avons fait à Lyon, c’est à dire que tous les militants signent une feuille qui sera conservée aux archives, afin que, par ce fait, rien ne soit renié par les compagnons ».

Après discussion, il a été décidé par 21 voix sur 24, qu’on fera à l’avenir signer tous les délégués sur une feuille, au bas du programme qui a été élaboré aussitôt et dont la teneur fait suite à l’ordre du jour suivant :

« Les compagnons anarchistes réunis le dimanche 6 juillet 1890, à Vienne.

Comme délégués des villes de Genève, Vienne, Lyon et Annonay, au nombre de 24, sous la présidence du compagnon Monod, ont adopté et signé le programme ci-près.

Et chaque fois qu’un adhérent se présentera dans un groupe on lui donnera connaissance de ce programme. Cette lecture faite le nouveau compagnon signera le règlement et ne pourra, en aucun cas, en invoquer la résiliation.

Cette formalité sera remplie dans les mêmes conditions pour les anciens. »

Programme

« Il est fondé à Vienne une Fédération centrale des forces anarchistes locales.

1° Tous les groupes de la région devront envoyer chaque mois au moins un compte-rendu financier de leur groupe

2° La cotisation est fixée à 20 centimes par semaine pour les villes de Lyon, Vienne, Genève, 0,15 centimes pour toutes les autres ;

3° Quand, pour les besoins de la cause, un de nos compagnons orateurs se transportera sur un point ou sur un autre, un appel sera fait à chaque groupe, pour combler le déficit fait pour ce motif ;

4° Les actes commis par un des compagnons soussignés sont solidaires et ne doivent jamais être réfutés.

5° Dans toutes les occasions les compagnons anarchistes doivent se prêter main-forte ;

6°Les signataires présents et futurs s’engagent à ne jamais s’associer à toutes les mascarades, appels, fête nationale ou autres.

Ont signé :

Pour Vienne : Monod*, Francoz, Faure, Viennot, Soudé, Berthault, Franchet, Simonot, Véret, Mouchon, Bardot, Fuirade, Lauvet, Vanot, Roybet et Perrault presque tous teinturiers.

Pour Genève : Zolarod, Avonda, Zographos et Giraud.

Pour Lyon : Puillet, Dervieux.

Pour Annonay : Bergues.

Appréciation sur le résultat de la réunion qui précède

Les anarchistes de Lyon, Genève et Annonay qui assistaient à la réunion dont le compte-rendu analytique précède, ont quitté Vienne dans la matinée de mardi, 8 du courant.

Le parti anarchiste à Vienne, comme à Lyon est très affaibli, car à part quelques exaltés qui pourraient agir à l’insu de leurs camarades, les anarchistes peuvent attendre encore longtemps avant de pouvoir être à même de provoquer un mouvement quelconque.

Ceux qui sont partisans de la propagande par le fait, même individuelle (et c’est ce qui explique leur entêtement à faire signer l’article 4 du programme) sont :

A Lyon : Puillet (le plus à craindre), Perroncel et Raby ;

A Vienne : Monoz* et Francoz.

Il semblerait même qu’il existe une sorte de pacte entre ces cinq individus car, à Vienne lorsqu’ils voulaient se parler, ils s’éloignaient de leurs camarades de quelques pas ou ne parlaient qu’à demi-mot.

Très méfiants et voyant de la police partout, ils ne se fient à personne et causent peu.

Ils sont capables de commettre un crime.

Etant à Vienne, le 6 de ce mois, Puillet a causé avec Francoz de produits explosibles.

Questionné à ce sujet, il a répondu que Francoz connaissait un liquide avec lequel on pouvait obtenir un explosif d’une très grande force, mais il n’a rien voulu dire de plus déclarant que chose bien gardée ne se découvre jamais.

Des doutes ont toujours plané sur Puillet au sujet de l’affaire du Palais de justice.

Réunion privée du groupe anarchiste lyonnais tenue salle Marcellin, 105 avenue de Saxe, 9 juillet 1890

La séance a été ouverte à 9 heures 5 minutes du soir et levée à 10 heures.

Douze à quinze anarchistes ont assisté à cette réunion.

Etaient présents : Puillet, Monier, Blain, Dervieux, Perroncel, Montfouilloux, Mazoyer, Raby, Chervet dit Beau Christal, etc…

Le nommé Puillet, qui a présidé, s’est plaint du peu d’empressement des compagnons à assister aux réunions. « Ce sont toujours les mêmes qui viennent aux réunions, mais n’importe, tenons bon ; 15 hommes résolus en valent 150 qui hésitent.

Prouvons que nous saurons encore soutenir le drapeau anarchiste que, les premiers, nous avons arboré » .

Sur la proposition du nommé Raby, il a été décidé que les 13 et 14 de ce mois, chacun dans son quartier ferait une tournée pour connaître les noms des compagnons qui oseront illuminer ou pavoiser.

Avent de lever la séance Puillet a dit :

« Je me charge de ramasser dans les Brottaux des drapeaux de quoi faire dix robes à ma femme et d’enlever des lampions en quantité suffisante pour m’éclairer pendant un mois ; du reste, en cela, Hugonnard et moi nous sommes d’accord ».

Lyon le 12 juillet 1890

Le commissaire spécial

Baraban

Source : Archives départementales du Rhône 4 M 310

*S’agit-il bien de Monod qui normalement demeurait à Dijon et à Lyon ?

Sur cette tentative de Fédération anarchiste on pourra lire Histoire du mouvement anarchiste à Lyon (1880-1894) par Marcel Massard chez ACL, p.138