Ministère de l’intérieur                         Versailles le 30 décembre 1872
Direction de la sûreté générale
1er bureau

Monsieur le Préfet, j’ai l’honneur de vous transmettre, à toutes fins utiles, copie d’un rapport rendant compte d’une réunion tenue au commencement de ce mois à Berne, à l’instigation de Bakounine.
Je vous serai obligé de vouloir bien me communiquer de votre côté les renseignements que vous posséderiez sur cette réunion, l’influence qu’exerce Bakounine sur les sociétés secrètes du Midi de la France donnant un intérêt sérieux à toutes les informations relatives à ce personnage.

Pour le Ministre
Le Directeur

Une réunion* convoquée sur la demande de Bakounine, vient d’avoir lieu à Berne.
Il a exposé qu’une révolution était probable en France par suite du désaccord entre l’assemblée et le pouvoir exécutif, et qu’elle pouvait éclater soit pas un coup d’état, soit par la retraite de M. Thiers, soit par la dissolution de l’assemblée.
Qu’il fallait hâter le moment de cette dissolution et la révolution qui s’en suivrait et être prêt pour diriger le mouvement et s’emparer du pouvoir.
Ce qu’on a fait jusqu’à ce jour est insuffisant, le seul système efficace est d’avoir dans chaque ville de France, même dans la plus petite, des correspondants et un centre d’action sur lequel on puisse compter et qui agisse avec énergie au moment voulu.
Bakounine propose donc une ligue formée des membres de la Commune de Paris, des membres de l’Internationale et de toutes les loges maçonniques.
Plusieurs représentants de ces loges ont hésité à prendre d’aussi graves engagements ; il en est résulté des discussions très vives pendant plusieurs jours.
Jules Vallès et Guillaume reprochaient à Bakounine de vouloir faire trop d’autorité et de compromettre par une violence de langage la réussite du plan projeté. Bakounine répondait qu’il était surpris si peu d’énergie dans ceux qui se posaient en chef de la révolution.
Enfin, l’idée de Bakounine a prévalu, et sa proposition a été acceptée par la majorité. Il a déclaré qu’il se chargeait de se mettre en relation avec les loges maçonniques et de leur envoyer des instructions.
La question d’argent a été aussi agitée, et les délégués italiens ont déclaré pouvoir disposer de fonds importants.
La surveillance de ce conciliabule a été extrêmement difficile, car il a eu lieu dans des chambres particulières.
Les principaux assistants étaient délégués des loges de Lyon, Marseille et Toulouse, puis Vallès**, Lefrançais, Huguenot, Malon et Guillaume, logés à l’hôtel des Boulangers. Bakounine, Becker, Saffi, Poussier, Winger, Dupuis et Garier, logés à l’hôtel du Faucon et à l’hôtel du Maure.

SOURCE : Arch. Préf. de Police Ba 438

* On ne trouve pas trace de cette réunion dans L’Internationale de James Guillaume : https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Internationale,_documents_et_souvenirs/Tome_III/V,2#cite_ref-38 qui cite le calendrier-journal de Bakounine

** Sur la rencontre possible Vallès-Bakounine voir p. 11: http://raforum.site/reclus/IMG/pdf/Valles-Reclus.pdf