Deuxième Congrès ouvrier de la région du Midi

Compte-rendu officiel

Séance du mercredi 22 juin 1881

A huit heures et demie, le compagnon Bonne ouvre la séance. On procède à la formation du bureau ; sont nommés : premier secrétaire, Marty de Graulhet (Tarn) ; assesseurs Lyard, Verdale.

Le compagnon Bousquet, de Béziers, demande la parole et proteste contre les attaques que la veille un délégué de Marseille avaient lancé contre diverses diverses personnalités. Il attaque en même temps les tendances anarchistes du Congrès.

Le secrétaire lui dit qu’il n’est pas dans la question. Toutefois il laisse la parole au compagnon Bousquet. Celui-ci achève la lecture de sa protestation qui est applaudie.

Sur la demande du bureau, le compagnon Bousquet fait connaître les noms de ses cosignataires qui sont les compagnons Gelly, Marty, Mouraille, mais il refuse de déposer sa protestation sur le bureau. Le secrétaire constate l’irrégularité de ce procédé. Une légère altercation a lieu entre le compagnon Bousquet et quelques délégués et l’incident est clos.

Le compagnon Hébrard, secrétaire de la commission d’organisation, lit une adresse d’adhésion qu’il a reçue des ouvriers carriers de Fontvieille (Bouche du Rhône)

L’ordre du jour de la séance d’hier n’ayant pas été épuisé, la discussion continue sur la deuxième question posée au Congrès : Organisation de la Révolution en présence du parti bourgeois.

Le compagnon Bimard, du groupe de la Montagne de Narbonne, insiste sur la nécessité de fonder le parti prolétarien, distinct du parti bourgeois. Il faut surtout travailler à nous attirer les habitants des campagnes, et pour cela il faut établir des rapports d’idées constants entre l’ouvrier agricole et l’ouvrier industriel. L’orateur se prononce énergiquement, selon la mandat qu’il a reçu, pour la propagande sur le terrain électoral. Il croit à l’efficacité de ce moyen et est opposé, pour le moment, à l’emploi exclusif du fusil. L’orateur demande la création d’un journal ouvrier dans chaque région et conclut au cri de Vive la Révolution sociale ! (Applaudissements)

Un délégué du groupe La Misère de Cette, prend ensuite la parole et se déclare, comme tous les délégués de groupe, anarchiste-révolutionnaire. Le prolétaire ne doit plus demander seulement le droit au travail, mais le droit au capital (Applaudissements).

Le compagnon Fournier du Cercle des travailleurs de Béziers, considère la révolution violente comme le seul remède aux maux du prolétariat. Il conseille donc de s’organiser sans retard, en vue de cette révolution. L’union fait la force, dit le Comité d’organisation du Congrès de Londres. Eh bien, unissons nous ! Il es temps de répondre par la force aux provocations de la bourgeoisie. Prenons exemple des nihilistes : que les Andrieux et les Gambetta tombent sous nos coups, et si un de nous faillit à son mandat, qu’il soit sacrifié comme un lâche et un parjure ! (Nombreux applaudissements).

Le compagnon Marty parle au nom de 427 membres de la Chambre syndicale des ouvriers sur cuirs et peaux et des ouvriers sur bois de Graulhet (Tarn). Il entre dans des détails intéressants sur la situation faite aux ouvriers dans cette région et sur la grève qui vient de se terminer à l’avantage des ouvriers. Malgré ce résultat, il conseille de n’avoir recours à la grève que dans les cas extrêmes, car elle produit beaucoup de maux. Grâce cependant à leur entente et à leur sagesse, les ouvriers de Graulhet ont pu tenir en échec et faire capituler une cinquantaine de capitalistes, parmi lesquels, dix millionnaires. Avant la grève, les ouvriers gagnaient 2fr.50, ils sont maintenant à 3fr., sur lesquels ils versent 25 centimes à la caisse de la Chambre syndicale. L’orateur raconte que, pendant la grève, les ouvriers ont fait comme les conventionnels, ils ont battu monnaie en créant 3350 bons de 1 franc, que plusieurs débitants, tels que boulangers, bouchers, épiciers, marchands de vin ont bien voulu accepter. Depuis deux mois que la grève est terminée, ces dettes ont été payées, mais grâce à un peu de sacrifice, ajoute avec beaucoup de bonhomie l’orateur.

Il se déclare, en terminant, partisan de l’amélioration de nos institutions par les moyens pacifiques. Il demande que l’ouvrier soit représenté dans tous les corps élus, depuis le conseil municipal jusqu’au Sénat ; il veut la fédération de tous les ouvriers, l’instruction à tous les degrés accessibles à toutes les classes et aux deux sexes.

Le rapport du compagnon Marty est très applaudi.

La discussion s’ouvre sur la question à l’ordre du jour d’aujourd’hui : Exposé des idées socialistes, ainsi que des moyens de propagande et d’action.

Le compagnon Jeannot préconise surtout la conquête des municipalités comme le plus court chemin pour arriver à la Révolution. (Applaudissements).

Le compagnon Bonne, de la Chambre syndicale des ébénistes de Béziers, réclame avant tout les libertés communales. Il insiste sur la nécessité de faire comprendre aux paysans l’avantage qu’il y aurait, pour eux et leurs enfants, à rendre la propriété collective. Aucun antagonisme ne doit exister entre l’ouvrier des champs et celui des villes. Pour cela, on doit entreprendre dans les campagnes une propagande active en faveur des idées révolutionnaires. Du reste, le compagnon Bonne se déclare anarchiste (Applaudissements).

Le compagnon Nicéphore, des tailleurs de pierre de Cette, se déclare anarchiste et partisan de tous les moyens violents. Le prolétariat ne doit prendre part à aucune élection. Lorsque le moment de la Révolution sera venu, l’orateur veut qu’on ne recule devant aucun moyen violent et recommande l’emploi du pétrôle, de la dynamite, du picrate de potasse, de la nitro-glycérine, etc. (Applaudissements).

Le compagnon Fournier, du Cercle des Travailleurs de Béziers, développe les théories de Gracchus Babeuf. Il est partisan du communisme anarchiste, non du communisme autoritaire de Cabet, mais du communisme libertaire de Babeuf. (Applaudissements).

Le compagnon Trévier, de Marseille lit son rapport et conclut à la nécessité d’une prompte révolution sociale (Applaudissements).

Le délégué des groupes indépendants de Béziers se déclare anarchiste et n’attend le succès de la révolution sociale que de la force brutale. Il repousse le suffrage universel, qu’on a appelé avec raison « la plus grande duperie du siècle » (Applaudissements).

Le compagnon Clément Hébrard, du Cercle des Travailleurs de Cette, lit un discours qui touche à tous les principaux points de la question sociale. « La nature, dit-il, donne la vie comme un bienfait. La société en fait une calamité pour la plupart de ses membres ». Et là-dessus il adjure ses frères ouvriers de ne pas tolérer un état social dont ils sont depuis si longtemps victimes. Il demande l’abolition de la propriété individuelle, de l’hérédité, du salariat, etc. En un mot, il est partisan, pour le moment, du collectivisme, qui, amènera fatalement, après une courte période, l’avènement du communisme anarchiste, qui est le but vers lequel doit tendre la société. L’orateur répond au reproche d’ignorance que l’on adresse au parti ouvrier et le renvoie à ses adversaires. Quand on a dans ses rangs, dit-il, des hommes comme Elisée Reclus en France ; Cafiéro, Malatesta et bien d’autres en Italie ; Schoeffle en Autriche, etc., on peut bien dédaigner les turlupinades et les polissonneries que se permettent à notre adresse les petits avocats ou journalistes comme vous savez.

Quant au reproche que l’on nous fait encore de nous laisser mener par quelques ambitieux dont nous sommes destinés être le piédestal, il prouve bien que nos adversaires ne connaissent pas le caractère du mouvement socialiste actuel. Qu’ils sachent donc que nous n’admettons pas d’idoles. Nous laissons cela aux opportunistes et aux radicaux de toute nuance. Ce sont vos généraux, vos préfets, vos magistrats, qui sont allés naguère s’aplatir au ventre rebondi de Gambetta à Cahors. Ils n’étaient pas socialistes, ceux-là ! (Nombreux applaudissements).

Passant à une autre idée, l’orateur ajoute : qu’on le sache bien, en poursuivant la transformation sociale, nous n’avons pas seulement pour but la possession, par le prolétariat des jouissances matérielles. Certes, nous ne les dédaignons pas et nous déclarons hautement que nous y avons droit en naissant aussi bien que ceux qui en ont jusqu’ici le privilège exclusif. Mais notre but est plus noble et à une portée plus élevée que ne sont capables de le comprendre beaucoup de nos adversaires. Notre but est donc et surtout l’amélioration morale de l’espèce humaine. Quand la condition matérielle de l’humanité de l’humanité sera meilleure, on pourra après quelques générations, supprimer les prisons, car le vice aura à peu près disparu de la surface de la terre. Je sais bien que je fais sourire en ce moment quelques esprits superficiels, mais je suis sûr que les hommes sérieux me comprennent.

Le compagnon Hébrard, continuant, demande que l’instruction secondaire soit accessible à tous les enfants indifféremment. Puis il développe les moyens de propagande qui sont les plus propres à répandre les doctrines socialistes-révolutionnaires, tels que Congrès ouvriers, les conférences, la diffusion de journaux et des brochures que les ouvriers lisent trop peu. Il espère que, vaincue par le mouvement irrésistible qui se produit de toutes parts, une partie de la classe possédante viendra à nous quand sonnera l’heure suprême du grand combat pour la Révolution. Quant à ceux qui voudraient faire obstacle à nos justes aspirations, on les bisera. Nos adversaires nous ont appris en juin 1848 et en mai 1871 à n’avoir pas d’entrailles quand on est les plus forts ! Nous ferons comme eux !

Compagnons ! Je vous donne rendez-vous pour le jour de la Révolution ; que pas un de vous ne manque à l’appel, et notre succès est assuré (Applaudissements prolongés).

Le compagnon Lyard (Jean) de la Société des tailleurs de pierre et maçons de Cette, étant fatigué et ne pouvant lire son rapport, se contente de le déposer sur le bureau. Ce rapport, très énergique, fait un appel immédiat à la Révolution. Il n’est que temps que la jacquerie renaisse en France, dit-il. Là seulement est le salut des déshérités. Pour ce beau combat, je déclare que mon peuple est prêt, il se désintéressera du reste, n’ayant plus qu’une pensée, qu’un but, que je résume par ces derniers mots : Vienne la Révolution !

La liste des orateurs inscrits pour prendre la parole à la discussion sur la question à l’ordre du jour étant épuisée, la séance est levée à onze heure et demie, et renvoyée à demain jeudi pour les résolutions du Congrès.

Le secrétaire délégué par le Congrès

V. D.

Le Citoyen de Paris 29 juin 1881

SOURCE : Arch. pref. de police Ba 32