L’explosion eut lieu près de l’ancien Palais de justice.

On nous écrit de Toulon, le 15 mai :

Cette nuit, vers 11 heures 3/4, une épouvantable détonation réveillait en sursaut les habitants de la partie basse de la ville. Le bruit paraissait venir du vieux palais de justice, sis au bout de la rue d’Alger, et où se trouve le bureau central de police.

Au même moment, les agents de service dans ce poste recevaient une forte commotion et le secrétaire, étendu sur un banc, était projeté à terre, tandis que les vitres volaient en éclats.

Le brigadier de police Silvagnoli et deux agents se trouvaient à ce moment sur la place Saint-Pierre; ils se précipitèrent vers la place située derrière le vieux palais, tout obscurcie par un épais nuage de fumée, d’où était partie la détonation, tandis que tout autour d’eux et jusque dans les arbres de la place Saint-Pierre, on entendait le crépitement a une pluie de gros plombs retombant sur le sol. Après avoir vainement fouillé les rues adjacentes, ils se mirent, avec l’aide des agents du poste et de quelques rares passants et voisins, à rechercher les causes de cette explosion.

Contre les murs de l’ancien palais de justice, adossées à la salle qui sert actuellement de poste et de prison, se trouvent diverses échoppes, entre autres une échoppe d’écrivain public et une de cordonnier, séparées l’une de l’autre par une espace vide de près d’un mètre carré, espace qui est fermé par une petite barrière de bois peinte en vert. Au-dessus de cet espace se trouve une fenêtre vitrée, grillée d’épais barreaux de fer, et qui donne dans le poste de police. Dans cet espace vide, compris entre les deux échoppes, on voyait, sur le sol, un amas de fer et de fonte — boulons, vieux clous, etc.—débris qui d’après un examen sérieux, paraissent constituer l’enveloppe et la mitraille d’une bombe chargée à la dynamite.

L’explosion a creusé, dans le trottoir, une légère excavation, et la petite barrière a été percée de part en part. Si les deux échoppes n’ont subi presque aucun dégât, il n’en est pas de même des maisons situées en face.

Les portes des corridors, et les boiseries d’un débit de vins, sont criblées de trous au fond desquels sont restés des morceaux de fonte ; une seule porte en compte plus de cinquante. Dans les murs on relève aussi de nombreuses traces de projectiles, et les vitres ont été brisées dans divers appartements. Des éclats de fonte ont même pénétré à travers les vitres de l’imposte d’un corridor et sont allés s’enfoncer, à plusieurs mètres de là, dans des poutres de chêne.

Du côté du Palais-de-Justice, il y a eu moins de dégâts ; les échoppes, nous l’avons dit, n’ont eu que d’assez légères éraflures ; quelques parties de leurs toitures, en zinc, sont percées de trous qui les font ressembler à des passoires. Les vitres de la fenêtre du vieux palais, donnant dans le poste, ont été brisées, et quelques tuiles du bord de la toiture de cet édifice ont été mises en morceaux. Tous les débris de fer et de fonte ont été soigneusement ramassés et déposes au poste de police.

La nouvelle de cet événement s’est rapide ment répandue dans la ville et depuis les premières heures du matin un grand nombre de curieux ne cessent de stationner sur les lieux.

Cette odieuse tentative, anarchiste sans doute et, tort heureusement, avortée , ne pourrait-elle se rattacher à un fait qui s’est passé ces jours derniers : un ouvrier, surpris fumant sur les chantiers de l’arsenal, fut condamné à quinze jours de prison ; au moment de l’incarcérer, on procéda à la visite de ses vêtements et on trouva dans une de ses poches des proclamations et des écrits anarchistes. Serions-nous en présence d’on complot en règle et notre ville serait-elle menacée par les pires ennemis de la République ? L’autorité ne saurait montrer trop de vigilance dans cette grave circonstance.

Le Petit Marseillais 16 mai 1887