Joseph Bernard, condamné à cinq ans de prison était emprisonné à Clairvaux.

Clairvaux, le 9 juillet 1883

Chère citoyenne Pallait*

J’apprends par une lettre de la citoyenne Bernard, combien vous avez pris de la peine, et combien a été grand votre dévouement dans la situation douloureuse où elle s’est trouvée.

Je vous écris quelques lignes pour vous remercier et vous assurer que si l’avenir le permet, je ferai mon possible pour acquitter ma dette de reconnaissance.

J’ai été doublement satisfait d’apprendre votre bienveillance à notre égard, car généralement il suffit d’être dans une pénible situation pour être abandonné de tous. Merci pour elle, merci pour moi et soyez assurée que je n’oublierai jamais votre bienveillance à notre égard.

Chère citoyenne Pallait*, je pense en ce moment aux quelques soirées que j’ai passées chez vous pendant mon séjour à Lyon. La situation est bien changée ; nous étions joyeux, nous pouvions constater chaque jour le progrès de nos idées, en espérer le succès.

Aujourd’hui, beaucoup de défenseurs de ces idées sont captifs, les autres traqués de toute part, ressentent eux aussi les conséquences de la défaite. Certes, c’est la un phénomène inhérent aux luttes politiques, mais qui n’en produit pas moins des perturbations dans les partis et même dans les idées.

Il appartient toutefois, à ceux qui étaient conscients de la noble cause pour laquelle ils combattaient, d’en imposer aux vainqueurs du jour, non par une jactance inutile, mais en sachant souffrir sans se plaindre. Cette attitude de quelques uns est bien nécessaire pour faire oublier les faiblesses de beaucoup d’entre nous, qui par une de ces contradictions à remarquer chaque fois qu’un parti est vaincu, remplacent la violence de langage, par la plus piètre attitude.

Je crois que longtemps encore, les révolutionnaires en général ne comprendront pas que le seul moyen de triompher, c’est tout d’abord de combattre avec loyauté, et si l’on est vaincu, de ne jamais demander grâce, car cela oblige d’en accorder, si l’on était vainqueurs.

Mais je m’arrête, car je m’aperçois que je fais de la politique et ce n’est guère le moment.

Encore une fois merci, en attendant que je puisse vous remercier de vive voix. Bien le bonjour à la citoyenne Eugénie.

Agréez, chère citoyenne, avec l’expression de ma vive reconnaissance, celui de mon entier dévouement.

Tout à vous et à la Révolution.

Bernard

détenu politique à Clairvaux (Aube)

A Mme Pallait*, 12 rue des Fantasques (Lyon)

Source : 4 M 306 Archives Départementales du Rhône

*la copie de la lettre dans le dossier indique par erreur Palais