14 février 1886

Réunion publique des groupes anarchistes lyonnais à l’Eden-Théatre.
Intervention de Joseph Bernard :

En venant à cette réunion mon intention n’était pas de prendre la parole, j’y suis obligé sous la pression de quelques amis et aussi, parce que j’avais cru que les anarchistes allaient nous apporter et et développer un programme sur lequel nous aurions peut-être pu nous appuyer pour arriver à ce que nous voulons.

J’avais cru qu’ils allaient nous dire :

Nous voulons la révolution par tel ou tel moyen, pour atteindre tel ou tel but !

Mais non, rien, on se borne à dire : Nous voulons la révolution violente !

Nous aussi, nous voulons la révolution violente !

Nous aussi, nous la voulons ainsi, puisqu’elle ne peut-être faite autrement mais il faudrait nous dire comment vous voulez la faire.

Je crois que depuis 3 ans on ne sait ni ce que l’on veut, ni ce que l’on fait ; on patauge. J’avais cru que vous viendriez nous dire : Voilà ce qu’il faut détruire ! Mais non, vous restez muets sur ce point essentiel. Notre but est le même, il est vrai, et si nous divisons c’est parce que nous manquons d’orientation et aussi parce que chacun cherche à assurer d’abord son bonheur personnel au lieu de chercher à faire celui du peuple.

Faites donc un programme et dites ce qu’il faut faire, car avant tout il faut dire ce que l’on veut détruire et ce que l’on veut mettre à la place.

Je ne rejette aucun moyen pour faire la révolution, je les accepte tous ainsi que je l’ai déclaré jadis devant le tribunal, car il n’y a que la force brutale qui peut la faire.

Lorsque la Fédération est entrée en lutte à Lyon, elle avait un programme, tandis que vous nous venez aujourd’hui les mains vides.

J’ai utilisé mon séjour à la prison pour étudier à ma manière, vous avez peut-être étudié comme moi, suivant la vôtre, mais ce que je puis dire, c’est que je suis devenu sceptique ; je ne crois plus à l’anarchie, pas plus qu’à la théorie des hommes qui veulent transformer la société d’un jour à l’autre.

J’éprouve le désir de trouver les moyens d’améliorer ma situation personnelle, en même temps que celle de tous les travailleurs.

Il appartient à ceux qui souffrent de chercher le moyen de s’émanciper et ils ne doivent rien attendre des autres. C’est pourquoi je vous demande à vous, qui voulez nous changer, de réformer la société : «Où est votre programme ? Si vous n’en avez point, personne ne peut marcher avec vous.

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13 février 1886

Ville de Lyon

Commissariat de police

Quartier de la Croix-Rousse

Réunion publique salle de l’Eden-Théâtre

400 personnes dont 30 femmes

Bernard, anarchiste :

« Il y a trois ans, 60 de nos membres ont été condamnés à la prison. Il ne s’agit pas pour eux de dire aujourd’hui, nous sortons de prison, nous voulons détruire ceci ou cela ; nous voulons la révolution violente pour détruire les obstacles.

Pour détruire des préjugés il faut établir des réformes. Je crois qu’on patauge, on ne sait ce qu’on veut. On sait qu’on souffre mais on ne connaît la source de cette misère (applaudissements)

Je croyais que les orateurs qui m’ont précédé auraient dit : Voilà ce que nous voulons (Une voix : dites-le)

Nous avons tous le même but avec les collectivistes et blanquistes et cependant nous sommes divisés, parce que chacun cherche la solution dans son propre bonheur et non dans celui du peuple.

Je n’ai pas l’intention d’imposer un programme, mais je demande qu’on en établisse un et qu’on entre en lutte ensuite.

J’ai dit en police correctionnelle que le poignard, la dynamite, tous les moyens étaient bons pour arriver à l’émancipation ouvrière. C’est encore le seul moyen aujourd’hui. Dans mille ans, ce sera encore la force brutale. Il n’y en a pas d’autre. La force morale n’existe pas sans elle.

La Fédération révolutionnaire a eu un programme qui est peut-être tout à changer aujourd’hui, mais enfin elle s’est présentée en réunion publique avec un programme.

Je suis profondément sceptique ; je crois à peu de chose.

Cependant, je crois à la misère, lorsque rentrant chez moi, je n’ai ni pain, ni vin. Tout en ne croyant à aucune théorie, il est des hommes qui souffrent. Celui qui souffre a besoin de souffrir moins.

J’ai lu que l’émancipation des travailleurs pouvait se faire par eux-mêmes, par ceux qui souffrent. Je demande que le parti anarchiste fasse un programme et dise : voilà ce que nous voulons défendre.

Source : Archives Départementales du Rhône 4 M 309