Chaumartin

Paris le 18 mars 1892

Hier, 17 courant, on a reçu l’invitation ci-jointe, on s’est rendu auprès du correspondant X. 2 à l’endroit convenu où il a fait la communication suivante :

En lisant ce matin les journaux, j’ai appris l’arrestation de Chaumartin et j’ai été effrayé des conséquences qu’elle pouvait avoir pour moi. La veille en effet, j’avais reçu de la femme de cet anarchiste, les révélations que vous connaissez. Néanmoins, comme il fallait sauver les apparences et ne pas me laisser soupçonner, je me suis rendu dans l’après-midi chez Chaumartin.

Simon dit Biscuit

 

Gustave Mathieu. Document Éphéméride anarchiste

J’ai été reçu par Biscuit qui avec Mathieu ne quittent plus le logement et y surveillent tout ce qui s’y passe ; ils y couchent et y mangent. Pas un mot, pas un geste ne leur échappe et lorsque la femme Chaumartin sort dans la ville pour faire ses provisions, elle est suivie à distance ou accompagnée même par l’un d’eux, de préférence Biscuit.

Lors de mon arrivée, elle était à Paris où elle s’était rendue en compagnie de son père et de Mathieu pour voir le juge chargé de l’instruction concernant son mari.

Ce n’est donc qu’avec Biscuit que je me suis entretenu.

J’ai, vous le comprendrez, feint la plus violente indignation en protestant de toutes mes forces contre l’arrestation de Chaumartin, dis qu’il était ignoble d’arrêter ainsi les gens pour une question de principes, sans preuve, sans motif plausible ; en un mot tout ce qui se dit en pareil cas.

Biscuit a certainement lui aussi participé à l’affaire du boulevard Saint-Germain ; lorsqu’on lui en parle, il esquisse un sourire énigmatique qui donne beaucoup à penser et si vous vous employez bien vous pourrez l’obliger à établir l’emploi de son temps pendant la soirée du 11 courant, ce qui lui sera difficile, et mon opinion est qu’il n’invoquera d’autre témoignage que celui de Chaumartin.

A ce sujet, si vous en avez la possibilité, faites prier Monsieur le juge d’instruction de ne poser jusqu’à nouvel ordre à Chaumartin et à sa femme aucune question sur l’attentat du 11.

Léon, dont je vous ai parlé, que je n’ai pu voir encore et sur lequel je n’ai que des renseignements très vagues, habiterait bien l’île St Denis, il posséderait une certaine aisance et aurait dans le local qu’il occupe, un laboratoire et un atelier d’expériences admirablement organisés. Il a déjà un certain âge et il ne saurait être établi comme comme vous le pensiez, aucun rapport d’identité entre lui et Chenal que je connais.

Demain, 18 courant, je vois la femme Chaumartin qui m’offre à déjeuner et me fera des confidences, à moins que Mathieu et Biscuit ne restent présents ; mais dans ce cas, samedi, je l’emmènerai chez ma mère où je lui donnerai à déjeuner à mon tour et là comme nous serons seuls, j’obtiendrai ce que je voudrai, je vous en donne l’assurance.

Le reste, bien entendu, sera votre affaire.

Ce qui attire mon attention et ce qui étonne un peu la population de St Denis, c’est que l’on ait trouvé chez Chaumartin, disent les journaux, lors de la perquisition, une somme très ronde dans un coffret.

Cet anarchiste est marchandeur chez Claparède, il gagne il est vrai, 10 à 12 francs par jour (c’est donc un exploiteur et non un exploité) mais malgré cela, il n’apparait pas qu’il puisse avoir chez lui de grosses économies, vivant très largement et recevant beaucoup.

Vous feriez bien de faire surveiller les maisons qu’habitent M.M. Letellier et Marius Martin qui se sont occupés du projet de loi concernant les attentats à la dynamite. On doit faire quelque chose de ce côté.

Demain vendredi de 6 à 7h du soir, attendez-moi à la gare du Nord, salle des Pas-Perdus, dans la partie faisant face au boulevard Denain ; je vous dirai ce que j’ai appris. Nous prendrons nos dispositions pour samedi, et je crois que dimanche matin, ayant en main toutes les preuves morales du complot, vous pourrez agir.

Quant aux preuves matérielles vous n’éprouverez pas, je crois de grandes difficultés. La concierge de l’immeuble qui est facile à faire parler, pourra vous dire en effet à quelle heure, le 11 au soir, elle a vu sortir Chaumartin et sa clique. Aux tramways on pourra connaître également quel est celui qui les a conduit à Paris, quels étaient le conducteur et le cocher ou d’autres personnes, susceptibles d’être interpellées.

Je vous donnerai des signalements, des ponts de repère, des questions spéciales à poser qui faciliteront l’instruction et comme la femme Chaumartin n’est pas très forte, c’est évidemment elle que l’on pourra faire avouer la première. Puis enfin, vous aurez le résultat des perquisitions sur lesquelles préalablement, je vous fournirai des données, à moins que des circonstances que je ne prévois pas du tout, fassent avorter ma combinaison.

X. 2 S.D.

SOURCE : Arch. Préf. de pol. Ba 1132