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L’AFFAIRE DE SAINT-GERMAIN
La tentative criminelle dont nos télégrammes d’hier faisaient mention, et dont la statue de M. Thiers a failli être victime, préoccupe beaucoup les habitants de la ville où est mort le premier président de la troisième République.
Voici les renseignements que nous avons pu recueillir sur cette aventure.
Dans la nuit de mercredi à jeudi, exactement à deux heures cinquante-huit minutes, une série de détonations, ressemblant assez à un roulement de tambours, ou au bruit produit par un tombereau déchargeant des moellons sur le pavé, éclatait à quelque distance de la gare et du théâtre, sur la place Thiers.
Instantanément, cette partie de la ville, c’est-à-dire la place de la Paroisse, la rue de Pontoise, la place Thiers, la rue de Paris,. la rue de Pologne, etc., s’emplissait de curieux.

Les uns mettaient anxieusement le nez à la fenêtre; les autres, plus hardis, s’aventuraient du côté du théâtre et ces derniers constataient bientôt qu’un essai « à la nihiliste » venait d’être tenté contre le monument dû au ciseau de M. Mercié.
En effet, les premières recherches firent découvrir, non seulement une traînée bleuâtre et significative sur la partie postérieure du fauteuil où la statue de M. Thiers est posée, mais encore des débris métalliques noircis jonchaient le sol du petit square installé au pied du monument et, sur l’un des côtés de ce monument faisant face au château, on remarquait les traces récentes produites par la déflagration d’une sorte d’étoupille grossièrement fabriquée.

Aucun doute n’était permis on avait essayé de renverser la statue de M. Thiers, mais les procédés employés s’étaient trouvés insuffisants.

Deux heures après l’explosion, une enquête était commencée par M. le commissaire de police de Saint-Germain, assisté de M. Fauvel, architecte.
De cette enquête, qui a été suivie avec le plus grand soin, il résulte qu’une assez forte quantité de poudre ordinaire et de fulminate a été employée par les malfaiteurs. Contrairement à ce qui a été dit, il n’a pas été fait usage de dynamite. Neuf récipients de dimensions diverses avaient reçu les matières explosibles.Dans l’axe du fauteuil, il y avait une boîte en métal de quinze centimètres cubes cette boîte, qui avait contenu de la poudre, était entourée de quatre boîtes plus petites, également chargées de poudre; enfin, quatre petits récipients cylindriques, de trois centimètres de diamètre environ et de un centimètre de haut, contenaient du fulminate. Ces divers éléments étaient garnis de mèches reliées à une mèche principale posée sur le soubassement en granit du monument.
Cette description sommaire, tout à fait exacte, est de nature à faire comprendre que l’installation d’une pareille machine a dû être assez longue. Cette installation a été favorisée par le calme absolu qui règne aux abords de la gare, dès que le dernier train de Paris est arrivé.

Si l’on a pu clairement rétablir la marche de l’attentat, en revanche, il n’a pas encore été possible de découvrir les coupables, et jusqu’alors nul indice sérieux n’est venu en aide à l’action de la justice.

Le bruit courant dans Saint-Germain que la statue de M. Thiers était absolument « condamnée » on a, par mesure de prudence, installé, pour la nuit seulement, une sentinelle près de l’entrée du théâtre, à quelque cinquante mètres du monument.

Il convient – en cette circonstance, le mot est bizarre – de dire en terminant que depuis son inauguration, la statue de M. Thiers a eu bien des malheurs à diverses reprises on l’a trouvée coiffée d’un bonnet de coton; dernièrement, un vase intime avait été inséré sous le fauteuil, etc., etc.

Ajoutons que l’honnête population de Saint-Germain est très sérieusement émue et indignée. Franchement, il y a de quoi.

N.

Le Figaro 18 juin 1881