Tribunal correctionnel de Lyon

(Correspondance particulière de la Gazette des tribunaux)

Présidence de M. Giraud.

Audiences des 20, 21 et 22 avril.

Affaire dite du complot de Lyon. Société secrète. Affiliation à l’Internationale. Propagation des doctrines de cette association. Détention d’armes de guerre.

(Voir la Gazette des tribunaux des 22 et 23 avril)

Après l’exposé présenté par M. Boissard, procureur de la république, M. le président procède à l’interrogatoire des prévenus ; ainsi que nous l’avons annoncé, presque tous reviennent sur les aveux de l’instruction ou cherchent à atténuer la portée de leurs premières déclarations ; voici les explications données par quelques-uns d’entre eux.

Bruy.

Il dit qu’il n’a jamais fait de propagande ; il est allé voir Boriasse, avec lequel il était allé au comité d’émigration et l’a vu pour ce motif, non pour celui d’organiser le congrès du 15 août. Il reconnaît que dans une réunion à laquelle il assistait, il fut question de la création d’un journal, mais les difficultés à surmonter firent rejeter ce projet.

A son insu, il fut nommé membre de la commission de statistiques et chargé de donner les noms des membres révolutionnaires qu’on pouvait enrégimenter.

Audouard

Il dit que, depuis 1850, il n’a jamais assisté à une réunion publique, et qu’il s’est entièrement consacré au travail. Il a combattu la candidature Barodet, parce que le caractère du candidat ne lui convenait pas. D’ailleurs, il décline l’honneur d’exposer devant le tribunal les raisons de cette antipathie. Il fut exclu du groupe de la Guillotière en raison de ses antécédents.

Afin de répondre à ses dénégations, M. le président lui oppose les déclarations de plusieurs de ses coaccusés, entre autres Lafay, Boriasse, Lachal, Dubois.

D. Qu’aviez-vous à répondre à ces déclarations ?

R. Je déclare que ces réponses ont dû être suggérées à mes camarades, car je ne pouvais assister à ces réunions quand même je l’aurais voulu. Je conteste formellement les déclarations dont vous parlez.

Dubois

Il se plaint d’avoir été tenu cinq mois au cachot, bien que malade.

D. Avez-vous été nommé membre de la commission de permanence ?

R. Oui, j’étais membre de la commission des finances ; je devais recueillir les fonds.

Il reconnaît également avoir fabriqué le timbre.

D. De qui teniez-vous les numéros de la Solidarité et de la Révolution sociale, trouvés chez vous ?

R. Boriasse les avait déposé chez moi afin que tout le monde pût en prendre connaissance.

D. On a trouvé chez vous des épingles bleues et une lame de sabre.

R. Cette lame de sabre est une lame de hallebarde qui n’a donc jamais pu que défendre les droits canoniques.

Damaisin

D. Vous avez été délégué du comité central ?

R. Oui, pour la première campagne de mon bataillon. Je fus président deux mois, mais sans secrétaire confidentiel.

Il demande à rendre compte de l’accusation portée contre lui d’avoir tenu une maison de filles soumises. Le fait est complètement inexact, et il dit que s’il a été arrêté en 1850, cela a été une erreur ; elle a été reconnue.

D. Vous avez assisté à la réunion chez Dubois ?

R. Non. Je suis allé un soir chez Dubois, mon collègue, à la société de secours mutuel dont j’étais le secrétaire, afin de lui demander des renseignements sur la messe annuelle que nous devions faire dire. J’y ai assisté par curiosité seulement.

Masson

Il allait souvent chez Dubois. Voici comment il expliqua ce fait. Lorsque sa femme allait faire des courses, elle laissait les clés de la maison chez Dubois ; l’accusé, en rentrant le soir, était forcé de les reprendre chez lui.

L’accusé entame une longue dissertation sur la distinction à faire entre les sociétés publiques et les sociétés secrètes. Il affirme hautement sa profession de foi. Je n’ai jamais fait partie de l’Internationale, ni d’aucune société secrète.

Gillet

D. Vous avez été condamné le 14 juillet 1866 à un mois de prison pour vol et vagabondage ?

R. Oui, monsieur ; j’étais dans une communauté religieuse, j’avais mis de côté une somme de 18 francs ; mais au moment de partir, sachant bien que le directeur, qui était un abbé, ne me rendrait pas mon petit pécule, je résolus de me payer de mes mains.

Or, il résulte des déclarations de M. le président que ce que l’accusé appelle une communauté religieuse, était une maison de correction.

D. N’avez-vous pas essayé de créer un journal à Saint-Etienne ?

R. Non, le journal en question étant imprimé à Bruxelles.

De ses déclarations devant le juge d’instruction, il résulte qu’il a composé plusieurs articles.

A ce propos, il déclare avoir renié dans une lettre la responsabilité de ses déclarations et ne répondra plus aux interrogations.

Il explique son emploi de pseudonymes par l’exemple de hauts personnages entre le roi du Danemark. Il reconnaît le nom de Verval et avoir correspondu avec Bakounine, Pindy, par l’intermédiaire de Philippine ; les lettres lui étaient adressées à Raphaël Phila, ouvrier à la manufacture d’armes de Saint-Etienne. C’est lui qui a écrit l’article de la Solidarité révolutionnaire :

« Chaque cheveu enlevé à une tête d’Internationaliste est une tête de bourgeois qui tombe », « Gambetta est un intrigant et un ambitieux » disait Bakounine dans une lettre à Gillet, il faut s’en garder comme de la peste et si j’avais à choisir entre Chambord et Thiers, je préférerais le dernier.

D. Vous avez correspondu avec Gouttenoire ?

R. Je ne lui ai adressé que deux lettres.

D. Pourquoi employez-vous de faux noms pour signature ?

R. Je vous ai dit que c’était une fantaisie.

D. Vous avez rédigé la Solidarité ?

R. Non, monsieur, j’avais contacté une dette envers Merlin, et je voulais la payer en endossant sa responsabilité.

D. Comment les correspondances de Lyon vous arrivaient-elles à Saint-Etienne ?

R. Je n’en ai point reçu… Une seule lettre m’a été apportée par une dame Léo venant de Marseille.

Gillet a déclaré pendant l’instruction qu’une dame Gusse, maîtresse de piano, lui apportait deux fois par semaine sa correspondance.

D. Au mois de mai, il y a eu une première réunion dans un endroit isolé ?

R. Je proteste contre le mot de réunion. Nous étions en groupe d’ouvriers. Le soir après le travail, le dimanche, nous allions nous promener aux environs, et au retour, nous prenions soit un Vermouth, soit une absinthe.

D. Le 8 juin, il y a eu un autre congrès. Ce n’était pas une promenade d’ouvriers, cette fois. Vous attendiez des délégués des localités environnantes. Vous aviez désigné comme lieu de rendez-vous un endroit écarté ?

R. C’étaient quelques amis et camarades que j’avais invités à dîner.

Le président, voulant continuer l’interrogatoire, le prévenu, déclare l’entretien rompu. Il continue cependant à répondre.

D. Vous êtes allé en Suisse. Vous y avez vu Bakounine ?

R. Je suis allé en Suisse, mais n’y ai vu personne.

D. Vous avez essayé d’embaucher des militaires ?

R. Non

Gillet se débat contre la déposition de Latour. Il prétend que Latour a déclaré que sa déposition était écrite d’avance et qu’il n’a eu qu’à signer.

M. le président ordonne la lecture d’une seconde déposition de Latour, qui affirme, sous la foi du serment, l’exactitude de sa déposition précédente.

Gillet demande à poser une question à M. le procureur de la république.

M. le procureur de la république lui fait observer qu’il n’a pas été interrogé ; cependant qu’en raison de ce qu’en ce moment il est poli, il lui répondra.

Gillet donne quelques explications sur l’organisation du comité fédéral. Il réclame la lecture de son interrogatoire.

M. le procureur de la République lit à Gillet tous les détails qu’il a donnés et qu’il paraît regretter.

Gillet à un mot de M. le président, s’écrie avec violence : « Vous m’interrompez, vous ne voulez pas m’entendre, condamnez-moi tout de suite ». Il semble que le calme extrême de M. le président irrite le prévenu ; à plusieurs reprises Gillet répond durement : « Cela me regarde, je n’ai pas à vous le dire ».

Lachal

Il reconnaît avoir assisté aux réunions, dans la baraque abandonnée et dans la carrière, et au dîner donné au Chat, en compagnie de Gillet et de ses amis.

Il nie avoir été délégué à Lyon, il a assisté au congrès.

Il demande à donner quelques explications sur ce point. Il vint à Lyon voir Boriasse, alla dans la réunion qui eut lieu dans le sous-sol ; il n’y avait pas besoin de lumière, dit-il, c’était en plein jour. Il rencontra Gillet qui lui avait donné des papiers pour les remettre à Boriasse ; il lui remit les papiers et rentra avec lui dans le sous-sol.

Il connaissait Perroncel et, avec lui, il fut mis en relation avec Camet*. Il l’invita à dîner et ils passèrent la soirée ensemble. Camet me demanda s’il y avait du travail à Saint-Etienne ; il dit qu’il viendrait et s’arrêterait à Terre-Noire, parce qu’il avait un parent à la gare de Saint-Etienne. Le restaurant du Chat est sur la route, nous mangeâmes au Chat et nous partîmes pour Saint-Etienne.

Lachal ajoute qu’il ne connait pas les relations de Boriasse et de Dupuis.

Gouttenoire

D. Vous passez pour le chef du parti radical de Roanne.

Le prévenu rit

Ne riez pas et répondez ?

Le prévenu n’admet pas qu’il soit le chef dudit parti. Il reconnaît qu’il écrivait à Gillet sous un faux nom. La presse, dit-il, menaçant la France d’un coup d’Etat, je m’occupais de politique. Je ne voulais pas m’exposer, c’est pour cela que je signais Gaston.

Du reste, l’histoire nous a prouvé les dangers d’être connu comme homme politique.

D. Gillet vous écrivait aussi chez Mme Rambaud épicière, et sur la 2e enveloppe, pour Mlle Louise.

R. Non, répond l’accusé

D. Vous avez aussi écrit à Boriasse ?

R. Non

D. Mais vous lui écriviez sous le nom de Grégoire ?

R. Boriasse m’envoya des brochures pour 4 francs 10 c. Mme Latand m’apporta ces ouvrages. Boriasse lui disait sur un papier joint à l’envoi, je vous en enverrai d’autres, si vous le voulez ? Sur la note, il y avait l’indication de la fausse adresse que j’ai mise sur la lettre.

Le procureur lit la lettre.

« Compagnon et ami,

J’ai tardé de te répondre, j’étais absent… Il faut à tout prix nous entendre pour avoir le journal de Genève…pour ce qui est du Congrès, il faut attendre qu’il soit imprimé.

Il faut attaquer la tête du Jacobinisme, car le peuple est toujours attaché aux honneurs, il parle du Petit Lyonnais qu’il appelle une ordure.

Ecris-moi souvent, car j’aime te lire

Léon »

Le prévenu persiste à nier qu’il connût Boriasse, ce qui ne l’empêchait pas de le tutoyer. Rien, du reste, ne démonte l’aplomb de Gouttenoire.

Il a envoyé à Gillet un article résumé sur les ouvrages de Proudhon pour le Républicain de la Loire, cet article parut bientôt sous le titre : les Malthusiens.

Il reconnaît avoir reçu deux numéros de la Solidarité.

On lit une lettre dans laquelle Gouttenoire dit qu’il est d ‘avis que le bulletin vaut mieux que la Solidarité dans les campagnes.

Bien entendu, le prévenu se plaint que ses réponses n’ont pas été exactement reproduites par le juge d’instruction.

Gillet nie avoir reçu la lettre de Gouttenoire. Le procureur de la république lui répond par sa propre déposition ; Gillet ne dit mot. L’évidence cette fois est telle qu’il faut s’y rendre.

D. Vous avez été convoqué au congrès de Lyon le 15 août ?

R. Je suis venu à Lyon pour proposer de fonder un journal ; on n’accueillit pas ma proposition, je me retirai. J’avais été appelé par une lettre signée L. Je me suis arrêté à Tarrare pour accompagner Ayèle. Là, j’ai vu Polosse que j’avais rencontré chez Lafay. Polosse me plut ; il me fit l’efet d’un galant homme. Nous primes une consommation et nous causâmes de la politique militante.

D. Qu’appelez-vous politique militante ?

R. C’est la politique actuelle ; après tout, je ne connais pas bien mon français.

On lit à Gouttenoire un de ses interrogatoires, il s’écrie : « C’est épatant, c’est épatant ! Je ne veux, s’écrie-t-il, reconnaître que les feuilles signées par moi ».

On lui montre sa signature ; il est d’abord embarrassé ; puis comme l’interrogatoire est long, que la signature n’est que sur la dernière page, il prétend qu’on a intercalé les autres.

« Je ne répondrai plus, qu’on me condamne ».

Ayèle

Il a été condamné à 15 mois de prison pour tentative de vol et pour vol. Il explique de son mieux ce passé que prouve le casier judiciaire. Interrogatoire peu important .

Lafay

D. Vous avez reçu de Gouttenoire des Bulletins de la Révolution sociale ?

R. Je les ai reçu indirectement.

D. Ne les avez-vous pas communiqués à Polosse ?

R. Non

Les précédentes déclarations attestent qu’il en a remis à Polosse et à Gouttenoire.

D. Le jour de la Pentecôte, Gouttenoire n’est-il pas venu passer la journée avec vous ?

R. Polosse est venu, je ne me souviens pas si Gouttenoire était avec lui.

D. Vous avez assisté au congrès du 15 août à Lyon ?

R. Oui, monsieur.

Polosse

D. Vous êtes prévenu de vous être occupé beaucoup de politique ?

R. Je me suis occupé d’élections seulement.

D. Vous vous êtes emparé des pouvoirs de Tarare, au 4 septembre ?

R. Mon avocat prouvera que le pouvoir nous a été librement et légalement cédé.

D. Vous avez fait placarder pendant la Commune des affiches qui annonçaient vous sympathies pour sa cause ?

R. Non.

D. Gillet n’est-il pas allé vous voir à Tarare au mois de juin ?

R. J’ai beaucoup d’amis politiques, je reçois de nombreuses visites ; je ne me souviens pas de la sienne.

D. Pourquoi Gillet allait-il vous voir ?

R. Pour régler une affaire de grève. Je n’étais donc pas le but unique de sa visite.

On lit une lettre dans laquelle Gillet annonce qu’il se rend à Saint-Victor pour causer avec Lafay des besoins de l’association.

D. Vous dites que vous ne connaissez pas les doctrines de l’Internationale, et pourtant on a trouvé chez vous diverses brochures Internationalistes ?

R. J’avais trois brochures qui ne contenaient aucune exposition de doctrine.

D. La prévention vous reproche d’avoir fait partie de l’association. Boriasse n’a-t-il pas été chargé de vous apporter un revolver de la part de Pérard ?

R. Oui, j’avais laissé deux années auparavant, chez Pérard, un revolver. Je lui écrivis de me l’envoyer ; mais, ayant sous la main un ami commun, Boriasse, il le lui remit pour qu’il me le donnât à son passage à Tarare : c’était dans les premiers jours de janvier 1873.

Camet

D. Depuis quand faites-vous partie de l’Internationale ?

R. Depuis le 1er mai 1870.

D. Vous avez été membre de la Société du Salut de la France ?

R. Oui, monsieur.

D. Vous avez été compromis dans l’insurrection du 30 avril ?

R. Non

D. Vous avez disparu à cette époque ?

R. Oui, monsieur, j’étais en Suisse.

D. On a arrêté à Bellegarde, un nommé Sance, porteur de modèles de circulaire du Comité républicain central de la France républicaine. Vous les lui avez remis pour les faire imprimer ; il l’a déclaré.

R. Je ne m’en souviens pas.

D. Vous vous êtes fait affilier à l’association de Barcelone ?

R. Oui, mais j’étais soumis aux lois espagnoles.

D. Vous avez à Barcelone fondé un journal, la Fédération sociale ; vous en avez envoyé en France ?

R. J’ai fait ce journal, il est vrai, mais je n’en ai jamais envoyé en France.

D. Cependant il a passé la frontière.

R. Ce sont peut-être des amis à moi qui en auront envoyé.

D. Vous vous êtes caché en France à votre retour. Pourquoi ?

R. Pour ne pas attirer l’attention de la police.

D. Dans vos réunions, vous vous occupiez de questions internationalistes ?

R. Non.

D. Cependant dans tous vos écrits vous traitez de l’Internationale et vous exposez ses doctrines. Dans une feuille de Genève, vous avez annoncé la réorganisation de cette société ; vous l’avez annoncée aussi dans plusieurs de vos programmes.

Les plaidoiries commenceront probablement à l’audience de demain.

La Gazette des tribunaux 24 avril 1874

*Orthographié « Canut » dans le texte.