L’immeuble de Chaumartin donnait sur le square Thiers.

Paris le 19 mars 1892

Hier soir à 7 heures ainsi que cela avait été convenu, le correspondant X.2 a été rencontré à la gare du Nord dans un état absolu de découragement.

Voici ce qu’il raconte :

Il s’est rendu vers 11 heures du matin chez la femme Chaumartin pour y déjeuner, apportant sa part de provisions ; mais contrairement à son attente, il a été reçu de la façon la plus froide et presque avec suspicion.

La conversation entamée, le correspondant a demandé à la femme Chaumartin des nouvelles de son mari ; ce qu’elle pensait de son affaire, etc.

Cette femme a répondu en observant très attentivement : « Je suis allée chez le juge d’instruction afin de lui demander pourquoi mon mari était arrêté et ma surprise à été grande lorsque ce juge m’a posé la question suivante : Qu’êtes vous allée faire à Paris dans la soirée du lundi 11, à quelle heure avez-vous pris le tramway et à quelle heure l’avez-vous repris pour revenir ? »

Interloquée au premier abord a dit la femme Chaumartin, j’ai repris mon assurance et j’ai affirmé au juge que ce jour là, je n’avais pas quitté mon domicile à Saint-Denis.

Puis s’adressant toujours au correspondant, elle a ajouté : « A vous seul, j’ai fait la confidence de ce que vous connaissez. Je ne vous soupçonne certainement pas de m’avoir dénoncée à la justice ou à la police ; mais vous avez sans doute bavardé et je suis résolue non seulement à ne plus parler de cette affaire à personne mais aussi à consigner ma porte et à ne plus recevoir qui que ce soit.

C’est un fort bon conseil qui m’a été donné hier soir et je le suivrai. Et d’ailleurs a-t-elle dit encore, ni Chaumartin, ni moi ne saurions être incriminés. Il n’y a aucune preuve contre nous ; ce que je vous ai dit, si vous veniez jamais à le répéter en justice, je nierai énergiquement et d’ailleurs je ne vous crois pas capable de le faire ».

Quant à Léon aussitôt qu’il a vu les arrestations et les perquisitions commercer, il s’est empressé de passer la frontière.

Le correspondant continuant : « Vous comprenez qu’en présence d’une pareille réception et d’une semblable attitude, il ne m’a plus été possible de poser d’autres questions. J’aurais risqué de tout compromettre si, ce qui me paraît bien difficile aujourd’hui, il devient possible dans quelques jours de tirer de nouvelles révélations de la femme Chaumartin.

A mon avis, il y aurait nécessité d’arrêter dès maintenant Mathieu et Biscuit afin qu’ils ne soient plus chez cette femme presque continuellement et qu’ils ne la tiennent plus étroitement en observation.

Peut-être alors livrée à elle-même, et surtout si la détention de Chaumartin se prolonge, pourra-t-on en tirer quelques nouvelles indications.

Quant à moi, la simple prudence me commande de n’y pas mettre les pieds de quelques jours.

Incidemment, j’ai en riant, demandé à la femme Chaumartin comment elle avait pu faire porter sous elle, la marmite explosible au risque de la renverser, à moins qu’elle ne fut fermée par un couvercle, ce qui était dangereux.

La femme Chaumartin a détourné la conversation la ramenant sur un autre sujet futile en ajoutant : « Ne me parlez plus de cela, je vous prie ; je veux l’oublier j’en tremble encore ».

Je ne crois pas que la concierge de Chaumartin soit en mesure d’affirmer qu’elle les ait vus ou ne les ait pas vu sortir dans la soirée du 11, pour cette raison toute simple que sa loge est située au milieu de l’immeuble et entre deux issues, l’une donnant sur le square Thiers, l’autre sur la rue Nicolas Leblanc, et trop distantes l’une de l’autre pour être observées toutes les deux à la fois.

X. 2 S. D.

SOURCE : Arch. Préf. de pol. Ba 1132