Cette. Deuxième Congrès ouvrier de la région du Midi.

Compte-rendu officiel (suite)

Séance du jeudi 23 juin

Citoyens,

Les membres délégués socialistes au Congrès ouvrier du Midi, à l’unanimité moins 5 voix, flétrissent les menées policières du sieur Bousquet Abel.

Les intrigues jésuitiques de ce plat valet des valets du Maître ont été démasquées à la séance d’hier. Il a pris le prétexte d’une rectification au procès-verbal alors que son intention bien arrêtée était de faire une diatribe contre la majorité des délégués au Congrès du Midi (c’est ce que nous appellerons un premier mensonge). D’autre part, le citoyen conteste le droit des délégués du groupe anarchiste La Plèbe, qui, pour rester dans les principes qu’ils défendent, n’ont pas voulu donner leurs noms ; leurs pouvoirs ont été pourtant validés par l’unanimité des délégués au Congrès, qui savent à quoi s’en tenir sur le compte des délégués de ce groupe. (C’est là une manœuvre inqualifiable, nous en laissons la responsabilité à leurs auteurs).

A vos intrigues que vous qualifiez pompeusement du nom de sagesse, nous opposons, ce que vous appelez notre audace, qui n’est que la fermeté de nos convictions, jointe au désintéressement que nous apportons dans la lutte contre les exploiteurs. Nous n’avons pas besoin, comme vous, de tomber à genoux devant nos gouvernants, ne voulant rentrer dans aucune administration de L’État. – Ceux, qui tout en se déclarant vouloir le groupement des forces révolutionnaires, viennent dans un Congrès socialiste ouvrier pour y semer la division, sont les complices de nos gouvernants et exploiteurs. – Que le peuple soit juge entre eux et nous. – Nous les clouons au pilori de l’indignation publique ! (Suivent 30 signatures sur 36 délégués).

Après lecture de quelques rapports faits par les compagnons Lyard, Jean, de Cette, Thomaget de Béziers, Trévier de Marseillargues, qui se déclarent anarchistes violents, le compagnon Beyer de Marseille, cherche à faire de la conciliation et déclare que le bulletin de vote est un moyen de propagande dont on doit faire usage.

La parole est donnée au compagnon Bimard de Narbonne, rapporteur de la 1ère commission de résolutions pour donner lecture du rapport de cette commission ; après une discussion sur le mode de votation, le rapport de cette commission est adopté par le Congrès. (Il en est de même pour le rapport sur les autres questions).

Il ressort de l’ensemble des rapports des trois commissions des résolutions, tous adoptés à l’unanimité moins deux voix, une abstention et six absents sur trente cinq délégués, que le Congrès repousse les moyens pacifiques en général et le suffrage universel tout spécialement ; que le parti révolutionnaire ne doit faire usage que de moyens violents. Le congrès se déclare communiste au point de vue économique, et anarchiste au point de vue politique.

Le compagnon Hébrard, du Cercle du travail de Cette, dépose sur le bureau la proposition suivante, qui est adoptée : « Considérant que les collectivistes au Congrès du Centre n’ont pas tenu compte de l’autonomie des groupes socialistes anarchistes en excluant de son sein les délégués de ces groupes qui avaient un mandat impersonnel ;

Considérant que le Congrès du Centre a usé d’arbitraire vis à vis d’une fraction du parti révolutionnaire ;

Le Congrès du Midi déclare par ces raisons adresser un blâme à ceux qui se sont rendus coupables d’un pareil acte portant atteinte à la liberté des groupes anarchistes et passe à l’ordre du jour ».

Il est procédé ensuite à la désignation de la ville où se tiendra le prochain Congrès. – Il a été décidé que les travailleurs de la ville de Narbonne sont chargés de l’organisation de ce prochain Congrès.

Il a été nommé ensuite le compagnon Guy, de la Plèbe de Béziers, comme délégué au Congrès international de Londres.

Les délégués de la région du Midi s’engageront à soutenir et défendre les résolutions adoptées au Congrès du Midi.

Le Secrétaire-correspondant

L. Hébrard, rue des Cercleurs (prolongée)

Séance du jeudi 23 juin

Le bureau est ainsi composé :

1er secrétaire : Gouiry de Narbonne

2e secrétaire Tressaud de marseille

3e secrétaire André J. de Montpellier

4e secrétaire Boudet de Cette

Le procès-verbal, lu par le citoyen secrétaire est adopté. La parole est ensuite donnée au citoyen Bouziques, qui lit une protestation, au nom de la majorité des délégués, contre les menées policières du sieur Abel Bousquet, de Béziers (voir plus haut la protestation).

Après lecture de cette protestation, quelques explications sont indispensables pour édifier nos amis sur le compte de notre adversaire.

C’est un ancien policier ; qu’attendre d’une pareille créature ? Le métier de mouchard n’est-il pas le plus infâme ? Ne faut-il pas avoir perdu tout sentiment humain pour s’avilir à ce point ?

Aujourd’hui Bousquet éprouve de nouveau le besoin de rentrer dans une administration gouvernementale. Il a fait, un peu avant le Congrès une demande pour cela ; c’est pour l’obtenir sans doute qu’il est venu entraver les assises des travailleurs du Midi et combattre les théories révolutionnaires. Bousquet, après lecture de cette protestation, demande la parole, qui lui est accordée, et cherche vainement à se défendre ; il n’y parvient pas. C’est alors qu’il soulève un incident. Quelques délégués répondent. Le sieur Bousquet profite de cela pour dire que « Le Congrès étant intolérant envers lui, il se retire ! ». un tumulte indescriptible éclate dans le public, les révolutionnaires et les radicaux qui le composent échangent des paroles aigres douces. Pendant ce temps les délégués, après avoir essayé de rétablir le silence, restent vingt longues minutes sur leurs bancs, sans mot dire. L’ordre étant à peu près rétabli, le secrétaire déclare que la parole n’a pas été retirée au citoyen Bousquet, qui peut venir se défendre. Quelques membres du Cercle radical de Cette, qui sont dans la salle, interrompent systématiquement. – Le secrétaire déclare alors que les délégués vont se retirer dans un autre local. Après quelques paroles échangées de part et d’autre et voyant l’obstination de la salle hostile, les délégués se retirent et vont continuer leur séance au Cercle du travail, où environ 200 amis les accompagnent. La séance est donc reprise au Cercle du travail et le même bureau fonctionne. La parole est donnée au compagnon Guy, de la Plèbe de Béziers, qui dans un rapport bien conçu explique la signification du mot anarchie en disant que c’est la dignité réciproque de l’individu et que ce principe est le seul pour arriver à la possession de nos droits naturels.

Résolution

1ère Question : Que peut espérer le prolétariat de l’organisation sociale actuelle ?

Considérant que l’organisation sociale actuelle ayant pour bases essentielles la division des classes, la hiérarchie des fonctions, la concurrence, le salariat, l’héritage, la propriété individuelle et le gouvernementalisme, doit fatalement quelles que soient les étiquettes dont les politiciens présents ou futurs cherchent à l’affubler, engendrer le privilège et l’inégalité ;

Considérant que cette organisation a été crée, mise en œuvre et maintenue par les différentes factions qui, sous les drapeaux les plus divers, s’en sont à toutes les époques, disputé les bénéfices uniquement pour assurer l’exploitation du travail et des travailleurs au profit du capital et des capitalistes.

Considérant que L’État, qui, l’incarne et le résume, n’est qu’un syndicat de monopoles destiné à en garantir le fonctionnement régulier et à défendre, à l’aide de toutes les forces politiques et sociales centralisées entre ses mains contre toutes revendications, les prérogatives de cette aristocratie nobiliaire de l’ancien régime ; – que par conséquent il est à la fois par nature et par destination le gardien de la propriété et des autres « fondements de la société » et qu’il est en dernière analyse contradictoire d’espérer qu’il puisse jamais, sous n’importe quelle forme, remplir un autre office.

Considérant que les améliorations quelconques, considérables ou insignifiantes en apparence, que le peuple pourrait, à la longue, arracher aux classes dirigeantes et possédantes, seraient bientôt neutralisées par le jeu naturel des vieilles institutions restées debout : – que, ne restera-t-il qu’un seul et unique tronçon du système bourgeois, ce tronçon suffirait pour constituer le noyau central autour duquel ne tarderait pas à se grouper de nouveau, avec une puissance plus redoutable encore puisqu’ils auraient l’expérience en plus, tous les abus dont nous pâtissons ; que, par conséquent poursuivre, à la remorque des endormeurs intéressés, la réalisation de modifications graduelles – réalisation qui, par dessus le marché, n’est rien moins que certaine – c’est s’engager dans une voie sans issue, et s’exposer à gaspiller en pure perte le meilleur de notre temps et les meilleurs de nos efforts.

Considérant, que, plus nous allons, plus le vice fondamental de l’organisation sociale actuelle va s’accentuant davantage, par l’effet même des lois économiques qui font que le paupérisme suit un développement parallèle – sinon plus rapide même – au développement de la richesse publique, et grâce à la concentration de plus en plus grande du capital entre les mains d’une minorité de plus en plus restreinte, rejetant tous les jours dans les rangs du prolétariat salarié de nouvelles fractions de la bourgeoisie ;

Considérant que le temps, loin d’apporter un soulagement aux souffrances des travailleurs, ne fait, au contraire, qu’aggraver leur servitude, leur insécurité et leur misère et que la force des choses va désormais, d’une inéluctable logique, recruter au parti socialiste, dans les rangs des artisans, des petits boutiquiers et des petits propriétaires, écrasés d’impôts et victimes de l’usure, des auxiliaires nouveaux ;

Considérant que, si les socialistes militants se laissent prendre à la tactique mystificatrice qui consiste à faire croire aux néophytes qu’il y a moyen de tirer parti de l’organisation sociale actuelle, et que, sans secousse, sans bouleversement, ils pourront être dotés de réformes dont le besoin se fait sentir, tout l’avantage qui résulte du grossissement de notre armée, augmentée aussi de tous ceux qui, dans la bataille des intérêts, sont quotidiennement vaincus par le minotaure capitaliste, serait perdu pour la Révolution ;

Considérant que, si le parti socialiste commettait l’impardonnable imprudence de se constituer en parti légal, et d’accepter comme terrain de lutte, comme point de départ de son action, la situation actuelle et les institutions existantes, avec le chimérique espoir de replâtrage successifs et de perfectionnements graduels, Messieurs les privilégiés qu’on ne prend jamais au dépourvu, par cette simple raison qu’ils ont tous les atouts dans leur jeu, ne seraient pas longtemps à imaginer et à employer quelque procédé inédit qui enlèverait au peuple, en un clin d’œil, le bénéfice de ses conquêtes et le placerait sous un joug plus lourd encore qu’auparavant.

Considérant que, déjà, la bourgeoisie se prépare ouvertement en vue d’une éventualité semblable, comme les projets qui tendent à acclimater en France, à l’exemple de l’Amérique, les coolies chinois et à organiser des sociétés ouvrières dites des Indes françaises, qu’on « déporterait » hypocritement, sous le fallacieux prétexte de coloniser l’Afrique centrale en (illisible) de preuves significatives ;

Considérant que l’histoire de ces quatre vingt dernières années, l’observation des faits (illisible)

Le Congrès conclut :

Que le prolétariat n’a absolument rien à espérer de l’organisation sociale actuelle ;

Qu’il est de son intérêt comme de son devoir conformément à cette parole profonde de Saint-Just : « Ceux qui font les révolutions à demi ne travaillent qu’à creuser leur propre tombeau » – de consacrer toute son activité à préparer la destruction intégrale de cette organisation oppressive ;

Que toutes les réformes partielles seraient autant de duperies et que le renversement impitoyable de toutes les institutions actuelles, gouvernement, propriété, héritage, salariat, parlementarisme, armée, police, religion, bureaucratie, etc. – sans exception et sans merci, est le seul moyen « pratique » de recouvrer l’exercice de cette souveraineté du peuple, qui ne peut et ne doit être autre chose que la souveraineté de chaque citoyen en particulier, le seul moyen également de rendre possible l’avènement et la conservation de la justice sociale ;

Que cette « table rase » nécessaire et préalable à tout travail de réédification ne pouvant évidemment s’accomplir que par la force mise au service du droit, attendu qu’il est inouï que des privilégiés se soient complaisamment et d’eux-mêmes dessaisis de leurs prérogatives, l’unique idéal et l’unique programme des prolétaires doit se résumer ainsi : Organisation des forces révolutionnaires destinées à accomplir cette œuvre libératrice !

Deuxième question !

Organisation de la Révolution en présence du parti bourgeois.

Considérant, en présence des nombreux arguments fournis sur la première question, que la préparation de la Révolution par la force est la seule besogne à laquelle le prolétariat doit s’attacher ;

Considérant, qu’il est inadmissible que le prolétariat, se séparant ainsi définitivement de la bourgeoisie multicolore, lui emprunte, pour combattre, ses sophismes et ses procédés ;

Considérant que le suffrage universel n’est qu’un instrument de gouvernement entre les mains de nos maîtres et qu’il mérite effectivement ce qu’on dit de lui, qu’il était « la plus grande mystification du siècle », puisque, dans les conditions politiques et économiques actuelles, il n’est ni suffisamment éclairé, ni suffisamment libre, ni suffisamment sanctionné, et que, d’autre part, fut-il même indépendant, conscient et instruit, fut-il même pourvu de la seule sanction sérieuse, qui est l’armement du peuple, son mécanisme régulier n’en aboutirait à la subordination et à la mise hors la loi des minorités ;

Considérant que l’agitation électorale ne peut même pas, contrairement à l’erreur partagée par un certain nombre de révolutionnaires aveugles ou routiniers, servir à rallier les masses prolétariennes en vue de la grande lutte sociale, mais que, tout au contraire, son emploi, en dépit de toutes les explications et de tous les commentaires dont on pourrait l’accompagner, n’aurait d’autre résultat que d’entretenir un préjugé trompeur et de multiplier au sein de la masse essentiellement simpliste, non pas les convaincus, mais les dupes ou les sceptiques, sinon les complices ;

Considérant que le fait seul de participer à la loterie du scrutin et d’accepter la partie de dés pipés à laquelle nous convie la bourgeoisie, suffit pour donner à notre misérable condition, à notre infériorité subie, le caractère inexpiable d’une sorte de servage volontaire ;

Considérant que les situations nettes sont toujours préférables, et que, pour éviter de nouvelles désillusions et de nouvelles déconvenues, mieux vaut immédiatement, pour le parti socialiste, brûler ses vaisseaux.

Le congrès conclut :

Que le parti révolutionnaire doit se constituer en parti absolument distinct de tous les partis bourgeois, sans exception de nuances, en comprenant dans exclusion aussi bien les factions qualifiées radicales, intransigeantes ou (illisible) que la faction opportuniste et que les factions réactionnaires proprement dites ;

Que cette scission doit être complète et définitive, de telle sorte que le parti socialiste, affirmant la nécessité de la Révolution violente, se mette en hostilité flagrante avec la bourgeoisie et n’accepte pas la lutte sur le terrain où celle-ci voudrait l’attirer, parce que tous les avantages y seraient pour elle, mais qu’il choisisse, au contraire, et le lieu et l’heure du conflit décisif ;

Que par conséquent, le prolétariat s’organisant uniquement en vue de la destruction par la force de tout l’ordre actuel, ne doit plus, sous aucun prétexte, se mêler à l’agitation électorale, si ce n’est pour profiter de l’occasion des réunions publiques afin de faire le procès du suffrage universel, d’affirmer ses principes devant le plus de citoyens possible, de combattre tous les candidats et toutes les candidatures et de démontrer au peuple que le bulletin de vote ne pourra jamais donner une solution satisfaisante aux problèmes de la misère et du travail ;

Que cette sorte de déclaration de guerre est le seul moyen de creuser entre les politiciens et les travailleurs un fossé si profond qu’il ne puisse plus venir à l’idée de personne d’essayer de le combler ; – le seul moyen, en définitive, de rendre impossible ces essais de conciliation bâtarde qui ne servent qu’à endormir les plus militants et à retarder définitivement l’avènement de l’Égalité ;

Que la société se trouvant ainsi partagée en deux parti rivaux : d’un côté, ceux qui voudront conserver l’ordre social actuel, sauf ou non à l’améliorer peu à peu ; de l’autre côté, ceux qui voudront le détruire de fond en comble et à main armée, il ne restera plus de place pour les théoriciens du juste milieu, la nécessité s’imposant, sous peine de mort à ceci de tuer cela ; chacun ainsi mettra plus de dévouement, d’énergie et d’ardeur à se préparer en conséquence ;

Que, enfin, pour triompher du parti bourgeois et reconquérir ses droits méconnus, le prolétariat n’a d’autre tactique à adopter que de s’organiser exclusivement par et pour la Révolution.

Les secrétaires :

Alexandre Tressaud

Joseph Marmiés

Lacroix-Satac

La Révolution sociale 17 juillet 1881