Louis Andrieux, préfet de police

La statue de M. Thiers. – L’explosion de Saint-Germain. – La caisse noire de l’avenir.

Les compagnons avaient décidé en principe que le Palais-Bourbon devait sauter.

Mais les hommes qui mettent leurs actes d’accord avec leurs principes se font de plus en plus rares, et personne ne se proposait pour porter les cartouches de dynamite dans les caves du palais.

Dame ! l’aventure n’était pas sans péril on veut bien préparer un meilleur avenir social; mais on veut en profiter être à la bataille, c’est très bien; être au partage du butin, c’est mieux encore.

On délibéra sur la question de savoir s’il ne conviendrait pas de commencer par quelque monument plus accessible : la Banque de France, le palais de l’Elysée, la préfecture de police, le ministère de l’intérieur furent tour à tour discutés, puis abandonnés à raison de la surveillance trop active dont ils sont l’objet.

La destruction d’une église semblait plus facile; il fut aussi question du monument expiatoire.
Enfin on convint que, pour se faire la main, on s’attaquerait d’abord je vous le donne en mille à la statue de M. Thiers, récemment inaugurée à Saint-Germain.

Les fêtes de l’inauguration avaient d’ailleurs appelé l’attention sur cette statue, et on se rappelle par quelle apostrophe indignée M. Olivier Pain avait protesté, au nom des vaincus de la Commune, contre les louanges décernées au « sinistre vieillard ».

Avoir rêvé d’ensevelir la représentation nationale sous les ruines du palais législatif, et aboutir à briser une statue dans les environs de Paris, c’est ressembler au héron de la fable

… Qui fut tout heureux et tout aise
De rencontrer un limaçon.

Nous étions bien loin des menaces proférées le 13 mai 1881 par Mlle Louise Michel dans le groupe révolutionnaire du dix-huitième arrondissement, alors que, dans un élan irréfléchi, la « grande citoyenne » s’écriait :
« Mais regardez donc ce qui se passe en Russie regardez le grand parti nihiliste, voyez ses membres qui savent si hardiment et si glorieusement mourir ! Que ne faites-vous comme eux?
Manque-t-il donc de pioches pour creuser des souterrains, de dynamite pour faire sauter Paris, de pétrole pour tout incendier?

Imitez les nihilistes, et je serai à votre tête alors seulement nous serons dignes de la liberté, nous pourrons la conquérir sur les débris d’une société pourrie qui craque de toutes parts et dont tout bon citoyen doit se débarrasser par le fer et le feu, nous établirons le nouveau monde social. »

Les compagnons partirent pour Saint-Germain emportant l’infernale machine c’était une boite à sardines, remplie de fulmicoton et soigneusement enveloppée dans un mouchoir.

Je connaissais ce complot plein d’horreur je savais l’heure du départ pour Saint-Germain je connaissais aussi l’heure du crime projeté.
Qu’allais-je faire ?

Il fallait que l’acte fût consommé pour que la répression fut possible.

Je n’hésitai point à sacrifier le libérateur du territoire pour sauver le Palais-Bourbon.
Quand la nuit fut venue, les compagnons, se glissant dans l’ombre à travers les arbres séculaires, arrivèrent jusqu’à la statue.
La pâle lueur de la lune éclairait le visage de ce vieillard en bronze, qui, sous ses lunettes, semblait regarder d’un air narquois les conspirateurs.

L’un d’eux plaça la boite à sardines sur le socle de la statue, entre les pieds du fauteuil où M. Thiers est assis.

Une longue mèche pendait le long du piédestal. L’un des compagnons y mit le feu, tandis que ses camarades, autour des arbres voisins, parsemaient le sol de proclamations révolutionnaires puis, quand le feu commença à monter lentement le long de la mèche, les compagnons s’enfuirent à toutes jambes, jusqu’au bas de la colline et continuant leur course à travers la plaine, ils escaladèrent les barrières du chemin de fer.

Quand ils rentrèrent à Paris, ils attendirent avec impatience les nouvelles de Saint-Germain.
Ils n’avaient pas assisté au spectacle des ruines qu’ils avaient faites ils n’en savaient pas l’étendue.

Quelle ne fut pas leur déception, lorsqu’ils apprirent qu’ils avaient tout au plus réussi a réveiller quelques paisibles habitants de la silencieuse cité de Saint-Germain !

La statue était intacte ; une large tache noire à peine visible sur le bronze était la seule trace de l’attentat.

Je connaissais les noms des conspirateurs; j’avais voyagé avec eux, du moins par procuration j’avais tout vu, tout entendu, et l’occasion me paraissait bonne pour mettre la main sur ce nid de dynamiteurs.

J’examinai la question de droit. J’ouvris mon Code pénal la disposition applicable devait être celle de l’article 237, ainsi conçu « Quiconque aura détruit, abattu, mutilé ou dégradé des monuments, statues et autres objets destinés à l’utilité ou à la décoration publique, et élevés par l’autorité publique ou avec son autorisation, sera puni d’un emprisonnement d’un mois à deux ans et d’une amende de cent francs a cinq cents francs. »

Les compagnons n’avaient ni détruit, ni dégradé le libérateur du territoire « destiné à la décoration publique » ils s’étaient bornés à lui faire une tache sous son fauteuil, et j’avais beau relire l’article 287, ce cas n’était pas prévu par le Code pénal.

– Il y avait du moins la tentative, me direz- vous.

Oui mais le maximum de la peine n’étant que de deux ans d’emprisonnement, nous étions en matière correctionnelle, et, en cette matière, la tentative de délit n’est punissable qu’autant que la loi le dit formellement.

Les compagnons ne pouvaient être inquiétés tout au plus, aurais-je pu les faire condamner à quinze francs d’amende pour tapage nocturne.
J’estimai qu’il était préférable de ne pas leur montrer l’œil de la police et de continuer à les surveiller, assistant invisible à leurs conciliabules jusqu’au moment où il conviendrait d’éteindre la mèche. ou de l’éventer.

Mais cet avortement du grand complot amollit les courages, et les tentatives ne furent pas renouvelées.

Le socialiste Maria se rendait compte de l’effet moral produit par ce coup manqué, lorsque, le 6 juillet 1881, dans la réunion du cercle révolutionnaire des cinquième et quinzième arrondissements, il déplorait l’insuccès du « fait de Saint- Germain ».

Il ajoutait :

« Le suffrage universel est la plus grande duperie du siècle. Ce n’est point par le vote, mais par l’action qu’il faut attaquer les gouvernants.
« Nous devons organiser une caisse formidable, car beaucoup de compagnons se dévoueraient s’ils savaient que derrière eux ils ne laissent pas dans la misère femmes et enfants. Ce n’est pas avec nos cotisations de deux sous par semaine que nous pourrons jamais les rassurer à cet égard.

Il y a une quantité de banquiers et de détenteurs de la fortune publique chez lesquels nous pourrions entrer par n’importe quel moyen pour nous approprier un ou plusieurs millions. Nous en serions quittes pour cinq ans de prison.
Soyez sûrs qu’avec le levier de l’or, nous aurions bientôt renversé les dirigeants et accompli la Révolution. »

Souvenirs d’un préfet de police. [Volume 1] / par Louis Andrieux