Voici, sur le nombre des anarchistes à Paris, sur leurs groupements, sur leur organisation, bien qu’ils répudient énergiquement ce mot, des renseignements absolument précis.

Dans le 1er arrondissement, quatre-vingts compagnons environ se réunissaient, il y a peu de temps encore, dans le sous-sol d’un marchand de vin, au coin des rues Montmartre et Etienne-Marcel. A la suite d’une violente conférence faite par le compagnon Martinet, le patron de l’établissement invita ses clients à aller ailleurs. Les quatre-vingts, compagnons ne se sont pas réunis depuis lors et disent « qu’ils se trouvent provisoirement en état de vagabondage ».

Dans le 2° arrondissement, deux groupes l’un se réunit rue Joquelet, chez un anarchiste qui tient un débit de marchand de vin-liqueur; l’autre, composé exclusivement d’ouvriers tailleurs, a pour titre l’Emancipation. Ces deux groupes ne comprennent pas plus de soixante membres. Dans le 3° arrondissement, deux groupes également les «Trimardeurs » et les « Insoumis ». Ces derniers firent paraître, il y a deux à trois ans, le journal anarchiste le Drapeau rouge, qui eut une dizaine de numéros ils se sont réunis tour à tour, 58, rue Réaumur, 131, rue Saint-Martin, chez un compagnon. Aujourd’hui, leur local est situé au coin de la rue Saint-Martin et de la rue Grenéta. Les Trimardeurs se réunissent au même endroit, mais tous les quinze jours seulement. Insoumis et Trimardeurs réunis ne dépassent pas le nombre de cent cinquante.

Dans le 4° arrondissement, pas de groupe officiellement connu, mais un petit groupe secret, composé de sept ou huit compagnons qui se réunissent tour à tour au domicile de chacun d’eux afin de ne pas éveiller l’attention de la police. Ces anarchistes ne parlent pas dans les réunions publiques, mais sont des « propagandistes par le fait ». L’un d’entre eux exerce une profession qui l’oblige à avoir des connaissances étendues en chimie.

Dans le 5° arrondissement il vient de se former un groupe intitulé « l’Avant-garde ouvrière ». Il se tient en permanence tous les dimanches, d’une heure de l’après-midi à onze heures du soir, rue Mouffetard, près de l’endroit où est installé dans un galetas, au sixième étage le journal la Révolte. C’est dans ce galetas que le compagnon Grave, qui est l’administrateur et le secrétaire de la rédaction de la Révolte, passe sa journée à correspondre avec les anarchistes des départements et de l’étranger. Deux fois par semaine il reçoit la visite d’Elisée Reclus.
Bien que fondée récemment, l’Avant-garde ouvrière compte près de deux cents membres.
Dans les 6° et 7° arrondissements, les anarchistes qui avaient, il y a quelque temps, un groupe se réunissant rue du Four, n’en possèdent plus, et se rendent, au nombre d’une quarantaine environ, aux réunions des groupes du 15° arrondissement.
Dans le 8° arrondissement les anarchistes sont des gens de maison quelques valets de chambre, quelques cochers, et des cuisiniers surtout se réunissent chez un marchand de vin de la rue de Penthièvre.

Dans les 9e et 10e arrondissements, aucun groupe.
Les anarchistes du 10e arrondissement, au nombre d’une cinquantaine, assistent aux réunions d’un groupe de compagnons du 11° arrondissement, rue Saint-Maur.

Les anarchistes du 11e arrondissement, autrefois très nombreux, alors qu’ils avaient le groupe des Egaux, rue Basfroy, ne sont pas plus d’une centaine actuellement. Ils se recrutent surtout parmi les ouvriers du meuble.

Dans le 12° arrondissement, le groupe qui se réunit rue Claude-Decaen, comprend 60 membres. Il est l’auteur d’une brochure intitulée les Travailleurs des villes aux travailleurs des campagnes qui a été répandue à un nombre considérable d’exemplaires.
Le principal orateur de ce groupe était un nommé B. qui vient de passer avec armes et bagages dans le camp des socialistes catholiques.
Dans le 13° arrondissement, à la suite de dissensions intestines cela se produit même en anarchie deux groupes se sont formés l’un, intitulé « le Faubourg-Marceau », ne compte presque que des mégissiers, au nombre de cinquante, et l’autre, qui a pour titre « Groupe de propagande par l’écrit », et possède quarante adhérents environ, distribue mensuellement des brochures et des manifestes. Il se réunit rue des Cinq-Diamants.

Dans le 14° arrondissement, le groupe, qui a cinquante membres, se réunit tous les samedis à la Belle-Polonaise, rue de la Gaîté. Il a édité l’année dernière un petit journal qui n’a eu que deux numéros et à qui l’on a fait cependant les honneurs de la cour d’assises.

Dans le 15° arrondissement, à l’avant-garde cosmopolite qui se réunissait rue Fondary et comptait parmi ses membres le jeune télégraphiste Jahn, condamné en Belgique à deux ans de prison, et arrêté récemment en Espagne, a succédé le « Réveil du 15° arrondissement », qui a 80 adhérents et se réunit rue Croix-Nivert.

Dans le 16° arrondissement, un petit groupe de 20 anarchistes organise de temps en temps des réunions avenue Klénor.

Dans le 17° arrondissement existait autrefois le groupe « la Panthère« , auquel appartenait Duval, condamné à mort pour incendie, et qui a vu sa peine commuée en celle des travaux forcés à perpétuité. Ce groupe est disloqué depuis quelque temps, la plupart des anarchistes qui habitaient le 17° arrondissement ayant aujourd’hui passé la barrière et étant allés demeurer à Clichy.

Dans le 18° arrondissement demeurent en grand nombre des anarchistes, surtout des Belges, des Italiens et des Espagnols. il n’y existe cependant pas de groupes de quartier, mais une trentaine au moins de groupes de sept à huit amis qui se réunissent très irrégulièrement les uns chez les autres.
Dans le 19° arrondissement, un seul groupe « la Bibliothèque socialiste », qui compte 80 adhérents, se réunit de temps en temps rue d’Allemagne et organise des réunions publiques salle des Deux-Canons, rue de Flandre.

Dans le 20° arrondissement, deux groupes « la Jeunesse anarchiste », composé d’une cinquantaine de jeunes gens de dix-huit à vingt-cinq ans, qui se réunissent salle du Téléphone, rue de Ménilmontant, et le groupe du 20° arrondissement, qui compte environ 60 membres et se réunit rue d’Avron.
A ces groupes, formés en majeure partie par des Français, il convient d’ajouter deux groupes internationaux, composés chacun de 200 compagnons étrangers, la plupart Italiens et Espagnols, qui se réunissent, l’un rue Aumaire, l’autre boulevard de la Chapelle, et un petit groupe d’anarchistes hongrois qui se réunissent rue de Beaujolais, dans une cave, où ils boivent de la bière de Pilsen.

On a ainsi le dénombrement des forces militantes des anarchistes à Paris. Mais ces groupes, par une propagande hardie dans les ateliers, devant le comptoir des marchands de vin, dans toutes les circonstances de la vie, en un mot, ont su recruter parmi les ouvriers sinon des adhérents effectifs, du moins des gens qui ont des sympathies pour quelques-unes de leurs théories. On conçoit combien Il est difficile d’établir le nombre de ces gens qu’on pourrait appeler les amis des anarchistes. Les compagnons eux-mêmes ne sont pas d’accord sur ce point les uns disent trois ou quatre mille, les autres vont jusqu’à dix mille.

Le Temps 6 avril 1892