Explosion du 136 boulevard Saint-Germain. Vue du palier du 2e étage après l’explosion. Endroit où était déposé l’engin.

Note correspondant X2                                                16 mars 1892

J’ai reçu chez moi, hier soir à 7 h15 seulement, le télégramme ci-joint. Mme Fédée me l’avait envoyé par sa sœur mais nous nous sommes croisés en route en sorte que je n’ai pu l’avoir qu’à 8h.
Je suis revenu aussitôt et l’ai communiqué à M. le préfet, vous étiez parti. Je vais au rendez-vous bien entendu et ne ferai qu’un saut pour venir vous rendre compte de la confidence que l’on veut faire.
Cela paraît grave.
Votre dévoué et respectueux
Fédée

X. 2 S.D.                                                           Paris le 16 mars 1892
Hier 15 du courant, le correspondant X.2 S.D. A eu l’occasion de se rendre à Saint-Denis, 12 square Thiers, chez Chaumartin où, au cours de la conversation tenue par la femme de cet individu et qui paraissait surexcitée par la boisson, on a appris ce qui suit.
L’attentat du boulevard Saint-Germain a été commis en coopération par Chaumartin précité, sa femme et un de leurs cousins qui n’est connu jusqu’à présent que sous le prénom de Léon et demeurant à Saint-Denis où doit se trouver le laboratoire dans lequel se fabriquent les explosifs et les posons dont il a été parlé dans une correspondance au même chiffre en date du 12 courant.
Après avoir pris leurs formules sur l’Indicateur anarchiste, , ils ont fait un mélange de dynamite et d’une autre poudre explosible dont ils ont rempli une marmite en fer et par dessus le tout des morceaux de fer de tôle d’acier, rognures de métaux, etc.
Léon et la femme Chaumartin sont partis à Paris par le tramway ; cette dernière portait la marmite explosible qu’elle avait placé entre ses jambes, sous les jupons, pour éviter la visite de l’octroi.
C’est Léon qui a pénétré l’immeuble du boulevard Saint-Germain ; pour mieux agir, il était vêtu d’un pardessus confortable, coiffé d’un chapeau haut de forme, ganté et le cigare aux lèvres. Il lui a été facile de pénétrer par la porte de l’immeuble laissée entrebâillée, il a gravi les premières marches de l’escalier, a mis le feu à la mèche au moyen d’une allumette qu’il venait de frotter et a déposé l’engin explosif à la porte de l’appartement qu’il croyait être occupé par M. Benoit, conseiller à la cour. Il est ressorti sans attirer pas plus qu’à l’entrée, l’attention du concierge dans la loge duquel, dit-il, il n’a vu d’ailleurs personne. Il est allé rejoindre la femme Chaumartin qui l’attendait non loin de là sur le boulevard et à peine étaient-ils réunis que l’explosion se produisait.
Ils ont voulu se venger de M. Benoit qui disent-ils, a présidé les assises lors des condamnations prononcées contre les compagnons Leveillé, Decamps, et aussi contre d’autres anarchistes de Reims.
Ainsi d’après eux seront traités les magistrats et fonctionnaires qui les inquiètent.
Si, comme les journaux de ce matin l’annoncent des perquisitions ont lieu, un temps d’arrêt se produira, mais dans le courant de la semaine prochaine, la Préfecture de police pourrait bien recevoir la visite des anarchistes avec leur attirail explosif. On conserve pour plus tard le Palais de l’Elysée.
Je vous enverrai le signalement de Léon que je dois voir vendredi chez Chaumartin et peut-être aussi son domicile qui doit être à l’île St Denis.
L’attentat commis à la caserne de gendarmerie de St Ouen doit être de leur fait, mais il n’en a été causé qu’à mots couverts.
A la suite de l’épouvantable révélation que je venais de recevoir, il ne m’était pas possible de pousser plus loin les questions.
Simon dit Biscuit est assurément dans l’affaire.
En ce qui touche l’attentat de la caserne Lobau, on ne croit pas qu’il puisse être attribué aux anarchistes de St Denis.
Soyez patient et surtout pas d’imprudence ; je suis seul à connaître le fait que je vous signale et si j’étais soupçonné, en même temps que les représailles seraient terribles, vous perdriez un auxiliaire précieux.
Je vous écrirai vendredi soir ou samedi matin et au besoin vous donnerai rendez-vous pour causer.
X. 2 S. D.

SOURCE : Arch. préf. de pol. Ba 1132