Tribunal correctionnel de Lyon

(Correspondance particulière de la Gazette des Tribunaux)

Présidence de M. Giraud.

Audience du 20 avril.

Affaire dite du complot de Lyon – Société secrète – Affiliation à l’Internationale – Propagation des doctrines de cette association – Détention d’armes de guerre.

Cette affaire dont l’instruction dure depuis cinq ou six mois, et dont la presse s’est maintes fois occupée sous le nom de « Complot de Lyon » excite au plus haut point l’attention et la curiosité du public nombreux qui se presse aux abords du Palis.

L’audience est ouverte à midi précis.

M. Boissard procureur de la république occupe le siège du ministère public. Des armes et des brochures figurent aux pièces de conviction.

Vingt-neuf prévenus sont assis sur les bancs placés aux pieds du tribunal.

Ce sont les nommés : Audouard, Boriasse, Bruy, Camet, Chazy, Damaisin, Deville, Dubois, Dupin, Gaspard, Gillet, Gouttenoire, Lachal, Laurençon, Perroncel, Polosse, Ayèle, Busque, Chazot, Durieu, Gaillard, Hivert, Lafay, Martin, Masson, Rouré, Roussel, Serre, Sibilat.

Mes Andrieux, Guillot, Minard, de Leiris, Devierne, Gouriet, Lépine, Garcin et plusieurs autres membres du barreau sont au banc de la défense.

La police est faite par une brigade de gendarmerie et une escouade de sergents de ville chargés de surveiller les prévenus et de contenir la foule qui se presse dans l’auditoire.

A l’ouverture de l’audience M. le président donne la parole à M. Boissard, procureur de la république, qui présente un exposé général de l’affaire duquel il résulte que la prévention de complot a été abandonnée contre tous les prévenus.

Les délits d’affiliation à l’Internationale et de propagation de ses doctrines, de participation à une société secrète et de détention d’armes de guerre sont seuls maintenus dans l’accusation.

M. le procureur de la république s’exprime en ces termes :

Vers la fin de l’année 1872, les principaux adhérents de l’Internationale s’efforçaient de réorganiser en France cette société profondément ébranlée par la défaite de la Commune de Paris, par la loi répressive du 23 mars 1872, enfin par les scissions et les rivalités qui s’étaient récemment produites au sein même de l’Internationale, entre l’école de Marx et celle de Bakounine.

En France, comme en Espagne, comme en Italie, comme en Suisse et en Belgique, c’était le système de Bakounine qui semblait prévaloir. Les internationalistes ne voulaient plus d’une société organisée d’après un mode uniforme, fortement constituée sur la base d’une hiérarchie régulière et acceptant la direction supérieure d’un congrès central. Il s’agissait, au contraire, de créer partout des groupes autonomes, s’organisant et administrant à leur gré et ne se rattachant les uns aux autres que par les liens d’une correspondance assidue. Ce système était d’autant plus avantageux en France que, supprimant toute uniformité dans l’organisation, toute règle commune pour le mode d’affiliation, il permettait aux groupes français de se dissimuler sous les formes les plus diverses et d’échapper ainsi aux prohibitions et aux menaces de la loi.

Parmi les groupes qui se formèrent à Lyon à cette époque, s’en trouvait un à la Croix-Rousse, dont faisait partie les prévenus Perroncel, Deville, Laurençon, Bruy et Roussel, tous plus ou moins compromis dans les événements qui ont suivi le 4 septembre.

Il avait pour principal fondateur l’inculpé Boriasse, depuis longtemps signalé comme pratiquant la contrebande des livres prohibés entre la Suisse et la France, et comme servant de guide pour faire sortir de France ou y faire rentrer secrètement les hommes placés sous le coup des recherches de la justice.

Les réunions avaient lieu tantôt chez Perroncel, tantôt chez Deville, quelques fois au café de la Belle-Boule ; les cotisations fixées d’abord à 10 centimes, plus tard à 25 centimes par semaine, étaient recueillies par Deville et Roussel. Perroncel et Boriasse étaient chargés de la correspondance.

Un autre groupe s’était formé à la Guillotière. Il était composé d’hommes aussi tarés au point de vue des mœurs qu’au point de vue politique : on y trouvait, côte à côte, l’ivrogne Audouard, membre du comité de sûreté générale en septembre 1870 ; Masson, familier des souteneurs de filles et l’un des partisans ardents de la Commune de 1871 ; Damazin, qui, dès l’âge de 18 ans, a tenu une maison de passe et a été compromis avec une bande de jeunes sodomistes, et qui, après le 4 septembre, est devenu délégué du Comité central et membre de l’Alliance républicaine.

Le fondateur de ce groupe était l’inculpé Dubois, dont le métier consiste à dire la bonne aventure dans les foires. C’est chez lui que se réunissaient secrètement les affiliés tous les quinze jours environ.

Boriasse et Audouard servaient de trait-d’union entre les affiliés de la Croix-Rousse et ceux de la Guillotière. Ces différents groupes s’intitulaient : « Groupes de propagande et de lecture ». Ils s’occupaient surtout de faire acheter à Genève, à l’aide du produit des cotisations, des brochures de l’Internationale, que Boriasse introduisait secrètement en France, de les distribuer dans les ateliers et de les faire passer sans cesse de mains en mains afin d’en faire propager autant que possible les doctrines.

Il suffit, pour faire caractériser ces doctrines, d’emprunter quelques citations aux brochures saisies chez Boriasse, qui en était le principal détenteur.

C’est d’abord la guerre à outrance déclarée à toute religion :

« On saurait gré à quelqu’un qui délivrerait pour toujours l’espèce humaine du choléra ; on ne pardonnerait pas à celui qui voudrait la guérir du fléau des religions, qui ont fait infiniment plus de mal à l’humanité, et qui forment un lèpre honteuse qui s’attache à la raison et la flétrit…

Dieu et la propriété ne sauraient faire que des tyrans et des esclaves, voilà pourquoi je crie de toutes mes forces : Guerre à Dieu ! Guerre à la propriété ! »

Le titre même de plusieurs de ces brochures : les Crimes des papes, par un damné ; la Friponnerie des évêques et des prêtres, par un apostat, ne peut laisser de doute sur le but qui y était poursuivi.

C’est encore l’outrage déversé sur toutes les forces qui soutiennent la société, et particulièrement sur l’armée :

« Soyez maudits, soldats, bourreaux infâmes ; soyez maudits, ô massacreurs de femmes… Honte aux bandits !

Soyez maudits, assassins dont les armes ont fait couler tant de sang et de larmes… soyez maudits ! »

Et d’ailleurs, dans une pièce intitulée : NOS GENERAUX :

« L ‘heure n’est-elle pas sonnée de juger les capitulards… et qu’on purge la République de tous ces braves généraux.

Allons, infecte bourgeoisie qui voulut toujours des sauveurs…Oh ! Tu ne mérites que haine, crève avec tous tes généraux ! »

C’est enfin l’appel le plus brutal à l’assassinat de tous ceux qui possèdent :

« Les massacres doivent être la seule préoccupation du travailleur, dont l’intérêt est de se débarrasser complètement de ceux qui vivent par l’exploitation de l’homme sur l’homme. Le moyen de reconnaître en tous lieux l’ennemi est bien simple : ses mains font foi, et l’honneur du travail est imprégné dans pensée comme dans ses paroles. L’assassinat est un instrument indispensable par lequel il faut commencer…

Il est expressément défendu de passer son temps à juger les coupables, les insurgés éternels, contre le travail et la science ; les sangsues du prolétaire, le nombre en est trop grand…

L’exploiteur, après avoir tué ou emprisonné le soutien de famille, se plaisait à la faire survivre, mourante de faim, nous, nous devons être plus humains, n’épargnons : Morte la bête, mort le venin, aux grands maux les grands remèdes. »

(Brochure, intitulée la Liquidation sociale, p.34)

Mais ce n’était pas à Lyon seulement que s’organisaient ces groupes ou sections de l’Internationale. Des sociétés analogues s’étaient formées dans les villes voisines.

La section ou fédération de Saint-Étienne comprenait un certain nombre d’affiliés, répartis en plusieurs groupes.

Les individus les plus compromis dans cette organisation paraissent être les inculpés Dupin, Chazot, Gillet, Gaspard et Lachal.

Le cabaretier Dupin, depuis longtemps compromis dans les grèves de Saint-Etienne, chef depuis 1869 de l’Internationale dans cette ville, était le véritable meneur du groupe, mais il évitait de se mettre en avant et laissait la direction apparente à Gillet.

Dès le mois de septembre 1872, la section de Saint-Etienne avait trouvé moyen de se procurer dans la ville même une presse à l’aide de laquelle elle faisait imprimer le premier numéro d’un programme intitulé tantôt : Bulletin de la révolution sociale, tantôt Bulletin de la Ligue révolutionnaire socialiste française ; ce journal portait la mention : « Imprimerie de Bruxelles » dans le but d’égarer les recherches de l’autorité. Aucun exemplaire du premier numéro n’a pu être retrouvé.

Les principaux affiliés faisaient circuler ce journal dans les ateliers et dans les campagnes.

Non contente de recueillir autour d’elle de nombreux adhérents, la section de Saint-Etienne s’occupa, dès le principe, d’établir des relations avec les groupes des villes voisines. Elle correspondait activement avec Gouttenoire, chef du groupe de Roanne, avec Lafaye, du groupe de Saint-Victor-sur-Rhins, Dupin s’était entendu avec Boriasse et Perroncel sur toutes les questions d’organisation et de correspondance.

Les lettres étaient toujours signées d’un faux nom, déterminé à l’avance, et adressées à des affiliés secondaires dont la personnalité n’était pas de nature à éveiller l’attention de la police. Elles portaient à l’intérieur, sur une seconde enveloppe, une indication convenue, ordinairement un nom de femme qui faisait savoir à quel groupe elles étaient destinées. Ainsi les lettres destinées au groupe de la Croix-Rousse étaient signées Gaston et adressées à un nommé Grégoire, rue d’Austerlitz, avec une seconde enveloppe portant les mots : pour Etiennette. Elles étaient d’ailleurs rarement mise à la poste. Le plus souvent, on les confiait à des amis. Une dame Léo, femme de l’inculpé Busque, qui deux fois par semaine allait de Lyon à Saint-Etienne donner des leçons de piano, se chargeait habituellement des lettres échangées entre les groupes de ces deux villes.

Il avait été bien convenu d’ailleurs que tous les signes d’affiliation, tels que livrets, cartes, listes ou autres étaient absolument supprimés, afin de déjouer les investigations de la justice.

Gillet, chargé de la correspondance à Saint-Etienne, s’en acquittait avec une telle activité que, quelquefois, les cotisations ne suffisaient pas à payer les affranchissements.

L’instruction a relevé jusqu’à neuf faux noms sous lesquels lui arrivaient de tous les pays des lettres relatives aux affaires de l’Internationale.

Il avait pour correspondants en Suisse, Bakounine, James Guillaume, Pindy, tous chefs de l’Internationale, et plusieurs réfugiés français ; il correspondait aussi avec différents chefs de sections en Italie, en Belgique et en Espagne.

Son principal correspondant à Barcelone était le nommé Camet, qui devait jouer un rôle important dans l’affaire actuelle.

Camille Camet est né à la Croix-Rousse, le 22 novembre 1850. Dès 1869, il était affilié à l’Internationale ; après le 4 septembre, il devint secrétaire du comité central du Salut de la France, dont le but était, suivant l’expression d’Albert Richard, de faire adopter les grandes mesures révolutionnaires, et qui a préparé la journée du 28 septembre. Son nom figure au bas d’une affiche de ce comité saisie à l’Hôtel de ville le 28 septembre. Il figure également sur les listes de garde républicaine dressées par Parraton à la même époque.

Le 11 avril, il était soldat à Saint-Etienne, dans le 62e régiment d’infanterie ; il déserta, revint à Lyon et passa bientôt en Suisse.

Peu de temps après, il se trouvait à Lyon au moment des événements du 30 avril.

Le 20 mai suivant, on arrêtait à Bellegarde un nommé Lance, dont les allures paraissaient suspectes et on trouvait dans les tiges de ses bottes quatre lettres adressées à des réfugiés de Genève, dans lesquelles on leur demandait l’envoi, par des voies détournées, d’objets qu’on ne désignait pas, et on leur commandait des imprimés révolutionnaires dont le modèle était envoyé, notamment des bulletins ainsi conçus :

Comité central républicain socialiste de la France méridionale.

« Mandat est donné au citoyen…., intermédiaire entre le Comité et l’un des groupes révolutionnaires d’… à l’effet d’….

A …., Le…. 1871.

Le délégué à la signature.

Art. 4 Aucun nom et aucune signature ne devront être portés sur les pièces écrites ; ils seront remplacés par des initiales, un paraphe ou un sceau ».

Lance déclara que ces lettres lui avaient été remises par Camet, l’une d’elles était signée de lui.

Dès qu’il fut avisé de cette arrestation, Camet partit de nouveau pour la Suisse, par des voies détournées et travailla pendant plus d’une année à Zurich, où il se mit en relation avec les principaux chefs de l’Internationale.

En mars 1873, il se rendait à Barcelone en passant par Ancône et Livourne ; à Barcelone, il se faisait immédiatement affilier à l a fédération locale de l’Internationale, dans la section de langue française, dont le livret a été retrouvé en sa possession.

Il rencontrait dans cette ville deux réfugiés français, Brousse et Alérini et s’occupait immédiatement avec eux de créer un journal internationaliste destiné à la France.

Le 4 avril 1873, il signait avec Brousse et Alérini un programme autographié sur papier pelure, destiné à être répandu en France en grande quantité, à l’effet de provoquer des envois de fonds.

Ce programme était lancé au nom du Comité révolutionnaire socialiste de la France méridionale.

Il se terminait par ces mots :

« Considérant que l’organisation d’un pouvoir quelconque, qu’il émane du droit divin ou des urnes populaires ; qu’il soit destiné à être définitif, ou, comme certains le veulent, à préparer la révolution, est un obstacle à l’émancipation libre des travailleurs, nous nous placerons sur le terrain de l’anarchie et nous en défendrons les principes ».

Cette circulaire, ainsi que plusieurs autres qui la suivent, fut adressée par des voies détournées à toutes les sections de l’Internationale, notamment à celle de Saint-Etienne.

A la suite de l’élection de M. Barodet, les réunions devinrent plus fréquentes et plus animées.

Le 22 mai, les affiliés de Saint-Etienne se rendaient isolément dans une vieille baraque située aux environs de la ville ; l’un d’eux placé à l’extérieur en sentinelle. Gillet donnait lecture d’une lettre de Gouttenoire, qui déplorait la modération de la révolution espagnole, et d’une lettre de Doyen, de Paris, annonçant que la délégation ouvrière, envoyée à l’exposition de Vienne, travaillait activement pour les affaires de l’Internationale, et obtenait d’excellents résultats. Il recommandait à ses amis de se tenir prêts pour un rendez-vous qu’il leur donnerait très prochainement.

Trois jours après, en effet, le 25 mai, on se réunissait de nouveau au même lieu. Gillet annonçait à ses camarades le changement de gouvernement, et les exhortait à ne pas se laisser aller au découragement.

Puis, dès le lendemain, afin de leur remonter le moral, il organisait pour le 8 juin, à Saint-Etienne, un congrès de délégués des groupes français avec lesquels il était en relation. Il adressait lui-même des convocations à Lyon, à Roanne, à Saint-Victor, à Tarare, à Paris ; il chargeait ses amis de Barcelone de convoquer les délégués du Midi de la France. L’ordre du jour du congrès était : « Organisation révolutionnaire, mesures à prendre relativement aux événements qui se préparent ».

En même temps, il rédigeait avec Dupin, imprimait et distribuait dans les ateliers un nouveau numéro du Bulletin de la révolution sociale ; il portait en tête pour devise : « La terre est ma patrie, l’Europe est mon département, la France est ma commune ». On y trouve une adresse aux internationalistes de l’Espagne qui ne peut laisser de doutes sur l’affiliation à l’Internationale de la section de Saint-Etienne et de celles avec lesquelles elle correspondait ; elle est ainsi conçue :

« Aux travailleurs espagnols,

Les travailleurs français réunis sous le drapeau de l’Association internationale des Travailleurs, et envisageant d’une façon conforme aux intérêts du prolétariat tout entier, les conséquences politiques et sociales qui pourraient surgir de la proclamation de la République espagnole, vous envoient les adresses suivantes :

Les sections françaises des départements du Centre profitent de cette occasion pour assurer aux révolutionnaires internationaux espagnols leur concours moral et matériel.

Salut et révolution sociale.

Le conseil fédéral des sections du Centre ».

Ce même numéro contient un véritable appel aux armes :

« Allons, lève-toi peuple, parle, frappe si tu l’oses. Mais non, la lâcheté chez toi est une vertu, etc… »

Le 1er juin, nouvelle réunion dans des carrières abandonnées. Un homme, placé en vedette sur un rocher culminant, surveille les alentours. Gillet donne lecture d’une lettre de Bakounine, annonçant un congrès général de l’Internationale à Genève pour le 1er septembre, et promettant que le signal de l’insurrection sera bientôt donné. On s’entend sur les détails de la réception à faire aux délégués convoqués pour le 8 juin, chacun d’eux devra coucher chez un des affiliés de Saint-Etienne, afin de ne pas attirer l’attention de la police.

Le 8 juin, le congrès a lieu dans la banlieue de Saint-Etienne, au restaurant du Chat, tenu par un cousin de Gillet. Plusieurs des délégués convoqués se sont fait excuser. Boriasse représente les groupes de Lyon qui se sont cotisés pour payer son voyage. Gouttenoire représente le groupe de Roanne. On discute le programme des groupes lyonnais, soutenu par Boriasse et celui des groupes de Saint-Etienne, soutenu par Gillet. On se donne rendez-vous pour un congrès général beaucoup plus nombreux, qui aura lieu à Lyon le 15 août.

« Quelques jours après, Gillet recevait une circulaire signée : Brousse, Alérini, Camet, datée de Barcelone, 3 juin 1873, on y lit :

Chers compagnons, nous sommes heureux d’apprendre qu’il y a enfin quelques révolutionnaires français qui ne restent pas indifférents en présence des événements dont Versailles est le théâtre. Au milieu de l’apathie qui règne presque dans toutes les grandes villes, vous élevez la voix et vous vous organisez pour combattre la réaction, nous vous renvoyons nos plus sincères félicitations. C’est avec la même joie que vous saurez, je pense, ce que nous allons vous annoncer : l’Internationale espagnole a vu tout le danger de la situation, et, dans son sein, se forment des groupes nombreux destinés à préparer l’action…

Groupez-vous énergiquement et sans chefs, organisez vos volontaires et, au moment de l’action, qui nous l’espérons, sera proche, vous donnerez à chacun le mandat essentiellement restreint qu’il doit accomplir, et dont il doit répondre de sa tête.

Quant à nous, les contretemps ne nous ont pas manqué, l’homme que nous avions à Cette, et qui servait à nos relations avec la France, est en fuite devant la gendarmerie de sa majesté Capitulard V. Il faut nous créer de nouveaux aboutissants ; vous recevrez bientôt quelques exemplaires du premier numéro de notre bulletin…

Chaque cheveux qu’on arrache à un international est une tête de bourgeois qui tombe, félicitons-nous-en.

En Espagne, comme nous le disions plus haut, la situation est excellente. Il y a eu un Congrès des ouvriers des champs ou se sont trouvés réunis les délégués de 45 sections. Un congrès des ouvriers manufacturiers a eu lieu ces jours-ci, et voici ce qui a été résolu :

A la première occasion, grève générale (30.000 ouvriers) pour faire de l’agitation ; une dépêche sera envoyée au président de la république demandant que les ateliers soient déclarés propriétés collective des travailleurs. Ils s’engagent à en rembourser peu à peu la valeur ; si, dit la dépêche, cela est refusé, nous le prendrons bientôt sans indemnité. Nous n’attendons rien de ce gouvernement, qui se dit socialiste. Nous verrons ce qu’il fera ; mais quoi qu’il fasse, le peuple fera ce qu’il lui plaira.

Un mouvement révolutionnaire se prépare dans un des petits peuples de l’Europe, que la prudence nous empêche de nommer ici ; mais toute son énergie nous est connue et nous pensons qu’il fera de grandes choses.

Le 22 juin, nouvelle réunion à l’auberge du Chat. Gillet donne lecture d’une lettre par laquelle Bakounine rend compte des progrès de l’Internationale en Italie, en Espagne, dans le midi de la France, et qui le mande auprès de lui pour lui donner des instructions. Il annonce son départ à ses amis.

La lettre que Gillet avait reçue de Bakounine contenait l’indication, en chiffres convenus, des villes par lesquelles Gillet devait passer, et des personnes qu’il devait y voir. Il partit de Saint-Etienne le mardi 24 juin au matin, et s’arrêta à Lyon, où il passa sa soirée en compagnie de Boriasse, Perroncel et Deville, de là, il se rendit à Genève, à Lausanne et à Neufchâtel. Le soir même de son arrivée dans cette ville, il fut reçu par James Guillaume, qu’il avait averti par un télégramme expédié de Lausanne.

James Guillaume commença par lui faire subir un interrogatoire complet pour constater son identité, après quoi leur conversation se prolongea jusqu’au milieu de la nuit.

Le lendemain, Bakounine vint de Locarno à Neufchâtel pour le voir. Il lui demanda quel était l’état des esprits en France, et si, à la suite des événements du 24 mai, la bourgeoisie n’était pas disposée à faire une révolution.

Il le consulta aussi sur la situation des groupes dans les départements du Centre, et sur la ligne que ces groupes entendaient suivre. Gillet lui répondit que chaque groupe voulait être libre et autonome, et repoussait à tout prix la dictature. Cette appréciation parut déplaire à Bakounine, qui s’entretint quelques instants à voix basse avec James Guillaume et, crut comprendre qu’il le trouvait bien jeune pour la mission dont il était chargé. Bakounine termina ensuite assez promptement la conversation, remit à Gillet une somme de 200 francs pour couvrir ses frais de voyage et de séjour, et l’invita à attendre Pindy et Schwitzguébel. Gillet fut, en effet, mis en relation avec Pindy ; après son retour en France, il reçut encore pendant quelque temps des lettres de Bakounine, mais elles étaient, selon l’expression de Gillet, « moins serrées » que par le passé et Bakounine finit par lui faire comprendre qu’à l’avenir, il devait correspondre avec Pindy .

Gillet rentra en France par Pontarlier. Le 3 juillet, il arrivait à Lyon à onze heures du soir ; il avait averti Perroncel de son arrivée, par télégramme daté de Lons-le-Saulnier, et signé : Noirot. Perroncel s’était empressé d’aller chercher Boriasse et Deville, et tous trois l’attendaient à la gare de Perrache. Il passa avec eux la nuit et la journée suivante, rendant compte de son voyage aux groupes de Lyon.

Le 5 juillet, il rentrait à Saint-Etienne.

Pendant son absence, le 30 juin, une petite caisse, censée contenir des échantillons de vin, était arrivée de Cette à l’adresse de Dupin. Elle renfermait de nombreux exemplaires de la Solidarité révolutionnaire de Barcelone, dont les trois premiers numéros avaient déjà paru. Avant cet envoi, Gillet avait reçu directement, sous enveloppe, des exemplaires sur papier pelure.

Dans le premier numéro, on lisait :

« Placés en Espagne au centre du mouvement, en relation avec tous les groupes révolutionnaires, nous avons résolu de faire pénétrer quand même des nouvelles dans notre pays, de faire passer sous les yeux de nos frères la relation des efforts que l’on fait ici, afin qu’ils s’organisent, se préparent et que la révolution dont la Péninsule va être le théâtre, s’étende en France à leur profit … Qu’ils en prennent leur parti, les hommes de la classe moyenne, les lois sociales sont inflexibles, leur 93 a sonné……

La bourgeoisie est un cadavre déjà en putréfaction. Encore une secousse, et ses membres disloqués se disperseront à tous les vents…

Le mot de la situation est : Politique destructive….

Pour arriver à notre but, tous les moyens sont bons ; ils nous appellent la barbarie et se disent la civilisation, eh bien soit ! C’est la guerre barbare qu’il nous faut…

Nous ne voulons ni réformer L’État, ni le conquérir, nous voulons le détruire ».

C’est en parlant de ce numéro que Gouttenoire écrivait, le 27 juin :

3Nous avons reçu le premier de la Solidarité, mais ce n’est pas suffisant pour relever le moral des hommes : il faut que le Bulletin reparaisse ; c’est un bonne arme et qui plait beaucoup, surtout dans les campagnes ».

Dès son retour, Gillet s’occupa de distribuer utilement les numéros de la Solidarité, arrivés en son absence. Les affiliés de Saint-Etienne furent chargés de les répandre dans les ateliers ; des émissaires reçurent la mission d’en porter dans les localités voisines ; enfin Gillet en offrit lui-même quelques numéros à des soldats avec lesquels il s’était mis en relations, et qu’il exhortait à organiser des groupes dans leurs régiments, mais ses propositions furent repoussées.

Il s’occupa aussi à modifier l’organisation des sections de Saint-Etienne, conformément aux conseils de Bakounine, et à répartir les affiliés en un grand nombre de groupes de cinq personnes.

Cependant le 15 août, jour fixé pour le congrès général des délégués à Lyon, approchait, et des convocations avaient été adressées aux différents groupes par Boriasse et Perroncel.

Gouttenoire et Ayèle, qui représentaient le groupe de Roanne, passèrent par Tarare et s’y arrêtèrent pour prendre avec eux le délégué du groupe de cette ville.

L’inculpé Polosse, ouvrier tisseur, s’est fait depuis longtemps à Tarare le meneur des révolutionnaires et des entrepreneurs d’irréligion. Sous l’Empire, il organisait des grèves à l’Arbresle et à Tarare. Il cherchait à fonder des écoles athées. A Tarare, il inaugurait les banquets du Vendredi-Saint et les premiers enterrements civils, et rendait compte avec orgueil de ces solennités à Denis Brack, directeur de l’Excommunié.

Le 3 juillet 1869, il était condamné, par le tribunal de Villefranche à 25 jours de prison et 16 francs d’amende pour trouble à l’exercice du culte et outrage à un de ses ministres.

Au 4 septembre, il proclamait la République, arrachait le drapeau national de la mairie et y substituait un drapeau rouge.

Il s’emparait de l’administration avec le nommé Vitout, révoquait le maire, les adjoints, le commissaire de police, le président et le vice-président du conseil de prud’hommes, le juge de paix et son suppléant, qu’il faisait expulser de la salle d’audience. Il arrêtait les citoyens qui lui déplaisaient, les condamnait à la prison ou à des amendes arbitraires et faisait enlever de la tribune, dans les clubs, les orateurs qui combattaient ses idées.

Aux élections du 8 février 1871, il était porté sur une liste de candidats à la députation avec Félix Pyat, Blanqui, Garibaldi et autres.

Pendant la Commune, il se prononçait hautement en faveur de Paris contre Versailles, faisant placarder lui-même les affiches de la Commune, en menaçant la gendarmerie qui voulait les enlever, et multipliait les proclamations pour inviter la population à « arrêter cette lutte impie de Versailles contre la République, qu’entretenait la politique déloyale du gouvernement ».

Au moment même où les troupes entraient dans Paris, il prenait la fuite et se rendait à Genève. Il vivait là dans l’intimité des réfugiés français les plus compromis avec l’Internationale, notamment Perrare, Saignes, Dumartheray et Claris.

Au mois d’août, il rentrait en France et se cachait à Paris jusqu’au mois d’octobre, époque où il revenait dans sa famille. Chose étrange ! Après une vie aussi accidentée, il se trouve aujourd’hui à la tête d’un certain nombre de métiers, au lieu d’être, comme autrefois, un simple ouvrier tisseur.

On a saisi chez lui des lettres qui établissent qu’en 1872 et 1873, il continuait à correspondre avec Perrare, qui le tenait au courant des affaires de l’Internationale à Genève, et lui faisait parvenir un revolver par l’intermédiaire de Boriasse. On a trouvé en sa possession des brochures de l’Internationale, qu’il prêtait à ses amis, ainsi que des pièces de vers dont il suffit de citer une seule strophe :

« Peuple, en avant ! C’est dans les barricades

Que l’avenir cache la liberté.

Si des tyrans, la puissante parole,

Pour commander prend la voix des canons,

Sur nos palais fais jaillir le pétrole ;

Contre les rois, tous les moyens sont bons ».

Enfin, on a retrouvé une lettre par laquelle il promettait sa visite à Lafay, chef du groupe de Saint-Victor, afin de se mettre chez lui en relation avec les compagnons de Roanne, de causer avec eux sur leur communes affaires, de prendre en commun des résolutions d’une grande vigueur et de préparer ainsi la révolution sociale.

La réunion projetée avait eu lieu, en effet, Gouttenoire et un autre délégué de Roanne y avait assisté. A la même époque, Gillet était allé à Tarare se mettre aussi en relation avec Polosse, et il avait écrit à Gouttenoire que Polosse serait convoqué au Congrès. Gouttenoire et Ayèle étaient donc convaincus qu’ils allaient le trouver prêt à partir avec eux, et c’est pour cela qu’ils s’étaient arrêtés à Tarare. Mais Polosse leur répondit qu’il n’avait pas reçu de convocation, qu’il regrettait de ne pouvoir les accompagner, et il leur recommanda de s’arrêter chez lui au retour pour lui rendre compte de ce qui se serait passé au Congrès.

Le rendez-vous à Lyon était à la brasserie Georges. Comme on y avait remarqué la présence de plusieurs agents de police, on convint, pour les dépister, de se rendre isolément et par des chemins différents au restaurant Chamartin à la Guillotière.

Là, on décida encore, pour plus de sûreté, de se rendre, par petits groupes, au Comptoir national, rue de la Charité, où se trouvait un sous-sol propice pour la réunion projetée. Vers quatre heures du soir, tous les délégués, au nombre de trente environ, étaient dans ce sous-sol, sans lumière.

Deux programmes furent mis en présence : celui des Lyonnais, qui voulaient faire adopter une organisation uniforme des groupes sur le modèle de ceux qui existaient à Lyon ; celui des délégués de Saint-Etienne qui réclamaient l’autonomie absolue des groupes.

Après une discussion assez vive, à laquelle prirent part principalement Gillet et Audouard, le programme de Saint-Etienne fut adopté.

En tête de ce programme, la Ligue révolutionnaire (c’est le nouveau titre que l’Internationale adoptait en France) se déclarait athée et proclamait l’émancipation des travailleurs « par tous les moyens possibles ».

Les groupes locaux étaient déclarés autonomes ; ils avaient le droit de s’organiser suivant leur convenance.

Chaque groupe devait nommer un délégué, et la réunion de ces délégués formait, dans chaque département, un comité chargé de la correspondance départementale, mais dépouillé de toute autorité. Chaque comité départemental devait désigner un délégué, et la réunion de ces délégués départementaux formait un conseil régional dont les attributions étaient identiques à celles du comité départemental.

La France entière devait être divisée en quatre régions : centre, est, ouest et midi.

En attendant que cette organisation put être réalisée, comme Gillet était le mieux au courant des correspondances avec l’étranger, on décida que le comité fédéral de correspondances serait maintenu pour six mois à Saint-Etienne. On décida aussi que le Bulletin de la Révolution sociale, publié par Gillet, deviendrait l’organe de la Ligue révolutionnaire et paraîtrait clandestinement tous les 15 jours.

Enfin Gillet donna lecture d’une lettre de Pindy, annonçant que le congrès de Genève était définitivement fixé au 1er septembre, et demandant aux sections françaises d’y envoyer des délégués. Il fit observer que l’envoi des délégués français serait imprudent en l’état de notre législation sur l’Internationale, et proposa de faire représenter Saint-Etienne et Lyon par des membres de la fédération jurassienne. Cette proposition fut acceptée.

La séance avait duré plus de deux heures. La dépense des consommations fut réglée par les groupes de Lyon ; puis les délégués des groupes étrangers allèrent dîner avec l’inculpé Busque, qui ne les avait pas quittés de toute la journée.

Cet individu, depuis longtemps compromis dans les affaires de l’Internationale, plusieurs fois arrêté, et dont la femme servait d’intermédiaire pour le transport des correspondances entre les groupes de Saint-Etienne et Lyon, emmena coucher chez lui Gouttenoire et Ayèle.

Nous publierons demain la fin de ce remarquable exposé, dont le prononcé a duré jusqu’à trois heures.

L’interrogatoire des prévenus, auquel il a été ensuite procédé, n’offre pas d’incidents intéressants.

La Gazette des tribunaux 22 avril 1874