En-tête du numéro 12 du 3 novembre 1877 (doc. Cira Lausanne). Éphéméride anarchiste

                                     AFFAIRE DE L’ « AVANT-GARDE »

Dans notre numéro d’hier nous avons publié les renseignements relatifs à la composition de la Chambre criminelle et du jury devant lesquels se sont déroulés, à Neuchàtel les débats du procès pénal intenté à Paul Brousse, de Montpellier, rédacteur de L’Avant Garde.

Nous avons indiqué les noms des juges et des membres du jury et les différentes opérations préliminaires qui ont précédé la lecture de l’arrêt et de l’acte d’accusation.

Nous poursuivons aujourd’hui notre compte-rendu par l’analyse de l’acte d’accusation que nous résumons dans les termes suivants :

ACTE D’ACCUSATION

Par arrêt du 4 mars 1879, la Chambre fédérale d’accusation a ordonné la mise en état d’accusation et le renvoi devant les assises fédérales de Marie-Louis-Paul Brousse, de Montpellier, comme s’étant rendu coupable d’actes contraires au droit des gens, en publiant, soit comme auteur, soit comme éditeur, un grand nombre d’articles qui ont paru dans le journal

L’Avant Garde et qui revêtent un caractère délictueux.

Les actes qui sont à la charge de l’accusé ressortent de la publication même du journal L’Avant-Garde. Pour déterminer leur caractère et l’intention dans laquelle ils ont été commis, il y a donc lieu de voir, tout d’abord, d’une manière générale, ce qu’est ce journal et dans quelles circonstances il est né.

Les vingt deux premiers numéros de L’Avant-Garde ont été publiés à Berne du 2 juin 1877 au 24 mars 1878. Ce journal était alors exclusivement l’organe de la Fédération française de l’Association internationale des travailleurs, ainsi que son litre l’indique, et revêtait un caractère plus ou moins clandestin, ainsi qu’il ressort de l’enquête. Paul Brousse en était le seul rédacteur et administrateur; le compagnon Pindy, ex-membre de la Commune de Paris, s’occupait de l’expédition du journal et de la rentrée des contributions.

A partir du 24 mars 1878, le journal a été transféré à la Chaux-de-Fonds, où il a remplacé le Bulletin de la Fédération jurassienne, qui venait de disparaître. Il devint alors la propriété d’un comité composé des personnes suivantes, toutes affiliées à l’Internationale :

1. Spichiger Auguste, graveur, à la Chauxde-Fonds ;

2. Flossel Georges, graveur, à St-Imier;

3. Loetscher Jules, graveur, à Sonvilliers;

4. Schwitzguebel Adémar, chef d’alelier, à Sonvilliers;

5. Jeanneret Gustave, graveur, à la Chauxde-Fonds.

La rédaction du journal fui confiée à Paul Brousse et à Adémar Schwitzguebel, mais ce fut le premier qui continua à s’occuper presque exclusivement de la rédaction. Spichiger était spécialement chargé de l’expédition du journal. Le compagnon Pindy corrigeait les épreuves, Alexandre Courvoisier, imprimeur à la Chaux-ds-Fonds, imprimait le journal.

Les tendances du journal sont clairement accusées par son litre : c’est un organe « collectiviste » et « anarchiste. » Son but avoué est le renversement de l’état social actuel, pour arriver à la propriété collective du sol et des instruments du travail. L’Avant-Garde prêche d’ailleurs ouvertement « la révolution universelle » et l’emploi des moyens violents.

Les vers suivants de G. Keller, qui accompagnent le titre du journal et lui servent de suscription, résument très bien la tendance générale de l’Avant-Garde :

Nègre de l’usine,

Forçat de la mine,

Hôte du champ,

Lève-toi, peuple puissant !

Ouvrier, prends la machine,

Prends la terre, paysan !

L’expropriation violente du sol et des instruments du travail, au nombre desquels le capital, tel est le premier but à atteindre, par tous les moyens et le plus promptement possible.

Après quoi, chacun étant libre de faire ce qui lui plaît et comme bon lui semble, les travailleurs s’associeront tout naturellement lorsque leurs intérêts seront communs. Il se formera ainsi des « groupes » sur la base de contrats librement consentis. S’associant entre eux, les groupes formeront à leur tour des « fédérations» qui, unies par les liens de la fraternité et de la solidarité humaines, formeront enfin la grande association internationale universelle.

Telle est, en deux mots, l’organisation sociale prêchée par l’Avant-Garde ; elle a pour point de départ le crime, et l’anarchie pour idéal.

Exposées d’une manière purement théorique, ces théories peuvent être rendues publiques sans grand danger à certains égards, il y a même un certain intérêt à les voir se produire au grand jour, car elles portent en elles leur condamnation et le bon sens populaire en fait promptement justice. Preuve en soit le petit nombre d’adhérents que l’Internationale a réussi à grouper autour d’elle dans notre pays.

Mais il n en est plus de même lorsqu on en vient à l’application pratique de ces doctrines subversives. Lorsque dans telle circonstance déterminée et à l’occasion de faits qui surviennent dans des États voisins un journal prêche l’insurrection et approuve ou encourage des actes criminels, il y a là plus que la simple expression de la pensée humaine par la voie de la [tresse, il y a déclaration de guerre à la société, laquelle a le droit et le devoir de se défendre.

La liberté de la presse, constitutionnellement garantie, ne peut pas couvrir et protéger des manifestations pareilles, qui revoient un caractère agressif et constituent presque des actes de complicité lorsque la solidarité, du moins la solidarité morale avec les criminels, est nettement affirmée. Dans toute, société organisée, la liberté cesse là où le crime commence.

Or l’Avant-Garde n’est pas restée sur le terrain de la théorie pure; elle a fait de la pratique en publiant de nombreux appels à l’insurrection violente contre les gouvernements d’États voisins et amis de la Suisse.

Chose plus grave encore : ce journal a publié plusieurs articles approuvant et encourageant les tentatives d’assassinat qui, malheureusement, on été dirigées successivement et à court intervalle contre les souverains d’Allemagne, d’Espagne et d’Italie. Ces forfaits blâmés avec indignation par la presse de tous les pays et de tous les partis, ont été signalés par la presse internationale en général et L’Avant-Garde en particulier comme des événements heureux et salués comme les signes précurseurs d’un bouleversement social dès longtemps attendu et désiré. De semblables manifestations devaient

être réprimées par l’autorité parce qu’elles constituent une violation flagrante du respect que les États se doivent les uns aux autres et parce qu’elles sont de nature à troubler la bonne harmonie qui règne entre la Suisse et les États voisins. C’est pour ces motifs que les autorités fédérales ont d’abord interdit, par mesure administrative, la publication de L’Avant-Garde, puis ont ordonné l’ouverture d’une enquête judiciaire au sujet des actes délictueux qui résultent de la publication du journal.

L’instruction a dû rechercher les articles de ce journal qui tombent sous le coup de la loi pénale et les auteurs responsables des actes délictueux qu’ils renferment. En présence des dispositions du code pénal fédéral la poursuite

a dû se limiter à ceux des articles qui, en provoquant à l’insurrection contre des gouvernements étrangers et en approuvant et encourageant les tentatives d’assassinat des souverains d’Allemagne, d’Espagne et d’Italie, constituent une atteinte du droit des gens et des lois, un délit spécialement prévu par la loi.

Ces articles, qui sont à la base de l’accusation, sont reproduits par l’acte d’accusation in extenso et en grand nombre : ils sont compris dans les numéros suivants du journal n° 1, page 3 ; 3, p. 3 ; 12, p. 2 ; 14, p. 2 ; 27, p. 3; 28, p. 1 ; 30, p. 2 ; 30, p. 4 ; 34, p. 4 ; 33, p.1 et 2; 38, p. 3 ; 39, p. 3, et 40, p. 2.

Voici la reproduction de quelques-uns des passages les plus caractéristiques :

L’expérience a parlé ! Loin de nous la voie pacifique et légale ! à nous la voie violente qui a fait ses preuves ! Laissons les radicaux à leur radotage

pacifique, allons aux fusils suspendus aux murs de nos mansardes, mais si nous les épaulons, ne les laissons se refroidir et s’éteindre que lorsque nous

pourrons faire résonner leur crosse, non-seulement sur le sol d’une république, mais encore sur un sol qui soit la propriété collective du paysan et de l’ouvrier (n° :3, p. 1)

Pour tous les républicains sérieux, la clef de la situation est ces deux mots, qui sont deux actes : La Commune par l’insurrection (n° 3, p. 3).

A la seconde page de son n° 12, L’ Avant-Garde discute l’utilité de l’assassinat politique et tout spécialement celle de l’assassinat du maréchal de Mac-Mahon. Voici quelques passages de cet article :

Se soumettre, se démettre on être descendu.

A Sedan, les Prussiens ont descendu le maréchal de son grand cheval de bataille. Maintenant son second cheval de bataille est le septennat, pourquoi

n’essaierait-on pas à Paris une nouvelle édition mieux réussie?

Comment, nous dira-t-on, vous nous prêchez l’assassinat politique? — Certainement, quand l’assassinat d’un homme prévient celui d’un millier d’autres; résolument, quand on peut, en frappant un soldat stupide, faire triompher une cause, en évitant de sanglantes hécatombes prévues.

En principe, nous sommes contre l’assassinat politique. Mais si, dans un cas spécial, il peut être utile, nous savons regarder en face, et froidement, cette éventualité

L’Avant-Garde estime que l’assassinat est impuissant à changer un régime, mais qu’il peut aboutir à une substitution d’individus.

C’est ce qui arriverait en cas d’assassinat du président de la République française.

Ah! s’écrie L’Avant-Garde, si la réalisation de la révolution sociale tenait seulement ainsi au fil d’une existence tyrannique, nous ne serions pas un mais cent dans l’Internationale, à aiguiser dans l’ombre la lame des poignards et à glisser des balles dans la culasse des revolvers ! Mais Mac-Mahon ou Grévy ? que nous importe, à nous, les vaincus de la Commune ?

Dans son n » 14, L’Avant-Garde conseille aux fédérés des villes de France de former des armées, armée de Paris, armée de Lyon, armée de Marseille pour courir au secours de la République.

Alors, dit le journal, si quelqu’un ose toucher à notre souveraineté, Président, Assemblée ou Sénat, notre souveraineté saura se faire obéir, parce qu’elle ne se pliera plus en quatre pour passer au trou des urnes, et qu’elle pourra se rouler en cartouche pour ressortir par le canon de nos fusils.

Dans son n° 27, L’Avant-Garde, discutait l’utilité de la tentative d’assassinat de Hoedel, dit entre autres :

Nous ne saurions appeler insensé l’homme qui veut déboulonner un empereur, fut-ce celui d’Allemagne, pas plus qu’en France nous n’avons traités de fous Orsini et Fieschi : il y a ensuite des formes d’homicide que nous ne blâmons pas, que nous approuvons même ; le régicide, la vengeance de l’ouvrier contre son patron, sont pour nous dans ce cas.

Dans son n° 28, L’Avant-Garde publie, sous le titre : Hoedel, Nobiling el la propagande par le fait, un article de fond où il est dit que la propagande socialiste théorique ne suffit pas à amener les masses à la compréhension de leurs vrais intérêts et qu’il faut à côté de la théorie de « l’acte», c’est-a-dire la révolte en fait, la Commune de Paris, par exemple ou la machine infernale de Fieschi, ou la bombe d’Orsini, ou les pistolets de Hoedel et de Nobiling.

Voilà, dit L’Avant-Garde, tin homme qui pendant douze heures a senti au niveau de son épaule la main de son contre-maître, voilà un homme qui

pendant douze heures a risqué ses membres en les sentant frôler par les rouages de la machine, un homme dont l’attention a dû être sans cesse en

éveil, et les muscles sans cesse en mouvement ; il rentre chez lui, que pensez-vous qu’il désire? Des brochures, des journaux, de gros livres? Oh! que non pas ! ce qu’il veut, ce sont quelques instants de joie en famille, quelques heures de repos au foyer.

Beaucoup même n’aspirent qu’à deux choses, la coupe et le lit, nourriture et sommeil

Eh bien ! Fieschi tire sur un roi sa machine infernale; Orsini sème de bombes la route d’un empereur; Hoedel tire et manque; Nobiling tire et blesse. Un point d’interrogation se dresse immédiatement partout, sur la place publique, dans la rue, au foyer, sous le chaume et dans la mansarde. Nul ne peut rester froid, demeurer indifférent Pour ou contre, tout le monde s’agite. Que veulent donc ces assassins, dit l’ouvrier qui va à la fabrique comme le paysan qui va à sa charrue? ils ne veulent plus de rois, plus d’empereurs? Qui mettront-ils à la place ? La République, parbleu ! dit un passant.

On arrête le passant, mais le coup est donné, l’ébranlement est produit Partout on discute la République, et quand on discute la République, la République s’établit.

Cependant, aux yeux de L’Avant-Garde, le régicide est un moyen de propagande purement républicain et non pas anarchiste comme l’était la Commune de Paris. « Si Hoedel et Nobiling, dit-elle, avaient été des anarchistes conscients, ils eussent attendu quelque temps encore et ils auraient fait plus et mieux. »

Le numéro 34 contient un article violent contre la presse socialiste allemande, qui n’a pas approuvé l’attentat de Hoedel. On lit ce qui suit dans le n » 35:

Lorsque tout à coup un double attentat vient précipiter les événements, Hoedel, le pauvre ouvrier, Nobiling, le docteur instruit, choisissent pour cible le vieux Guillaume. Leurs coups de feu retentissent dans le frémissement de l’Avenue des Tilleuls, et si Hoedel manque le but, Nobiling, plus adroit, vise mieux et le touche; les chevrotines s’enfoncent dans les bras, le visage, le casque du bonhomme et comme le point de mire est touché, le noir de la cible atteint, la grande ligure de la république allemande surgit aux yeux de tous, au-dessus de la voiture où gît, étendu, presque frappé à mort, le corps du vieil empereur, symbole ensanglanté de la monarchie qui s’éteint.

Sans doute, L’Avant-Garde le reconnaît, « la figure entrevue de la République allemande a disparu bien vite derrière colle plus vivante d’un prince impérial, prenant d’une main plus jeune et plus forte que celle de son père les rênes du gouvernement » tant il est vrai que « lorsqu’une institution est conforme à la nature des choses, la mort de son représentant ne l’atteint pas, » mais il n’en est pas moins incontestable, dit le journal anarchiste, « que le double attentat de Hoedel et de Nobiling, par la publicité qui l’a entouré, par la conduite courageuse des deux martyrs, a centuplé dans le peuple allemand la propagande républicaine. »

Le numéro 38 de l’Avant-Garde parle de l’attentat « inutile » de Moncasi à Madrid.

Voilà, dit-il, dans la chaude Espagne, en plein Madrid, un nouveau justicier debout, tenant en mains l’arme libératrice ! Mais pourquoi donc, hélas  cette arme est-elle si souvent le pistolet dont l’atteinte est peu sure et si rarement le couteau dont l’effet, l’histoire le démontre, est presque toujours certain ?

Le numéro 39 contient une correspondance de Madrid où on lit que l’association anarchiste espagnole a longtemps eu pour devise :

Guerre aux institutions et, autant que possible, paix aux hommes, mais que cette généreuse tactique a été abandonnée comme une « naïveté » vu qu’il y a des hommes qui sont un véritable obstacle à la transformation des institutions « et qu’on ne pourra promptement changer celles-ci, sans faire disparaître ces obstacles. » Le roi Alphonse XII est un de ces obstacles. « Plaignons donc le brave Oliva », lit-on plus loin, « mais plaignons-le de n’avoir point mieux visé. »

Après l’attentat manqué de Passanante, L’Avant-Garde est obligée de reconnaître qu’il n’est pas facile de frapper une tète couronnée au milieu de son entourage. Le couteau recommandé dans le n° 38 n’a pas mieux réussi que le pistolet; Passanante n’a fait qu’égratigner, gêné qu’il était par « ce maudit entourage.»

Nous ignorons, dit le journal de M. Brousse, quels procédés plus certains l’avenir tient en réserve, mais il pourrait bien se faire que ceux qui croient fermement qu’on peut, dans une poitrine royale, ouvrir une route à la révolution, tissent bon marché désormais du salut de l’entourage! que pour se trouver enfin, seuls, face à face avec un porte couronne, ils marchassent à lui, au travers de la tourbe des courtisans, secouée, dispersée, rompue, au bruit et à la lueur dos bombes.

Tels sont quelques-uns des passages de L’Avant-Garde que l’instruction a relevés comme tombant sous le coup des dispositions du Code pénal fédéral. Ces excitations constituant, au premier chef, des actes contraires au droit des gens et revêtant le caractère du délit prévu par l’article 41 du Code qui punit « celui qui commet un acte contraire au droit des gens. »

Quelque vague que puisse paraître l’expression employée par le Code, il est facile de démontrer que les actes reprochés à l’accusé Brousse sont précisément de la nature de ceux que le législateur a voulu réprimer en les désignant sous la dénomination d’actes contraires au droit des gens. Le droit des gens, dit Calvo, est l’ensemble des « obligations mutuelles des Etats, c’est-à-dire des devoirs qu’ils ont à remplir et des droits qu’ils ont à défendre les uns à l’égard des autres. » Or, un des premiers de ces devoirs est le respect pour leurs institutions, leurs gouvernements et leurs

chefs respectifs. Ce respect doit être observé non-seulement de gouvernement à gouvernement,

de souverain à souverain, mais encore par les particuliers qui habitent le pays vis-à-vis des États étrangers. Toute violation de ce respect doit être réprimée parce qu’elle est une offense vis-à-vis d’un pays et d’un gouvernement étranger et parce qu’elle peut mettre en péril la paix dont jouit l’État dans lequel elle se produit.

L’acte d’accusation cite ensuite le passage suivant de l’exposé des motifs du Code pénal fédéral qui montre bien que les principes sur lesquels le législateur a fondé ses prescriptions sont conformes à la doctrine des auteurs,

« Afin, dit cet exposé, que la généralité des citoyens n’ait pas à souffrir de l’imprudence et de la mauvaise volonté de quelques individus, il est absolument nécessaire de statuer une peine pour les atteintes au droit des gens qui pourraient troubler les bonnes relations existant entre la Suisse et l’étranger. »

Or, la violation du respect envers les États étrangers, leurs gouvernements et leurs chefs est manifeste dans les articles sus-mentionnés de L’Avant-Garde, puisqu’ils provoquent à l’insurrection contre les gouvernements d’États voisins et amis de la Suisse et approuvent publiquement et encouragent les attentats criminels dirigés contre les souverains d’Allemagne, d’Espagne et d’Italie. Enfin, il est incontestable que de semblables publications, si elles sont tolérées dans notre pays, sont de nature à troubler les bonnes relations qui existent entre la Suisse et les États voisins.

Quant aux personnes responsables des délits sus-mentionnés, l’article 09 du Code pénal fédéral statue qu’en matière de délits commis par la voie de la presse, l’éditeur n’est poursuivi qu’à défaut de l’auteur et l’imprimeur qu’à défaut de l’éditeur et de l’auteur. L’auteur étant connu, l’éditeur et l’imprimeur ne sont donc pas recherchables.

Or, Paul Brousse a formellement reconnu être l’auteur des articles incriminés mentionnés ci-dessus, sauf de ceux qui ont paru dans les n° 34 et 30, lesquels émanent de correspondants résidant à l’étranger, mais ont été cependant retouchés par Brousse quant à la forme. Brousse d’ailleurs était l’âme du journal; c’est lui qui le dirigeait et le rédigeait; c’est lui qui payait de sa bourse quand les fonds faisaient défaut. Le comité du journal ne s’est jamais réuni et aucun de ses membres n’a fait acte d’éditeur. Brousse est donc seul responsable des délits résultant de la publication de L’Avant-Garde.

Quant aux membres du comité de l’Avant-Garde et aux imprimeurs de ce journal anarchiste, dit l’acte d’accusation, ils échappent, grâce à une exception, aux rigueurs de la loi ; ils n’en ont pas moins par leur collaboration, encouru une grande responsabilité, ils ont prêté leur concours moral ou matériel à des actes qui étaient de nature à troubler la bonne harmonie qui règne entre la Suisse et les États voisins et à porter ainsi un grave préjudice à leur patrie. Si la loi ne permet pas de les atteindre, ils n’en seront pas moins sévèrement jugés par l’opinion publique.

Quant à Brousse, sa culpabilité ne saurait en rien être atténuée par le concours qui lui a été prêté. Non-seulement il a par ses écrits violents poussé à l’insurrection dans les États voisins et même dans sa propre patrie dans laquelle ses vœux appelaient la révolution et la guerre civile ; non-seulement il a publiquement approuvé les actes odieux des régicides, mais il a de plus violé les lois et les devoirs de l’hospitalité, en exposant, par ses actes, le pays qui lui avait donné asile, à voir les relations amicales qui l’unissent aux autres États troublées et gravement compromises. Il est

donc doublement coupable et une juste répression doit l’atteindre.

Les actes reprochés à l’accusé revêtant les caractères légaux du délit prévu à l’art. 41 du Code pénal fédéral, les articles 41, 69, 71, 11, 5, 31 et 33 du dit Code et les articles 120, 183, 184 et 202 de la loi sur la procédure pénale fédérale lui sont applicables.

En conséquence, et vu l’arrêt d’accusation rendu contre lui par la Chambre fédérale d’accusation,

le 4 mars 1879, Marie-Louis-Paul Brousse, candidat en médecine, de Montpellier (France) est renvoyé devant les assises fédérales, comme étant accusé d’avoir commis, avec intention coupable, des actes contraires au droit des gens, soit en composant (comme auteur ou collaborateur), soit en publiant, soit en éditant, dans le journal L’Avant-Garde, qui a paru à Berne et à la Chaux-de-Fonds, dès le 2 juin 1877 au 2 décembre 1878, les articles qui sont reproduits dans le présent acte d’accusation.

INTERROGATOIRE DES TÉMOINS

La lecture de l’acte d’accusation terminée, il est procédé, conformément à la loi sur la procédure pénale fédérale, à l’interrogatoire des témoins.

Les dépositions confirment en général les faits constatés par l’enquête et résumés dans l’acte d’accusation.

Spichiguer Auguste, guillocheur, à la Chaux-de-Fonds, faisait partie du comité du journal L’Avant-Garde depuis sa publication à la Chaux-de-Fonds et sa fusion avec le Bulletin de la Fédération jurassienne, qui a dû cesser de paraître faute d’un nombre suffisant d’abonnés. C’est Spichiguer qui a pris l’initiative de la fusion des deux journaux, qui eut lieu à la fin de mars 1878.

A Berne L’Avant-Garde était l’organe de la Fédération française de l’Internationale. Le témoin recevait le journal qui revêtait alors un caractère plus ou moins clandestin ; il était imprimé à l’imprimerie Lang. Le témoin ne sait pas au juste quel rôle jouait le prévenu Brousse dans la rédaction et la direction de L’Avant-Garde avant sa fusion avec le Bulletin.

Le comité de L’Avant-Garde, après la fusion, ne s’est jamais réuni. Le témoin était chargé de la comptabilité. « C’est, dit-il, le compagnon Brousse qui rédigeait le journal et c’est lui qui a écrit presque tous les articles pour lesquels on a cru devoir supprimer l’Avaut-Garde, comme d’ailleurs il l’a avoué. »

Le témoin lisait la plupart des articles avant leur publication; il ne les a jamais soumis au comité. Le témoin n’a pas écrit d’articles lui-même.

L’Avant-Garde avait de 350 à 400 abonnés, dont 30 à 80 à l’étranger ; le journal se soutenait financièrement avec les recettes provenant des abonnés et les contributions des membres de la Fédération jurassienne.

Le comité du journal avait le droit de supprimer les articles de la rédaction qui ne lui auraient pas plu. Mais jamais aucun de ses membres n’a pensé un instant que les articles du compagnon Brousse eussent pu faire courir un danger à la Suisse. Le témoin ne pense pas d’ailleurs que ce danger ait existé; il estime que l’accusation portée contre Brousse manque de base et exprime le regret qu’on ne lui ait pas fait à lui-même une autre part dans le procès ; il aurait désiré « siéger » à coté de son ami Brousse.

Le président rappelle au témoin qu’il est là pour répondre aux questions qui lui sont posées et non pas pour exprimer son avis sur le procès.

Le témoin reconnaît que c’est lui qui a écrit à Brousse pour lui demander de se charger de la rédaction de L’Avant-Garde.

Jeanneret Gustave, graveur à la Chaux-de-Fonds, expédiait le journal, dont Spichiguer était l’administrateur-gérant.

Comme membre du comité du journal, le témoin aurait eu le droit de faire des observations sur la manière dont le journal était rédigé, mais il ne l’a jamais fait. Il confirme que le comité du journal ne s’est jamais réuni d’une manière régulière ou officielle.

Schwytzguebel, graveur à Sonvilliers, était co-rédacteur de L’Avant-Garde pour la partie suisse. Brousse prenait cependant à la rédaction une part plus active que le témoin, qui n’a écrit que quelques articles qu’il expédiait à Brousse, car c’était Brousse qui centralisait tous les articles, correspondances, renseignements, etc.

Le témoin est l’auteur d’un article intitulé Les régicides, lequel article n’a pas paru, le journal ayant été supprimé avant sa parution.

Dans cet article le témoin discutait les appréciations émises par la presse suisse au sujet des attentats commis contre les souverains d’Allemagne, d’Italie et d’Espagne, attentats qu’il déclare approuver en tant que moyens utiles de propagande révolutionnaire.

Le témoin a toujours été satisfait des articles de Brousse; il n’a jamais cru qu’ils pussent attirer des désagréments à la Suisse.

Le témoin se dit collectiviste-anarchiste.

L’anarchie consiste pour lui dans « la suppression du pouvoir sous toutes ses formes et le libre fonctionnement de toutes les activités humaines. »

Sur la demande de M. le procureur général, le témoin déclare qu’il poursuit la suppression de l’Etat républicain aussi bien que celle de l’État monarchique.

Pindy, Jean-Louis, membre de la Commune de Paris, né à Brest, réfugié en Suisse et domicilié

à la Chaux-de-Fonds, était administrateur responsable du journal vis-à-vis des abonnés français.

Le témoin explique que si pendant sa publication à Berne le journal était clandestin, c’était pour le soustraire à l’attention de la police française. Pindy corrigeait les épreuves de L’Avant-Garde.

A. Courvoisier, imprimeur à la Chaux-de-Fonds, déclare n’avoir jamais vu Brousse avant aujourd’hui. Le témoin imprimait le Bulletin de la Fédération jurassienne et aucune convention

nouvelle n’est intervenue entre lui et le comité de L’Avant-Garde après la fusion.

Le témoin a lu une partie des articles du Bulletin, mais pas tous. Il n’a jamais corrigé les épreuves de LAvant-Garde, le soin de cette correction incombant à l’administration du journal. Le témoin a été intégralement payé comme imprimeur.

Le témoin déclare qu’il n’a pas connu les articles de L’Avant-Garde et n’a par conséquent pas pu être frappé de leur violence. Son attention n’a été attirée sur ce point que par les mesures administratives prises par le Conseil fédéral.

Bossel, Georges, à Saint-Imier, faisait partie du comité du journal qu’il lisait. Il n’a jamais fait d’observation au sujet de sa rédaction. Il n’a jamais fonctionné dans le comité.

Jules Loetscher, graveur, à Sonvilliers, fait les mêmes réponses et clôt ainsi l’interrogatoire

des témoins.

INTERROGATOIRE DU PRÉVENU BROUSSE

Le prévenu Brousse déclare qu’il est venu en Suisse en 1873, venant d’Espagne. Né à Montpellier, il y a fait des études de médecine et il y eût été diplômé médecin si la loi contre l’Internationale dont il faisait partie ne l’eût obligé à quitter la France. Le prévenu a été condamné à un certain nombre de mois de prison pour affiliation à l’Internationale, mais n’a jamais reçu la signification du jugement.

Brousse a dû quitter l’Espagne, comme il avait dû quitter la France, pour participation à la propagande républicaine, il vint alors à Genève comme délégué de la fédération espagnole de l’Internationale et resta dans cette ville pendant la durée du Congrès des Travailleurs.

De Genève, Brousse se rendit à Lucerne et à Zurich, puis à Berne, où il fut diplômé docteur par l’Université et nommé assistant au laboratoire de chimie. Il resta à Berne pendant quatre ans. En 1877 il y fut condamné pour avoir pris part à la manifestation communarde du 18 mars 1877.

Brousse a rédigé L’Avant-Garde à Berne, comme il l’a rédigée pendant qu’elle paraissait à la Chaux-de-Fonds. S’il n’a pas publié tous les articles visés par l’accusation, il assume la responsabilité de tous.

Dans un numéro de L’Avant-Garde a paru une gravure représentant les têtes tranchées du maréchal de Mac-Mahon, du prince de Bismarck et de M. Gambetta. Cette gravure a été envoyée à L’Avant- Garde par un ami de Brousse. « C’était une allégorie, un symbole, dit Brousse, car il va sans dire que ce n’est pas la tête d’un homme qu’il nous faut, mais la mort du parti que cet homme représente. »

L’audition du prévenu terminée, la parole est donnée à M. le procureur-général de la Confédération. Nous publierons demain le réquisitoire et la suite des débats.

La Gazette de Lausanne 16 avril 1879

La collection de l’Avant-Garde peut être consultée sur le site Fragments d’histoire de la gauche radicale