On nous écrit de la Grand’Combe, 10 mars :

Je vous ai signalé par dépêche, hier, l’attentat dirigé contre M. Lafitte, ingénieur en chef des mines d’Alais, dans la nuit du 8 au 9 du courant.

M. Lafitte habite avec sa famille, composée de sa femme, de son fils âgé de 4 ans et d’une bonne, une maison isolée des autres par des rues, des chemins et une place. C’est une des plus anciennes de la Grand’Combe ; on l’appelait autrefois l’Apôtre. Au rez-de-chaussée sont ses bureaux, les deux étages supérieurs servent d’habitation. Toutes les portes des divers appartements du premier étage s’ouvrent sur une terrasse qui longe la façade Sud-Ouest. C’est là, sur cette terrasse, que la cartouche de dynamite est tombée et qu’elle a éclaté, à 50 centimètres de la chambre ou reposait l’ingénieur avec sa famille.

On suppose que la cartouche a dû être lancée de dessus un petit toit des lieux d’aisances situés au sud de la basse-cour. La charge devait être très forte, 100 à 150 grammes au moins. Le choc a été formidable, toutes les vitres ont volé en éclats, les portes ont été brisées, les maisons voisines secouées comme par un violent tremblement de terre, et le bruit en a été si énorme qu’il a été entendu de très loin.

Une affiche manuscrite a été trouvée, le matin, placardée a la porte d’entrée de la maison de M. Lafitte. En voici les principaux passages :

« Nous ne voulons pas. certains ouvriers gagnant 7 à 8 francs par jour, que les trois quarts ne gagnent que 3 francs. Nous demandons la journée a 6 francs pour les mineurs et 4 francs pour les manœuvres. Nous demandons l’intervention du gouvernement pour nos frères de Decazeville. Nous préférons mourir par les baïonnettes que de la faim. Nous demandons la mise en liberté pour nos frères qui sont sous les verrous. »

Le parquet d’Alais, le sous-préfet et le capitaine de gendarmerie sont sur les lieux. Une enquête est commencée Plusieurs personnes ont été entendues et notamment, un ouvrier récemment renvoyé pour avoir tenu, parait-il, des propos dangereux en faisant allusion a la grève de Decazeville. quelques-uns penchent à croire que ce crime a été commis par quelque étranger, envoyé pour mettre la révolution dans le pays houiller. En tout cas, la généralité des ouvriers répudie cet acte comme étant inspiré par une lâcheté sans nom

Le Petit marseillais 11 mars 1886

DYNAMITE A LA GRAND’COMBE .

On nous écrit de la Grand’Combe, 11 mars :

L’enquête relative à l’attentat par la dynamite, que je vous ai signalé, se poursuit toujours activement. Le parquet d’Alais est toujours ici ; il a établi son siège à la justice de paix. Le nommé Aigon, garçon coiffeur depuis assez longtemps à la Grand’Combe, et actuellement sans place, a été arrêté.

Une brigade de gendarmerie est arrivée ici cette nuit.

Les nommés Flavier et Paveiranne ont été arrêtés aujourd’hui. Paveiranne avait été récemment renvoyé de la Compagnie, accusé à tort ou a raison d’avoir tenu des propos malsonnants, faisant allusion à la grève de Decazeville. Aigon et Flavier ont été conduits à Alais

Le Petit marseillais 12 mars 1886

Nîmes. — Un événement, qui a produit une vive émotion dans toute la ville, vient de s’accomplir, une des dernières nuits, à la Grand’Combe, près de Nîmes.

Un individu a lancé chez M. Laffitte, ingénieur des mines de la Grand’Combe, une cartouche de dynamite.

C’est vers minuit et demi que l’explosion a eu lieu.

M. Laffitte était couché ainsi que sa famille.

La cartouche, contenant environ quatre-vingts grammes de dynamite, a été jetée, mèche allumée, par-dessus une muraille qui atteint à peu près la hauteur du premier étage de la maison.

Elle a éclaté à vingt centimètres à peine de la chambre de M. Laffitte.

Un jeune enfant de M. Laffitte qui dormait dans une chambre voisine a reçu une commotion tellement forte qu’il a été pris de vomissements violents.

Les dégâts ne sont pas très importants. Ils consistent surtout en vitres brisées.

On a trouvé contre le pilier une affiche demandant une augmentation du salaire des ouvriers et la mise en liberté des mineurs arrêtés à Decazeville.

Il semble que ce soit l’œuvre d’un anarchiste. Des patrouilles circulent dans les rues.

On croit connaître l’individu qui s’est rendu coupable de cet acte.

Il est activement surveillé, et il est probable que son arrestation aura lieu à bref délai.

L’Industriel de St germain en Laye 20 mars 1886