Croquis dessiné par Peillon dans son rapport pour signaler un lieu de dépôt de truc (dynamite)

24 avril 1890

affaire anarchiste

Ce soir à 6h ½, 2 militaires anarchistes*après s’être bien enquis si on les suivait ont pris l’allée n°3, rue des Ternaux, ou débouchaient par l’allée 18 rue Ste Catherine et sont venus chez Bonifol (épicerie, légumes) 15 rue St Catherine étant (?) rendez-vous demain matin 9h.

Voici 3 jours que je guette et je suis sur la voie.

* deux amis de Cadeaux (note ajoutée au rapport par la police)

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26 avril 1890

Affaire anarchiste

Dynamite

Près de l’heure de minuit, atteignant le 27 avril

En quittant votre cabinet le 26 avril sur les 7h ¼, je suis allé de suite porter les 4 francs à Mme Marie.

Je l’ai trouvé avec Gruffat et Diehel finissant de souper.

J’ai dit bonjour et en douceur lui ai fait passer l’argent en lui disant d’aller chercher le Cognac de l’amitié.
Elle revenait lorsque Trémollet portant un paquet lié dans une serviette nouée par les pointes est entré accompagné de Krozembulh.

Trémollet m’a dit qu’il me connaissait et que j’étais opportuniste.

Je lui ai répondu que oui parce que je ne croyais pas au bonheur du peuple par les théories socialistes ou anarchistes.

J’ai soutenu âprement mes opinions et ces deux-là, les leurs.

Nous nous sommes séparés, moi pour aller à la salle Rivoire (ce dont je ne me suis pas caché) et eux pour aller à la réunion salle Marcelin.

Sous le prétexte de me donner une commission pour « La fameuse Jeanne », madame Marie m’a dit :

1° que Gruffat lui avait avoué le matin même, que l’herbagère de la rue St Catherine tenait un des trucs :

Gruffat : oui c’est rue Ste Catherine

Mme Marie : l’herbagère, la veuve Bonijol

Gruffat : qu’est-ce qui te l’a dit

2° que Krozembulh ayant aperçu 2 poulets devant sa porte était venu demander l’hospitalité de la nuit et qu’il devait coucher avec Gruffat dans son lit à elle, 177 rue Paul Bert, pendant qu’elle-même coucherait au 181 même rue dans le lit de Gruffat.
Nous nous séparâmes.

Je fus salle Rivière à 10 h 5 minutes, j’en sortais la séance finie.

Lorsque devant le photographe Masserini qui en fait l’angle pour ainsi dire, Mme Marie, Gruffat et un autre arrivaient.

Sous le prétexte toujours de Mme Jeanne, Mme Marie me prit à part et me dit :

Le paquet que tenait Trémollet était un paquet de dynamite. C’est pour donner lundi aux compagnons désignés à faire les coups.

Elle a ajouté :

Lundi soir tout sera désigné pour jeudi « ils on dit que rien ne devait rester debout ».

Agissez avec la plus grande prudence, mais en tout cas, mettez Mme Marie à l’abri, elle a une peur bleue, maintenant.

Je suis un homme, je reste à mon poste. Seulement après, je crois qu’il faudra me faire faire un petit voyage.

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Préfecture du Rhône

Nous préfet du Rhône, commandeur de l’ordre national de la Légion d’honneur, agissant en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés par le code d’instruction criminelle – article 10 –

Requérons monsieur le commissaire spécial de la Sûreté de Lyon, d’opérer perquisition domiciliaire chez les nommés :

Trémollet Prosper, cordonnier, demeurant 181 rue Paul Bert, sur le devant

Gruffat François Joseph, cordonnier, demeurant même adresse, sur le derrière

Veuve Petel Joseph Antoine, demeurant 177 rue Paul Bert

Krayenbulh Joseph Antoine, 152 avenue de Saxe (doit être le nommé Mayeux Alfred, déserteur du 47e de ligne)

A l’effet de rechercher les engins explosibles, poudres fulminantes, armes de toutes sortes susceptibles de servir à la perpétuation d’un attentat contre la sécurité publique et aussi à l’effet de mettre lesdites personnes en état d’arrestation.

Lyon le 26 avril 1890

Le préfet du Rhône

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Préfecture du Rhône

Nous préfet du Rhône, commandeur de l’ordre national de la Légion d’honneur, agissant en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés par le code d’instruction criminelle – article 10 –

Requérons monsieur le commissaire spécial de la Sûreté de Lyon, d’opérer perquisition domiciliaire chez les nommés :

Vitre François, demeurant 166 rue Boileau, au 1er chez sa sœur.

Veuve Bonijol, herbager, 15 rue Ste Anne

A l’effet de rechercher les engins explosibles, poudres fulminantes, armes de toutes sortes susceptibles de servir à la perpétuation d’un attentat contre la sécurité publique et aussi à l’effet de mettre lesdites personnes en état d’arrestation.

Lyon le 26 avril 1890

Le préfet du Rhône

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Préfecture du Rhône

Commissariat spécial de la Sûreté à Lyon

Rapport du 27 au 28 avril 1890

Arrestations

Puillet Louis 3é ans, sans profession, 5 boulevard des Casernes

Trémolet Prosper, 33 ans, cordonnier, 181 rue Paul Bert

Gruffat François Joseph, 34 ans, cordonnier, 181 rue Paul Bert

Griffon Claude 34 ans, cordonnier, 5 boulevard des Casernes

Cusin Henri, cordonnier, 24 ans, 43 rue de la Villette

Saÿs François, 27 ans, tourneur mécanicien, 43 rue de la Villette

Toinet Antoinette, 24 ans, dévideuse, 43 rue de la Villette (concubine de Saÿs)

Krayembulh Aimé Albert 28 ans, peintre, avenue de Saxe.

Source : Archives départementales du Rhône 4 M 310

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Préfecture du Rhône

Commissariat spécial de la sûreté

Agglomération lyonnaise

n°4197

Lyon le 27 avril 1890

Monsieur le préfet,

J’ai l’honneur de porter à votre connaissance, qu’à la suite de vos instructions, des perquisitions ont été opérées ce matin, vers les 4 heures, soit par moi, soit par mes collègues M.M. Prieur, Jacques, Schloessinger et Pernel, chez les nommés :

1° Trémollet

2° Gruffet

3° Krayembulh

4° Veuve Marie Pétel

5° Puillet

6° Cuzin

7° Saÿs et sa femme

8° Femme Bonifol

Lesquels n’ont fait découvrir nulle part le dépôt ou la trace d’armes, engins et matières explosibles.

Néanmoins, tous les susnommés ont été arrêtés et conduits au palais de justice, excepté la femme Bonifol, pour être mis à votre disposition.

Quant aux sieurs Vitre et Dervieux, chez lesquels des perquisitions devaient être également opérées, ils n’ont pas été trouvés à leur domicile.

Le commissaire spécial

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Lyon, le 29 avril, 8 h. soir.

Voici d’après des renseignements puisés à bonne source, l’exacte vérité sur l’affaire des anarchistes de Lyon qui cause une vive émotion dans cette ville.

Les indications recueillies par le service de la Sûreté faisaient présumer que les anarchistes de Lyon préparaient pour les approches du 1er mai des attentats, et détenaient dans ce but des matières explosibles.

Sur ces données, dans la nuit du 26 au 27 avril des perquisitions furent faites simultanément chez plusieurs d’entre eux et furent suivies des arrestations des nommés Trémollet, Gruffat, Guzin, veuve Petel, Puillet, Griffon, Says sujet suisse, femme Says, Krayenbuhl se prétendant sujet suisse, mais dont le vrai nom est Mayeux et qui est un déserteur français.

Tous se laissèrent arrêter sans résistance.

Le 27 avril, a onze heures et demie du soir, trois autres anarchistes, parmi lesquels le nommé Cadeaux, furent arrêtés, rue Molière, au moment où ils sortaient d’un débit de boissons un quatrième parvint a s’échapper.

Le sieur Cadeaux s’était grièvement brûle à la face en manipulant les matières destinées à préparer les explosifs. Mis en éveil par les arrestations de la nuit précédente, il fit disparaître la plus grande partie de ces matières; mais une perquisition opérée chez lui dans la journée du 28 amena, cependant, la découverte de plusieurs paquets ou bouteilles contenant des produits chimiques répondant à cette destination.

Le service de la Sûreté put arrêter un quatrième anarchiste qui s’était échappe la veille et fit chez lui une perquisition qui amena la découverte de matières analogues aux premières, enveloppées dans une blouse. Arrête vers huit heures du soir, cet anarchiste, nommé Régnier avoua que Cadeaux lui avait, la veille remis ce paquet, pour le cacher chez lui.

Enfin, aujourd’hui, deux nouvelles arrestations d’anarchistes dangereux, celles des nommés Poyet et Condom, ont été opérées.

Tous ces individus ont été mis à la disposition du procureur de la république, auquel ont été transmis les produits saisis, qui feront l’objet d’une analyse.

A l’heure actuelle, quinze arrestations ont été opérées; d’autres sont imminentes.

Journal des débats 30 avril 1890

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29 avril 1890

Affaire anarchiste

Il est certain que le paquet de Trémollet était de la dynamite, qu’il n’est pas allé manger sa soupe, puisqu’il n’est pas rentré à son domicile et qu’il s’est dirigé du côté de la Vilette avec Krozembulh et Gruffat ayant le paquet. Qu’ils ont mis presque 20 minutes avec cette course et qu’ils sont revenus toujours courant. Il y a un témoin Diehel que madame Marie l’a impliqué dans l’affaire.

Ce matin, madame Marie va faire cracher le morceau par Gruffat.

Le truc est préparé admirablement.

Les rapports de la Sûreté vous le ferons connaître.

Madame Marie y est depuis neuf heures ce matin.

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Préfecture du Rhône

Commissariat spécial de la Sûreté

Agglomération lyonnaise

n°4529

Lyon le 6 mai 1890

Renseignements

La veuve Petel ayant déclaré que dans la soirée du 26 avril dernier, vers les 8 heures et demie, le nommé Trémollet était rentré chez elle pour reprendre un paquet qu’il avait déposé, quelques instants auparavant, sur un tas de linge, il résulte des explications de Trémollet que ce paquet contenait une paire de bottines pour fillette et, à ce sujet, il fait connaître que ces bottines ayant été trouvées trop étroites par M. Bardot contremaître au service de M. Desrayand, fabricant de chaussures, 17 rue Clas Suiphon, il fut prié de les rapporter chez lui, pour les remettre à la forme. C’était six heures du soir environ.

M. Bardot Antoine, ainsi que le sieur Hivéro André, confirment les dires de Trémollet et ajoutent que celui-ci avait placé la paire de bottines dont il s’agit dans un linge blanc, vulgairement appelé « toilette ».

Ce linge m’ayant été remis, hier par la femme Trémollet, puis représenté à la veuve Petel, celle-ci croit le reconnaître pour être celui qui enveloppait l’objet ou les objets que Gruffat avait désignés comme devant être de la dynamite.

Gruffat, interrogé rapporte :

Depuis plusieurs jours, la femme Petel me harcelait de questions au sujet de dépôt d’armes et de dynamite que nous compagnons anarchistes, d’après elle devaient avoir à leur disposition.

Cette insistance de la part de la susnommée me parut assez étrange, cependant, je ne l’attribuai qu’à un excès de curiosité, assez naturel chez les femmes et c’est alors que voulant, à mon tour l’intriguer, je lui dit, à diverses reprises, qu’il y avait effectivement à Lyon, plusieurs dépôts de dynamite et des armes et je me rappelle fort bien lui avoir dit, dans la soirée du 26 avril dernier, que le paquet déposé par Trémollet dans sa chambre, contenait de la dynamite, mais je le répète, je n’ai dit cela que pour intriguer la curiosité de la veuve Pétel.

Tels sont les renseignements relatifs au paquet signalé comme devant renfermer le truc, c’est à dire de la dynamite.

Lyon le 6 mai 1890

Le commissaire spécial

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8 mai 1890

Anarchistes

J’ai appris pas mal de choses aujourd’hui. D’abord, le linge Trémollet n’a pas été reconnu, ni par Diehel, ni par M.Hivéro. Ce n’est pas une serviette d’enveloppe mais bien une serviette ordinaire à raies rouge, de forme et grandeur ordinaires. J’ai vu le paquet et l’enveloppe de mes yeux vus, tout le peut certifier.

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Renseignements en réponse à la note ci-jointe en date du 8 courant.

Il ne me reste absolument rien à ajouter à mon rapport en date du 5 courant faisant connaître que le linge que portait Trémollet le soir qu’il est allé appeler Gruffat chez la dame Marie Pételle (demeurant 177 rue Paul Bert) était d’après cette dernière et le sieur Diehel qui demeure à la même adresse, blanc, sans aucune raies rouges.

Ce linge qui d’après Trémollet était une toilette blanche servant à porter la chaussure, a été présenté à ladite dame Pételle et au sieur Diehel qui sans avoir été affirmatifs, ont déclaré que ce linge était tout à fait semblable en couleur et étoffe mais qu’ils l’avaient vu plus petit.

Lyon le 14 mai 90

 

Source : Archives départementales du Rhône 4 M 310