Sûreté                                                       le 20 avril 1892

Rapport

Surveillance sur le nommé Ravachol

Nous avons l’honneur de rendre compte à Monsieur le commissaire, chef du service, que pendant la surveillance exercée de 7 heures du matin à midi, sur le nommé Ravachol, il ne s’est rien passé de particulier de nature à être signalé.

Le détenu est allé à la promenade de 10 heures ½ à midi moins le quart et s’est mis à écrire en rentrant dans la cellule.

Richier, Maigre, Sénart

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Sûreté                                              le 20 avril 1892

Rapport

Surveillance sur le nommé Ravachol

Pendant notre surveillance sur le nommé Ravachol de midi à 7 heures du soir, le sus-nommé a eu la visite de son avocat Me Lagasse avec qui il est resté de 5 h ½ à 6 heures.

Rien d’autre chose à signaler.

Nous avons été relevés par nos collègues Charlet, Lécureuil, Lesmer

Gallet, Richbourg, (illisible)

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Sûreté                                                Paris le 20 avril 1892

Rapport

Surveillance de 12 h du soir à 7 h du matin

A son réveil, le nommé Ravachol nous a annoncé qu’hier dans l’après-midi à Monsieur l’inspecteur général des prisons, accompagné de M. le directeur lui avait rendu visite.

Cet inspecteur a discuté un instant avec l’inculpé au sujet des délits et crimes qu’il a commis ainsi qu’au sujet de l’anarchie.

Il ne nous a donné aucun détail.

Les inspecteurs

Charlet, Lécureuil, Laemmer

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Sûreté                                                 Paris le 20 avril 1892

Rapport

En allant prendre notre service, nous avons rencontré dans la Conciergerie, M. le directeur accompagné de M. Puybaraud inspecteur général des prisons.

Ce fonctionnaire nous a prié de rendre compte à Monsieur le chef de service de la Sûreté que les adeptes de Ravachol cherchaient à faire passer ce dernier comme victime politique et par conséquent d’éliminer de l’inculper la peine de mort qu’on n’inflige pas à des détenus pour actes de polémique.

A l’appui de cette assertion, il nous montra la bande d’un journal envoyé à Ravachol, bande portant l’inscription suivante :

« Echo de la Haute-Marne » Monsieur Koenigstein-Ravachol, détenu politique à la Conciergerie, Palais de justice Paris.

A notre arrivée auprès de Ravachol, celui-ci nous a fait voir une lettre qu’il avait reçue et conçue en ces termes : « Menton 15 avril 1892

Vendredi Saint

Monsieur Ravachol

Vous voudrez bien prendre en bonne part quelques lignes d’une personne qui pense à vous et qui prie pour vous.

Le journal rapporte que la mort ne vous fait pas peur, car vous avez fait le sacrifice de votre vie. Cependant ces paroles me rappellent une autre mort, celle d’un innocent qui, lui trouvait la mort redoutable et frémissait à son approche. Vous avez nommé Jésus-Christ, lui, le vainqueur de la mort, peut seul la rendre non redoutable à ceux qui lui remettent leur âme, comme au Sauveur des pécheurs.

Seigneurs, souviens toi de moi, disait un mourant à Jésus-Christ, et vous savez sa réponse.

Aujourd’hui même tu seras avec moi au paradis.

Monsieur Ravachol vous détestez le « bourgeois », mais c’est une personne de la classe bourgeoise qui vous écrit, elle est émue de compassion en pensant en pensant à vous, et elle vous recommande à Celui par qui seul, elle peut être sauvée, comme vous pouvez l’être, si vous vous connaissez pécheur. »

Signé Eléonore née Roussel

Cette lettre a été envoyée à Ravachol sous le couvert de M. le procureur général de la république.

L’inculpé nous a entretenu ensuite de sa défense et nous a dit qu’il avait préparé une petite plaidoirie ad hoc, qu’il nous a raconté comme suit :

« Peut-être voudrait-on le placer ici comme homme politique ; eh bien je refuse totalement ce titre. Je ne suis que l’homme poussé par la misère crée par les bases actuelles de la société, à tous les travailleurs, à tous les déshérites.

Si j’ai été porté au crime, c’est par la misère, c’est à force d’être rejeté de partout où j’offrais le travail de mes bras pour un morceau de pain. Alors seulement, la grande vérité, l’union fraternelle des peuples réunis en un seul, s’est fait voir à moi dans tout son grand jour.

Puisque la voix de nos souffrances n’était pas entendue, j’ai voulu forcer d’une manière matérielle, j’ai voulu dis-je forcer les législateurs à jeter un regard sur nous, à se rendre compte de nos misères et à voir quels étaient les seuls moyens de nous rendre tels que nous devions être, c’est à dire relativement heureux.

Je voulais enfin qu’ils comprissent que seule l’anarchie répondait à toutes les bases d’une bonne société.

L’avocat dans ma défense, dira le reste et exposera en même temps que ma vie, les causes qui m’ont amené sur les bancs de la cour d’assises.

Ensuite, ajouta-t-il, si l’on me reproche qu’en faisant sauter les maisons je pouvais donner la mort à des innocents, je répondrai : de deux maux, j’ai choisi le moindre.

La société actuelle n’est-elle pas la cause des milliers de victimes faites par la misère, tandis que moi, je ne risquait de donner la mort qu’à quelques personnes.

Du reste, Messieurs, faites nous voir que vous êtes meilleurs que nous, et de suite, nous nous rendrons à vos idées, mais au contraire, sans discuter, vous nous frappez de prison ou de mort ».

Les inspecteurs

Laemmer, Lécureuil, Charlet

SOURCES : Arch. Préf. de pol. JA 8 et Ba 1132