L’explosion dans le restaurant du théâtre Bellecour. Document Éphéméride anarchiste.

Lyon le 19 décembre 1886, 6 heures du soir

Chère Amie,

A l’heure où je t’écris, nous sommes avec Courapied en train de manger une choucroute chez Georges à Pérache. Je viens de terminer mes affaires, il ne me reste plus qu’une course à faire demain, puis je me mettrai en route pour Dijon. J’ai bien des choses à te dire. Aussitôt arrivé, je te raconterai cela. Tu sais le temps qu’il m’a fallu, il y a deux ans pour aller de Lyon à Dijon, j’ai le regret de te dire qu’il me faudra au moins autant de temps pour faire le voyage. Au reçu de cette lettre, n’envoie plus rien à Lyon, s’il y a quelque chose de pressé, tu l’adresseras poste restante à Tournus. Ne mets rien dans la lettre qui craigne les curieux.

Tu me diras si ces Messieurs sont revenus demander après moi.

Tu me diras également ce qu’en pensent les voisins, ainsi que les ouvriers de la fabrique sur cette descente de la justice chez moi.

Tu me diras également si en mon absence, personne n’est venu, si un nom est en crainte, ne me le dis pas.

Dis-moi comment va ta santé, celle de Marceau, Babeuf, Clément*, la Gouine.

Dis-moi si l’argent que tu comptais pour le 6 et le 8 est rentré, en un mot dis-moi si tout va bien.

Hier j’ai assisté à une représentation au théâtre de Bellecour, en sortant nous avons été Courapied et moi dans ce café que l’on nomme l’Assomoir, qui est situé en dessous du théâtre. C’est dans ce café qu’il y a environ cinq ans, une bombe a éclaté, ce qui a été le point de départ de la condamnation du pauvre Antoine Cyvoct.

Je te dirai que nous en sommes sorti de ce café avec un dégoût dans le cœur. Figure toi des femmes de la roulotte venant chercher pratique dans cet endroit, ne se gênant pas plus que chez eux. Quelle belle représentation de cette bourgeoisie qui ne sachant se gouverner elle même, veut avoir la prétention de gouverner le peuple.

Je termine en t’embrassant de tout mon cœur et j’aspire l’heure où je pourrai te presser dans mes bras, celui qui t’aime pour la vie.

F. Monod

Source : 2U 1507 AD de Côte d’Or

*prénoms des enfants de Monod