Un livre d’auto-promotion en vue des élections de 1885

Cet attentat qui survint juste avant le Congrès de Londres qui vit la propagande par le fait adoptée officiellement par le mouvement anarchiste, fut un échec puisque la statue ne subit pratiquement aucun dégât. L’amateurisme des apprentis propagandistes y fut pour beaucoup selon le rapport du Laboratoire de chimie de la préfecture de police du 22 juin 1881 : « l’opérateur a fait preuve de manque de connaissances pratiques dans cet essai, aussi a-t-il obtenu un résultat contraire à celui qu’il attendait, car le coton poudre mal préparé, mal lavé brûle plus lentement que du coton ordinaire n’ayant subi aucune préparation » (1) ».

Mais cette explosion ratée eut de nombreuses répercussions par la suite et fit l’objet de plusieurs récupérations politiques de la part du Préfet de police et des socialistes.

Dans ses mémoires (2) Louis Andrieux prétendit qu’il savait tout de l’attentat et qu’il laissa faire. C’était se donner le beau rôle sur un événement auquel, en fait, il ne sût rien, comme le prouve le dossier concernant l’attentat, conservé sous la cote Ba 138 des Archives de la préfecture de police. Ce dossier ne comprend aucun rapport d’indicateur, laissant supposer que le préfet de police connaissait le complot, qu’il savait l’heure du départ pour Saint-Germain et connaissais aussi l’heure du crime projeté. Rien de tel dans les documents conservés à la préfecture de police mais une enquête banale montrant plutôt une police dans le brouillard, interrogeant les quelques témoins qui n’avaient pas vu grand chose et soupçonnant les membres de la loge maçonnique dissidente du Pecq situé à proximité de St Germain, dite loge des Amis du peuple dont le maire et plusieurs conseillers municipaux faisaient partie. Piste bien vite abandonnée, mais aucune autre ne fut envisagée, pourtant si cet attentat avait échoué, il pouvait être le premier d’une série d’autres.

Mais le préfet de police ne fit rien, sinon surveiller les anarchistes lyonnais où se trouvait sa circonscription électorale (3)

En cette année 1881, ce préfet de police prétendant, tout en fanfaronnade, que : « Je connaissais les noms des conspirateurs; j’avais voyagé avec eux, du moins par procuration j’avais tout vu, tout entendu, et l’occasion me paraissait bonne pour mettre la main sur ce nid de dynamiteurs ». En fait il ne fit rien du tout. C’est qu’à l’époque la préfecture de police distinguait encore mal les anarchistes des socialistes : les rapports des deux courants étaient mélangés dans le même dossier « Socialisme en France » (Ba 199). Mais ce dossier ne contient aucune note sur l’attentat de St-Germain. On se demande bien comment Andrieux pouvait tout connaître des conspirateurs ?

Ses Souvenirs parurent en 1885, peu avant le scrutin des législatives où Andrieux était candidat. Il faut se rappeler que ce préfet de police, était en même temps un député et que ce livre tombait donc à pic pour justifier son action passée en vue de se faire réélire. La vérité n’était donc pas la vertu première de cet ouvrage qui tenait plus de la belle histoire pour cacher certaines lacunes.

Quand à Joffrin, membre du conseil municipal de Paris, mis en cause par un groupe anarchiste lors du congrès de la Fédération du Centre en 1883, il n’hésita pas, pour se défendre à calomnier les anarchistes. Il prétendit que les 24 assistants à la réunion de Levallois-Perret du samedi 25 juin 1881, qui adressaient « leurs félicitations aux amis inconnus » qui venaient de tenter de faire sauter la statue de Thiers, avaient publiquement revendiqué la responsabilité de la tentative de dégradation de monument public. Mais, saluer les amis inconnus et revendiquer l’attentat, ce n’est pas la même chose. Joffrin se trompa au passage sur le nombre de signataires qu’il réduisit à 13.

Mais Joffrin ne s’arrêta pas là et donna des noms : il cita trois, Serraux dit Spilleux, Gérard et Planson, qui auraient émargé à la préfecture de police.

Malheureusement pour lui, Serraux n’était pas signataire de l’appel émanant de la réunion de Levallois-Perret, quant à Gérard et Planson, il ne fournit aucune preuve, pour étayer ses affirmations.

Ses accusations peu précises et sans réelles preuves relèvent donc plus d’une rhétorique habituelle à l’époque : qualifier de mouchards ses ennemis politiques afin de les discréditer.

Cet attentat raté allait être le premier de toute une série d’autres à Montceaux-les-Mines et Lyon mais Andrieux, malgré sa soi-disant habileté, passa complètement à côté de cette menace pour le système en place.

Qui étaient les auteurs de l’attentat contre la statue de Thiers ? Aucun document n’apporte de réponse à cette question. Jean Grave (4) prétendit, pour sa part, que l’action avait été commise par « deux ou trois Méridionaux, fraîchement venus de Marseille » mais sans donner plus de précisions sur l’origine de son information qui reste donc, elle aussi, à prendre avec précaution.

Jean Maitron (5) reprit les affirmations d’Andrieux, sans distance critique par rapport à un ouvrage sujet à caution et en l’absence de tout autre document : « C’est ainsi qu’il (Andrieux) laisse se monter – s’il ne l’organise lui-même grâce à son agent Serreaux (6), directeur du journal – un attentat contre la statue de Thiers récemment inaugurée à Saint-Germain ».

Une historiographie jamais remise en cause.

  1. Arch. Préf. de pol. Ba 138
  2. Souvenirs d’un préfet de police. Jules Rouff et Cie, éditeurs. 1885
  3. Voir à ce sujet le dossier Ba 394 « Menées des socialistes et anarchistes révolutionnaires lyonnais » ouvert en juillet 1881.
  4. Quarante ans de propagande anarchiste par Jean Grave. L’histoire/Flammarion. 1973 p. 403
  5. Le Mouvement anarchiste en France. Tome I par jean Maitron. FM/ Fondations 1982, p. 141
  6. Il s’agit de Serraux

Lire le dossier complet : L’attentat contre la statue de Thiers à Saint-Germain le 16 juin 1881