Sûreté                                                         le 18 avril 1892

Rapport

Surveillance sur le nommé Ravachol

Nous avons l’honneur de rendre compte à Monsieur le commissaire, chef du service, que pendant la surveillance exercée de minuit à 7 heures du matin sur le nommé Ravachol, il ne s’est rien passé de nature à être signalé.

Le détenu dormait à notre arrivée et ne s’est réveillé qu’à 6 heures ½ du matin.

Richer, Maigre, Sénart

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Sûreté                                                      Le 18 avril 1892

Rapport

Surveillance sur le nommé Ravachol

La surveillance exercée de sept heures du matin à midi sur le nommé Ravachol n’a rien amené de nature à être communiqué au service.

Nous avons été relevés par nos collègues Charlet, Lécureuil et Lesmer

Gallet, Richbourg, (illisible)

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Sûreté                                                                Paris le 18 avril 1892

Rapport

Cet après-midi, Monsieur le directeur de la Conciergerie est venu rendre visite au nommé Ravachol, il lui a donné pour le distraire quelques questions à traiter, dont voici la teneur :

Vos parents

Votre éducation

Que pensez-vous de la propriété

Que devrait être, selon vous, l’organisation d’une bonne société

Quelles sont vos opinions sur la religion en général et sur les curés en particulier

Croyez-vous qu’il faille une religion aux peuples

Croyez-vous à Dieu, à l’existence de l’âme et à son immortalité

Que pensez-vous de la situation actuelle de la France

Que pensez-vous de la famille et du mariage

Quel est à votre point de vue le meilleur système d’éducation de l’enfance

Croyez-vous que l’homme ait le droit de se suicider

Il a ajouté, je ne vous force aucunement, faites ce petit travail si cela vous plaît et vous distrait.

Ensuite comme Ravachol lui disait qu’il ne croyait pas en Dieu, M. le directeur lui prouva l’existence d’un Être suprême par la méthode des êtres contingents et de l’être essentiellement nécessaire. Il a même ajouté aux réfutations sans fond de Ravachol la thèse : il n’y a pas d’effet sans cause, or si vous croyez l’homme intelligent, l’effet étant alors l’intelligent, la cause qui l’a produit doit l’être aussi.

De là, ils ont parlé de l’ermite que Ravachol avoue avoir tué pour son argent.

Cet homme ajoute-t-il, ne m’a jamais fait de mal, je n’avais pas de raison pour le tuer mais c’est la soif du bonheur de l’argent qui m’a poussé.

M. le directeur a ensuite interpellé Ravachol au sujet de l’immortalité de l’âme, question à laquelle ce dernier ne croit pas. M. le directeur a ajouté, si vous aviez étudié le spiritualisme actuel, vous ne me répondriez pas ainsi, et étant intelligent comme vous l’êtes, vous approuveriez l’existence de l’âme et son immortalité.

M. le directeur étant sorti, Ravachol traita les trois premières questions.

Les deux premières ne sont que la répétition d’une partie de son existence que nous avons déjà décrite dans plusieurs rapports, la troisième celle de la propriété a été traitée ainsi qu’il suit :

La propriété est la cause de tous les maux qui nous affligent et nous divisent.

En effet, n’est-ce pas le désir de la possession qui nous pousse aux crimes. Car posséder c’est alléger les souffrances. N’est-ce pas la cause de la division ? Car elle fait de la société deux classes d’individus, le riche et le pauvre, le malheureux et l’homme relativement heureux, n’est-elle pas née du vol, n’est-elle pas devenue, en passant de mains en mains par héritage ou donation le recel du vol.

J’en conclus à la suppression de la propriété individuelle et à sa transformation en la propriété en commun.

Il nous a fait voir ensuite une petite plaidoirie qu’il a faite pour sa défense.

Les anarchistes ont reconnu que ce n’était pas de changer les hommes au pouvoir qui pourrait amener une amélioration dans la situation des travailleurs.

Ils ont reconnu que tous les systèmes politiques n’étaient eux-mêmes que le résultat de l’organisation sociale de l’appropriation individuelle.

Alors ils s’attaquent à la propriété individuelle, à ceux spécialement chargés de la défendre.

De plus ayant remarqué que le luxe des riches n’était fait que de la misère des pauvres, voilà pourquoi tous ceux qui ne sont pas des travailleurs sont considérés comme des ennemis.

Vous pourrez verser des larmes d’attendrissement sur les femmes et les enfants que ces actes peuvent atteindre. Cela vous donnera le beau jeu mais ceux que votre exploitation fait crever de faim et de misère et fait disparaître, ces victimes, on n’en parle pas, elles sont pourtant tout aussi intéressantes.

Mais comme j’ai agi sous ma propre responsabilité, j’ai employé les moyens que j’ai jugé bons.

Que les bourgeois ne se plaignent pas, c’est leur leur propre férocité qu’engendre celle de ceux qui les attaquent.

Les inspecteurs

Lécureuil, Laemmer, Charlier

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Sûreté                                             Paris le 18 avril 1892

Rapport

Surveillance de 7h du soir à minuit

Ravachol nous a demandé à continuer d’écrire son récit mais nous lui avons répondu que cela nous était impossible vu que nous n’avions pas de papier sur nous.

Ravachol nous a dit alors qu’il voyait bien que nous ne voulions pas écrire et qu’alors il écrirait lui-même son récit.

Dehors, ajouta-t-il, il faut vaincre ou mourir, dedans, il faut mourir bravement.

Les inspecteurs

Charlet, Lécureuil, Laemmer

SOURCES : Arch. Préf. de pol. JA 8 et Ba 1132