Au quai de la Vitriolerie.

Hier, lundi, à minuit, une détonation semblable à celle d’un fort coup de canon était entendue dans tous les quartiers du centre de la ville. Une grande agitation se produisit parmi les habitants. On redoutait une nouvelle tentative criminelle pareille à celle du théâtre Bellecour. En effet, on apprit bientôt que des individus venaient de faire sauter les vitres et la façade d’un bureau de recrutement près du quai de la Vitriolerie.

Les journaux de Lyon nous apportent de premiers détails sur cette affaire, qui n’est qu’une répétition du criminel attentat de l’Assommoir. Là encore, la dynamite a été l’agent de destruction.

Nous nous sommes rendus, dit le Nouvelliste, devant le bureau de recrutement, bâtiment carré, composé d’un rez-de-chaussée et de deux étages, sis en contre-bas du quai de la Vitriolerie.

Une seule lumière en éclairait, la façade, celle d’une chambre occupée au 2e étage par deux soldats, seuls habitants et gardiens de l’immeuble pendant la nuit.

Au bruit de notre approche, un des deux soldats qui couchent dans la bureau, passant la tête à travers un châssis de la croisée, vierge de toute vitre, nous demanda ce que nous voulons.

Sur l’énoncé de notre qualité, il nous confirme qu’une formidable détonation l’avait réveillé, lui et son camarade, et que toutes les vitres et une partie des fermetures de la maison avaient volé en éclats. Il ne savait à quoi attribuer cette explosion, dont les autorités du fort de la Vitriolerie avaient dû aller rendre compta à la Place.

Nous nous sommes alors approchés du bureau de recrutement et avons, en effet, constate les traces indéniables d’une tentative de destruction au moyen de la dynamite. Il ne reste pas un seul carreau de vitre aux fenêtres, la façade est labourée et criblés ou plusieurs endroits.

Enfin, le cornet de descente des eaux sis à l’angle nord de la maison, a été arraché par la violence de l’explosion et retrouvé on partie pulvérisé sur la route.

C’est dans l’extrémité inférieure de ce cornet que la cartouche a dû être introduite. En effet, on remarqua à cette partie de la façade une large et profonde déchirure, et les débris du conduit jonchent le sol.

Une barrière de bois qui forme galerie devant le rez-de-chaussée a été brisée, on ne peut faire un pas sans marcher sur des morceaux de verres. Toutes les vitres ont littéralement été réduites en miettes.

De même qu’au presbytère de Saint-Vallier, près Montceau-les-Mines, l’œuvre de destruction s’est accomplie d’une façon absolue à l’extérieur du bâtiment.

Nous n’avons pu, à cause de l’obscurité et de l’heure avancée, poursuivre nos investigations; mais, la violence de l’explosion, son retentissement dans la ville, la nature et l’importance des dégâts occasionnés, ne nous laissent aucun doute sur l’origine et les causes de ce sinistre événement.

Ceux dont le programme porte la suppression des armées permanentes ne pouvaient moins faire, au moment d’essayer de le mettre en pratique, que de s’attaquer au bureau de recrutement.

On nous affirme que les registre et pièces de mobilisation s’y trouvent rassemblés depuis deux jours.

Il n’est pas possible, en présence de ces événements de se dissimuler la gravité de la situation. Puissions-nous n’avoir pas sous peu à déplorer de plus grande et plus sanglants désastres, dus au déchaînement des passions révolutionnaires.

Heureusement nous n’avons, cette fois-ci, aucun accident de personne à déplorer. Tout se borne à des dégâts matériels. Par suite de circonstances assez inexplicables les deux soldats qui gardaient le recrutement n’ont pas été atteints.

Nous apprenons que ce matin, M. Caudetté-Bayle, procureur de la République, M. Bullez, son substitut, et le commandant des gardiens de la paix ont commencé une enquête.

Une patrouille envoyée par la place circule autour du corps de logis et empêche toute personne de descendre dans l’endroit où s’est produit l’explosion.

Mémorial de la Loire et la Haute Loire 24 octobre 1882