Tribunal correctionnel de Lyon
(Correspondance particulière de la Gazette des Tribunaux)
Présidence de M. Giraud
Audiences des 20 et 21 avril.
Affaire dite du complot de Lyon. Société secrète. Affiliation à l’Internationale. Propagation des doctrines de cette association. Détention d’armes de guerre.
(Voir la Gazette des Tribunaux d’hier)
Voici la fin de l’exposé présenté par M. Boissard, procureur de la république.
Dès son retour à Saint-Etienne, Gillet réunit les groupes de cette ville, leur communiqua les décisions du congrès et fit procéder immédiatement aux élections du Conseil fédéral.
Cependant, le moment était arrivé où, de tous les points de l’Europe, se dirigeaient vers Genève les hommes décidés à organiser, sous le nom d’Internationale, la révolution et l’anarchie universelles.
« Comme nous l’avons annoncé, portait le numéro de la Solidarité révolutionnaire, en date du 14 août 1873, le congrès général des sections et fédérations autonomes aura lieu à Genève lundi 1er septembre, dans un local de la brasserie Schiess, au Pâquis.
Parmi les questions à l’ordre du jour, se trouve la grève générale et un projet de réorganisation de notre association. A jour fixé, l’immense machine du travail s’arrête : les mines n’ont plus d’ouvriers, les fabriques et les ateliers sont vides, les chemins de fer s’arrêtent le long de leurs rails, les rues sans éclairage, le commerce sans postes, le gouvernement sans télégraphie, les boulangeries sans pain, les boucheries sans viande, le peuple entier est dans la rue et répond à ses maîtres anéantis : Je ne recommencerai le travail que lorsque la propriété sera transformée, que lorsque lorsque les instruments de travail seront dans ma main, dans la main du travailleur ».
Alérini et Brousse avaient quitté Barcelone pour se rendre à Genève ; Brousse voulait passer par la France, mais il craignait d’être reconnu et arrêté à la frontière suisse. Camet l’adressa à son ami Laurençon, qu’il pria de lui procurer les moyens de pénétrer secrètement dans ce pays. Boriasse était dans les meilleurs conditions pour lui rendre ce service, et les groupes de Lyon venaient précisément de décider que Boriasse se rendrait, à leurs frais, à Genève, afin d’assister, sans titre officiel, aux réunions du Congrès, où les groupes de Saint-Etienne et de Lyon devaient être officiellement représentés par Pindy.
Après avoir passé quelques jours avec les affiliés de Lyon, Brousse pénétra en Suisse le 31 août, par des passages secrets, sous la conduite de Boriasse.
A la même époque Dupin, parti de Saint-Etienne en grand secret, allait passer une journée à Genève.
Des renseignements de police tendraient à faire penser que Polosse et Camet se trouvaient également à Genève au moment du Congrès ; mais ce point n’a pu être établi d’une manière certaine.
A ce moment, paraissait à Saint-Etienne, le troisième numéro du Bulletin de la ligue révolutionnaire socialiste, qui rendait compte de la réunion du Congrès de Genève. Ce bulletin commençait ainsi :
« Ouvriers, ouvrières, travailleurs des champs et des villes, vous tous qui travaillez pour vos oppresseurs, vos exploiteurs et vos ennemis…
Commencez-vous enfin à voir que le peuple, travailleurs, paysans ou petits commerçants, est la proie d’une classe de jouisseurs égoïstes, sans cœur et sans moralité, dissipant en orgies continuelles le produite de vos fatigues et de vos privations, et qui, pour maintenir cet état de choses, vous arme les uns contre les autres et calomnie le peuple, après avoir massacré ceux qui voulaient son affranchissement…
Ils ont proscrit la grande Internationale, qui aboutira malgré eux à l’affranchissement des travailleurs, à la suppression des oisifs. Mais le nom n’y fait rien.
Groupez-vous comme vous l’entendrez, sous le nom que vous voudrez.*
Cependant, des bruits de restauration monarchique commencent à circuler. S’il arrivait que l’Assemblée nationale, dans la plénitude des pouvoirs que le pays lui a conférés, se décidât à proclamer le rétablissement de la monarchie, les meneurs de l’Internationale espéraient bien qu’il se trouverait en France des partis assez insensés et assez coupables pour s’insurger contre cet acte d’autorité souveraine, et pour en appeler du droit à la violence.
C’était le moment pour eux de se préparer à tirer parti du désordre qui serait la conséquence de ces criminelles entreprises et de resserrer les liens de leur armée, à qui ils laissent d’ordinaire, toute liberté de satisfaire ses prétentions d’indépendance et d’autonomie locale, parce qu’ils savent bien qu’aux jours de pillage et d’assassinat ils la retrouvent toujours unie par les convoitises et par les haines.
Le plan était simple, il a été déjà si souvent pratiqué ! Pousser en avant les intrigants, les ambitieux, les naïfs qui, sous prétexte de principes politiques, déchaînent sans hésiter, sur leur pays, tous les maux des révolutions, et quand ils auraient réussi à renverser le gouvernement et à paralyser toutes les forces de la nation, les mettre à la porte et proclamer le règne des appétits.
Ce plan était clairement exposé dans une lettre adressée à Boriasse, le 5 octobre 1873, par un nommé Borniol (de Cannes) :
3 nous nous sommes si souvent exposés aux coups, aux fusillades, aux prisons et aux transportations, pour le succès des bourgeois, qu’il est bon, puisque ces bourgeois sont atteints en pleine poitrine par l’avènement des hobereaux et des cléricaux, de les exciter avec l’assurance de notre appui, à se soulever contre nos ennemis communs ; mais de les laisser s’exposer cette fois à l’avant-garde… Comme nous avons, nous, la force réelle, nous prévaudrons toujours à la fin de la bataille, pourvu, bien entendu, que nous ne laissions pas s’installer au pouvoir, de même qu’en 1848 et en 1870, les représentants de cette bourgeoisie décorée du nom de républicains. »
Cluseret était au Locle en attendant l’heure favorable.
Camet rentra en France et vint à Lyon pour y organiser les forces de l’Internationale. Il arriva à Lyon dans les derniers jours de septembre, se dissimulant sous des noms supposés et multipliant les précautions pour ne pas attirer sur lui l’attention de la police.
Pendant les premières nuits, il coucha chez divers camarades. Le 3 octobre, Laurençon, un de ses plus anciens amis, loua, en son nom propre, une petite chambre où ils s’installèrent ensemble.
Camet se mit immédiatement en relation avec les groupes de la Croix-Rousse et de la Guillotière. A partir de son arrivée, les réunions devinrent très fréquentes. L’instruction en a constaté un certain nombre, et les accusés reconnaissent qu’il y en a eu encore d’autres.
On se donnait rendez-vous pour le soir, tantôt sur la place Colbert, tantôt aux portes Saint-Laurent, et les affiliés y arrivaient séparément. Dès qu’ils se trouvaient en nombre, un émissaire leur indiquait le lieu le lieu de la réunion et on s’y transportait immédiatement.
Le 14 octobre, réunion au café de la Belle-Boule, 25 personnes étaient présentes. Camet donna lecture d’un programme qu’il avait élaboré. Le fond fut approuvé, la forme fut trouvée trop violente et de nature à effaroucher les timides. Une commission fut nommée pour retoucher ce programme ; elle fonctionna les jours suivants chez Chazy. Le programme révisé fut communiqué à Busque, qui parut l’approuver.
Le 18 octobre, réunion chez Dubois, Vingt personnes environ, présidées par Deville. Seconde lecture du programme de Camet. Boriasse, qui commençait à trouver insupportable l’autorité que s’arrogeait ce nouveau venu, attaqua le programme avec une grande vivacité.
Il reprocha à Camet de faire du jacobinisme, de marcher sur les traces autoritaires de Karl Marx, au lieu de respecter les statuts adoptés au congrès de Lyon et au Congrès de Genève, enfin, de se mettre à la remorque du Comité central.
Après une discussion animée, le programme fut adopté.
Cet insuccès de Boriasse le détermina à rompre définitivement avec les groupes dont Camet était devenu le maître, il ne reparut plus aux séances suivantes, et dans une lettre adressée à Gouttenoire, et qui a été retrouvée parmi les papiers de Boriasse, il racontait avec douleur à son ami tous ses griefs contre celui qui l’avait supplanté.
Camet demanda ensuite la nomination d’une commission de statistique eu d’application, chargée de préparer tout ce qui était nécessaire pour arriver à la réalisation du programme adopté.
Elle avait pour mission de recueillir des renseignements sur les ressources que pouvait trouver un mouvement révolutionnaire dans toute l’agglomération lyonnaise, d’organiser un comité d’action composé de délégués de chaque arrondissement, de rechercher les éléments d’une taxe applicable sur la fortune et la propriété, de déterminer le mode de nomination et le nombre des membres qui formeraient le Tribunal populaire.
Ce comité devait se composer de six délégués, un par chaque arrondissement ; on n’en nomma que cinq, à savoir : Camet, Dubois, Chazy, Bruy, Gaillard.
Le 25 octobre, réunion chez Serre, présidée par Perroncel. Nouvelle lecture du programme Camet, suivi d’une discussion si violente que quelques affiliés en arrivèrent aux gros mots.
Le lendemain, nouvelle réunion chez Dubois, présidée encore par Perroncel. Sur la proposition de Camet, on organise les commissions destinées à fonctionner dans le cas où la Commune viendrait à être proclamée : commission de sûreté générale, chargée du maintien de l’ordre ; commission des finances, chargée de recueillir les taxes imposées sur les riches et de les répartir entre divers services ; commission des subsistances, chargée de veiller à la nourriture et à l’entretien des citoyens préposés à un service public et à des indigents ; commission de défense, chargée d’organiser la milice citoyenne de Lyon.
Mais ce n’était pas assez de grouper à Lyon tous les éléments locaux de l’Internationale et d’entretenir leur ardeur par des espérances prochaines ; il fallait encore tirer parti des ressources que présentaient les sections voisines, et, dès son arrivée à Lyon, Camet avait exprimé à ses amis le désir d’être mis en relation avec les groupes de Saint-Etienne.
A ce moment Gillet, renvoyé de la manufacture d’armes à raison de sa propagande effrénée, redoublait d’activité pour tenir en haleine ses correspondants. Il s’était rendu à Roanne et y avait passé quelques jours avec Gouttenoire. Tous deux ensemble, ils étaient allés à St-Victor, conférer avec Lafay.
Dans le courant du mois d’octobre, il vint à Lyon passer une journée avec Camet, Perroncel et Deville et se mettre au courant de leurs projets.
Camet lui promit de lui rendre promptement sa visite.
En effet, le 31 octobre, Camet partait pour Saint-Etienne, accompagné de Laurençon. Ils quittient le chemin de fer à la gare de Terrnoire, afin de ne pas éveiller les soupçons de la police. Ils trouvaient à cette gare, Gillet, Gaspard et Lachal, qui les conduisirent au restaurant du Chat, où les attendaient une douzaine de membres de la section de Saint-Etienne, parmi lesquels se trouvait Dupin.
Tous les groupes de cette ville avaient décidé qu’ils seraient représentés à cette réunion.
Camet donna lecture de son programme, développa le système des commissions qu’il avait appliqué à Lyon, Gillet lui signala vivement le danger qu’il y aurait à pousser la classe ouvrière à faire la guerre dans la rue, et soutint qu’il valait mieux laisser la bourgeoisie livrer la bataille.
Camet répondit que c’était tout à fait son avis, qu’il voulait laisser faire la bourgeoisie, représentée par le Comité central, et que, quand elle serait installée à l’hôtel de ville, il l’en chasserait pour prendre sa place.
Il annonça qu’au jour convenu, le Comité central, qui disposait de forces considédérables, devait porter l’attaque à Givors et à Villefranche pour attirer les troupes hors de Lyon, et s’emparer ensuite de la ville ; que ces opérations seraient dirigées par un ancien officier nommé Ballue.
Sur la demande de Camet, on organisa, à Saint-Etienne, les mêmes commissions qui avaient été constituées à Lyon.
Après cette longue conférence, on rentra en ville à onze heures du soir ; Camet alla coucher chez Gillet et Laurençon chez Gaspard.
Le lendemain matin, 1er novembre, Gouttenoire arrivait de Roanne, Gillet le mettait en relations avec Camet et lui rendait compte de tout ce qui s’était passé la veille ; puis on reconduisit à la gare de Terrenoire Camet et Laurençon, auquel Gaspard remettait en le quittant un sabre baïonnette bien affilé.
Ainsi Camet était devenu en quelques jours, le chef incontesté de toutes les fédérations de la région lyonnaise ; mais la partie la plus délicate de l’œuvre qu’il avait entreprise consistait dans les négociations qu’il avait entamées avec le Comité central.
Il paraît exister en effet, à Lyon, sous le nom de Comité central ou de Comité de la rue Grôlée, une société secrète qui conspire en permanence contre contre le gouvernement et la société. Les membres de cette association ne sont pas moins haïs que méprisés par les adhérents de l’Internationale, qui les considèrent comme des bourgeois égoïstes, uniquement occupés de la satisfaction de leurs ambitions et absolument indifférents aux souffrances et aux aspirations de la classe ouvrière.
La haine et le mépris réciproque sont, en effet, bien naturels entre ces deux catégories de malfaiteurs, qui s’allient sans cesse pour se trahir toujours.
Cette fois encore, ils comprennent, les uns et les autres que, malgré leur antipathie, une alliance était indispensable et que c’était seulement en marchant côte à côte qu’ils pourraient tenter de plonger, une fois de plus, leur pays dans les malheurs des révolutions ; chacun d’eux se promettant, d’ailleurs, de pousser en avant son allié pour recevoir les coups, et se réserver seul le profit de la victoire.
Camet était convaincu de la nécessité, et, dès son arrivée à Lyon, non content de concentrer et de tenir prêtes les forces de l’Internationale, il s’était préoccupé d’entrer en négociation avec le Comité central. Perroncel pouvait lui être à cet effet d’un grand secours ; il reconnaît, en effet, avoir longtemps fait partie du Comité central, et il donne des renseignements intéressants sur son organisation, sur le mystère qui entoure la personne de ceux qui le dirigent, sur la propagande qu’il fait dans les campagnes ; on est même amené à se demander s’il n’a pas conservé des attaches avec ce Comité.
Toutefois ni lui, ni Camet n’ont jamais voulu donner aucune indication sur les individus qui en font partie, et ils cherchent à rejeter réciproquement l’un sur l’autre, la responsabilité des relations qu’ils ont pu avoir avec ce Comité. Perroncel est allée jusqu’à dire dans l’instruction : « Camet me parlait à chaque instant du Comité central, de son organisation qu’il paraissait connaître à fond…
Il en connaissait toutes les intentions…
Je crois me rappeler que le jour de la rentrée de la Chambre, il me dit que le Comité avait placé tous ses hommes à leur poste. J’ai supposé et je suppose encore que Camet travaillait pour le Comité central ».
Qoi qu’il en soit, à la suite de démarches faites par des amis communs, Camet et Perroncel se rendirent, le 2 novembre, à une réunion secrète tenue à la Gillotière, par un groupe en relation avec le Comité central. Camet donna lecture de son programme, qui fut discuté. On décida que des modifications étaient nécessaires, et deux membres du groupe, les nommés Hivert et Martin furent introduits sans être nommés, mais comme délégués du Comité central.
Camet donna de nouveau lecture de son programme, et demanda aux délégués de préciser les modifications qu’ils désiraient. Ils proposèrent d’abord la suppression d’un considérant qui infligeait un blâme sévère à M. Gambetta. Cette proposition fut admise sans difficulté. Ils demandèrent ensuite à substituer au mot de Commune, le mot de République une et indivisible, comme moins effrayant ; mais l’adoption de ce titre, contraire aux principes de fédération et d’autonomie locale, leur fut refusée ; enfin, sans désapprouver l’idée de l’abolition des cultes, ils proposèrent de supprimer le mot qui était de nature à inquiéter les naïfs, ou même à leur ouvrir les yeux, et d’y substituer celui de séparation de L’Église et de L’État. Cette proposition fut encore rejetée.
La discussion sur ces différents points avait été vive et animée ; quand elle eut pris fin, le programme de Camet fut lu une dernière fois en entier et mis aux voix. Hivert et Martin déclarèrent y adhérer, et il fut adopté à l’unanimité.
On décida que ce programme serait imprimé, et une collecte eut lieu immédiatement pour faire face à cette dépense.
Enfin on procéda à la nomination d’un commission chargée de trouver des locaux secrets pour les réunions ultérieures.
Quelques jours après, le programme était imprimé et distribué à tous les adhérents. Camet en adressait, par un ami, une quarantaine d’exemplaires à Lachal, et Gillet se rendait immédiatement à Roanne pour les partager avec Gouttenoire.
Ce programme était ainsi conçu :
« Comité d’action révolutionnaire des travailleurs.
A l’heure où les partis politiques se disputent qui d’eux nous aura pour apanage ; à l’heure où nous, travailleurs, en sommes à notre dernière expérience ; où nous avons vu tour à tour, monarchies absolues et constitutionnelles ; les républiques conservatrices et théocratiques, où tous les régimes ont passé, où nous avons eu les Mac-Mahon, les Thiers et consorts.
A l’heure où nos élus préparent l’avènement du roi, où ils veulent nous reculer au temps du droit divin, d’un côté, de l’autre à une époque moins distancée, mais beaucoup plus fatale pour le travailleur ; aux journées de mai et juin 1871 où les assassins de paris étaient avec honneur reçus à Versailles et louangés par les membres de la gauche actuelle ; comprenant cette trahison, les délégués des groupes révolutionnaires des arrondissements de Lyon, méprisant de continuer de servir de marche-pied à des intrigues politiques et voulant revendiquer les droits du travail qui, sans contredit sont ceux de la raison et de la justice, ont formé un comité sous le nom de Comité d’action révolutionnaire des travailleurs et ont adopté le programme suivant :
Article 1er. Considérant que les gouvernements passés jusqu’à ce jour, n’ont été que mensonges et hypocrisies, que tout pouvoir central ne peut que reculer l’émancipation du travail et des travailleurs.
Déclarons :
Lyon commune libre et autonome.
Art. 2. L’organisation antérieure et présente de la police étant une institution vicieuse et corrompue et entraînant à des frais immenses ;
Déclarons :
La dissolution de toute la police, mettons la surveillance à la vigilance de chaque citoyen.
Art. 3. Considérant que la magistrature n’est aujourd’hui qu’un privilège de caste, ne sert qu’à des ambitions personnelles, ne se repose que sur des bases plus ou moins élastiques ; considérant que les lois actuelles sont en mésaccord complet avec l’autonomie communale, laissons à chaque commune la liberté des décrets communaux ;
Déclarons :
L’abolition ds codes, lois et décrets existants, l’abolition de la magistrature, et remplaçons les institutions existantes : cour d’assises, tribunal correctionnel, etc…, par un tribunal populaire.
Art. 4. Les impôts directs ou indirects ne frappant en réalité que la classe des travailleurs, et par conséquent n’amoindrissent pas la fortune bourgeoise ;
Abolissons les impôts directs ou indirects et les remplaçons par une taxe sur la fortune et la propriété.
Art. 5. Les cultes, quels qu’ils fussent, n’étant fondés que sur une croyance absolue, par ce fait perpétuant l’ignorance et l’obscurantisme ; que prêtres, moines, etc., n’ont par l’accaparation qu’ils ont fait et font de la fortune publique, que nuire au développement de l’industrie et de l’agriculture ;
Déclarons :
L’abolition de l’armée permanente ;
En cas d’agression de la part des puissances monarchiques qui nous environnent, demandons à ce qu’un congrès des communes se réunisse au plus tôt dans la commune de ….. statue sur l’armement des communes fédérées et pose les bases d’un pacte de défense mutuelle ».
Au bas de ce programme était écrit cette mention : « Imprenta Carlo Tessina, Huelva, Espana », destinée à tromper la police et à faire croire que le programme avait été imprimé en Espagne, tandis que, en réalité, il l’avait été à Lyon.
On a trouvé aussi en la possession de Camet, un projet d’organisation de l’armée révolutionnaire, écrit de sa main, et dont il reconnaît être l’auteur.
D’après ce projet, tout citoyen valide de seize à quarante-cinq ans, aurait été enrôlé de droit dans l’armée révolutionnaire placée sous les ordres de la commission de défense, dont Camet était le chef ; la solde, uniforme pour tous les grades, devait être de 2 francs pour chaque célibataire, de 3 francs pour tout homme marié ou vivant avec une concubine.
Cependant le temps s’écoulait, la rentrée de la Chambre avait eu lieu, et aucune proposition de restauration monarchique n’avait été présentée, la discussion sur la prorogation des pouvoirs se prolongeait, l’attitude énergique du gouvernement et de l’armée donnait à penser aux plus audacieux ; Camet s’apercevait de plus en plus qu’il était observé par la police ; après avoir tenu encore quelques réunions intimes, il pensa qu’il était prudent d’aller passer quelques jours à Saint-Etienne, pour dérouter les agents qui suivaient sa piste et réchauffer l’ardeur des groupes de ce pays. Le dimanche 16 novembre, il se rendait à la gare avec ses aides de camp, Perroncel et Laurençon et Lachal de Saint-Etienne, lorsqu’il fut arrêté sur la place Bellecour. Il était porteur d’un revolver à six coups chargé, d’une petite provision de cartouches et d’un couteau-poignard.
Les documents saisis en la possession de ces quatre individus, leurs aveux et ceux de leurs complices successivement arrêtés, nous ont permis de constater tous les faits que nous venons d’exposer, si bien qu’il m’a paru inutile de faire assigner devant vous un seul témoin, et que l’accusation est fondée de tous points sur les déclarations mêmes des prévenus.
Nous avons eu à nous demander, messieurs, si ces faits dont vous connaissez maintenant le détail, constituaient un complot contre la sûreté de L’État ?
Sans doute, les prévenus avaient adhéré à un programme détestable ; sans doute, ils avaient tous l’espoir et le désir de proclamer la Commune révolutionnaire à Lyon. Mais leurs projets étaient-ils arrivés à ce point de maturité que la loi exige pour que le crime de complot existe ? Y avait-il eu, aux termes de la loi, résolution d’agir concertée et arrêtée?Le doute était possible sur ce point. Nous avons pensé qu’il valait mieux laisser de côté l’incertain et ne nous attacher qu’à ce qui est hors de toute contestation.
Nous avons donc relevé contre les prévenus les délits de société secrète, d’affiliation à l’Internationale et de propagation de ses doctrines.
Y a-t-il eu société secrète ? Quand pendant plus d’une année des hommes se sont associés mystérieusement, quand ils ont multiplié les précautions pour dissimuler leurs relations et leurs correspondances, quand ils se sont réunis toujours dans des lieux cachés, carrières désertes, barques abandonnées, sous-sols sans lumière, en apostant des sentinelles pour les avertir au moindre signe de surveillance, n’est-il pas évident que tous les caractères de la société secrète sont réunis au plus haut degré ?
Y a-t-il eu affiliation à l’Internationale ? Les correspondances des prévenus avec les chefs de l’Internationale dans les pays étrangers, l’envoi, par eux, de délégués au Congrès de Genève, le zèle avec lequel ils ont incessamment distribué les écrits, les brochures, les journaux de l’Internationale répondent à cette question.
Les doctrines qu’ils propageaient avaient-elles pour but, comme le dit la loi, de provoquer à la suspension du travail, à l’abolition du droit de propriété, de la famille, de la patrie, de la religion ou du libre exercice des cultes ? Les citations trop nombreuses peut-être que je vous ai déjà faites, ne peuvent laisser de doute à cet égard. Je veux en emprunter une dernière à un manuscrit trouvé sur la personne de Camet, et qu’il attribue à un de ses amis de l’Internationale, le russe Papoff.
« Exploitation légalisée du travail populaire. Propriété. Droit juridique. Ordre public. Gouvernement régulier. État. Prospérité et civilisation de la nation bourgeoise. Amour de la patrie. Gloire nationale. Et enfin, pour bénir tout cela, l’être suprême, un bon Dieu quelconque, voilà toute la politique, toute la philosophie, toute la morale du monde bourgeois…
Il ne peut, dans la situation actuelle, y avoir de place que pour cette alternative : ou bien le prolétariat trompé, pour je ne sais la quantième fois, se laissant préparer sous quelque sauce politique nouvelle, continuera à subir, résigné et tranquille, le joug de la bourgeoisie ; ou bien, las d’esclavage, de misère et de honte, il se lèvera pour une lutte à mort contre la bourgeoisie qui l’opprime, et ce sera une lutte barbare, une lutte à outrance, une lutte de destruction, et si, le prolétariat succombe, il redeviendra esclave, troupeau de moutons comme il l’est aujourd’hui ; au fait, il ne perdra rien, car il n’a rien à perdre ; mais s’il triomphe, toute la civilisation bourgeoise périra, ce sera le triomphe complet, absolu de la barbarie populaire ».
C’est là, messieurs, le dernier mot de l’affaire. Il faut bien qu’on sache à l’heure où notre malheureux pays aurait tant besoin d’un peu de repos, il y a autour de nous des hommes qui travaillent sans relâche à précipiter sa ruine. Leur lien commun, c’est la haine de tout ce qui est bon ; haine de la fortune acquise par le travail, parce qu’ils voudraient être riches sans travailler ; haine de la famille, parce qu’ils ne veulent point en accepter les devoirs ; haine de Dieu, parce que, bien qu’ils affectent de n’y pas croire, la pensée de la justice divine les obsède ; haine de la patrie, oui, messieurs, tandis que tout français devrait sentir redoubler son amour pour cette pauvre France mutilée, ils ont le courage d’ériger en dogme la haine de la patrie, parce que la patrie inspire à ceux qui l’aiment l’esprit de dévouement et de sacrifice.
Leurs chefs, leurs chefs locaux du moins, vous les connaissez, c’est la bateleur Dubois, c’est le contrebandier Boriasse, c’est le déserteur Camet. Leurs chefs véritables se cachent à l’étranger, attendent avec impatience l’heure où une nation est tombée assez bas, pour qu’ils puissent se jeter sur elle sans danger.
Leur mot d’ordre, je vous le lisais tout à l’heure, c’est le pillage, c’est l’assassinat, c’est la destruction de la société. Leur idéal, vous venez de l’entendre, c’est le triomphe absolu de la barbarie populaire, c’est à dire le déchaînement monstrueux de tous les appétits et de toutes les haines.
Voilà, messieurs, les dangers qui sont à nos portes, voilà les convoitises, voilà les espérances qui s’agitent autour de nous. Ah ! J’avais bien raison de le dire, il faut qu’on sache et surtout il faut qu’on y pense.
Mais ce qu’il faut qu’on sache aussi, c’est que partout où les adhérents de ces sociétés détestables seront découverts, il se trouvera des magistrats décidés à les dénoncer, des magistrats décidés à les poursuivre, des magistrats décidés à les châtier avec toutes les rigueurs dont la loi leur a confié le dépôt salutaire.
Le prononcé de ce remarquable et lumineux exposé a occupé la majeure partie de l’audience de lundi.
La fin de l’audience et toute celle de mardi ont été consacrées à l’interrogatoire de quelques prévenus.
Ces interrogatoires se sont passés sans incident intéressant.
Chaque prévenu s’efforce de nier les faits qui lui sont reprochés. Mais M. le président fait alors donner lecture des interrogatoires antérieurs subis pendant l’instruction, et sur lesquels les accusés s’efforcent en vain de revenir.
L’audience est renvoyée à demain.

La Gazette des tribunaux 23 avril 1874